Ismail Tadlaoui, directeur général de Jet Energy, revient sur les objectifs du projet d’introduction de l’entreprise à la Bourse de Casablanca. Il détaille ses perspectives de croissance, sa stratégie d’intégration industrielle et ses ambitions en Afrique de l’Ouest, ainsi que les opportunités offertes par le solaire et le stockage au Maroc.
Challenge : Pourquoi Jet Energy choisit-elle aujourd’hui de faire son entrée à la Bourse de Casablanca, et quels sont les objectifs stratégiques de cette opération, qui devrait vous permettre de lever entre 328,1 et 375,4 millions de DH ? En quoi cette IPO constitue-t-elle un tournant dans le développement de l’entreprise ?
Ismail Tadlaoui : Le monde de l’énergie a profondément changé. Les tensions géopolitiques et la volatilité des prix ont rappelé à chaque pays ce que coûte la dépendance énergétique. Dans le même temps, les exigences climatiques et les mécanismes carbone, comme celui que l’Union européenne applique désormais à ses importations, redessinent les règles du commerce international. Les énergies renouvelables ne sont donc plus seulement un choix environnemental : elles sont devenues un enjeu de souveraineté et de compétitivité, d’autant que le solaire compte désormais parmi les sources d’électricité les moins coûteuses.
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Le Maroc a fait ce choix dès 2009. Pour un pays qui importe l’essentiel de son énergie, produire son électricité à partir du soleil et du vent, c’est gagner en indépendance. Le Royaume vise 52 % de capacités renouvelables en 2030, et la demande d’électricité continuera de croître bien au-delà, portée par l’industrie, le dessalement, les centres de données et la mobilité électrique.
Jet Energy a grandi avec ce mouvement, et nous voulons en être l’un des bâtisseurs. En quatorze ans, nous avons livré plus de 100 projets et installé plus de 330 MWc, et notre chiffre d’affaires a été multiplié par 2,4 entre 2023 et 2025. Aujourd’hui, les projets changent d’échelle, et nous devons changer d’échelle avec eux. C’est le sens de cette opération, réalisée intégralement par augmentation de capital. Elle doit nous donner les fonds propres pour prendre en charge des projets plus importants et les signer en direct, approfondir notre intégration sur la chaîne de valeur et nous ouvrir à l’Afrique de l’Ouest.
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Le tournant est aussi symbolique. Née en 2012 au sein de Jet Contractors, Jet Energy devient une entreprise cotée, qui porte ses projets en son nom et rend désormais compte au marché. Pour nos équipes, c’est une fierté et une exigence nouvelle.
Challenge : Votre carnet de commandes atteint près de 1,5 milliard de DH, tandis que votre business plan prévoit un chiffre d’affaires de 1,165 milliard de dirhams à l’horizon 2030, contre 339,6 millions en 2025. Quels sont les principaux moteurs de cette croissance et les hypothèses qui sous-tendent ces prévisions ? Comment comptez-vous préserver vos marges dans un contexte de forte accélération de l’activité ?
I. T. : Notre carnet de commandes, ce sont près de 1,5 milliard de dirhams de projets qui restent à réaliser. Il couvre 2026, 2027 et partiellement 2028. Notre trajectoire repose donc d’abord sur des contrats signés.
Au-delà, la croissance vient de nos trois métiers. Le solaire reste le moteur principal. Le marché s’élargit, entre les programmes publics et l’autoproduction des industriels, et nous y retenons une part en ligne avec nos références et notre dynamique commerciale. Nos projets sont aussi de plus en plus souvent clés en main. Les installations électriques en courant fort et courant faible suivent le développement des grands ouvrages du groupe. La maintenance, enfin, accompagne chaque centrale livrée et nous apporte des revenus récurrents. Le stockage, l’Afrique de l’Ouest et l’ouverture de nos métiers électriques à d’autres clients ne sont pas intégrés à ces prévisions : ils représentent un potentiel supplémentaire.
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Au-delà des contrats, la marge se construit sur les chantiers : dans la qualité des études, la tenue des délais et la maîtrise de l’exécution. C’est pourquoi nous réalisons en interne l’ingénierie et une part croissante de la construction. Elle se joue aussi en amont, dans le choix des projets. Nous restons sélectifs : nous ne cherchons pas le chiffre d’affaires à tout prix, mais des projets sur lesquels notre savoir-faire fait la différence. Les taux pourront légèrement évoluer avec la taille de nos projets, plus grands et plus complexes. Mais nos résultats progressent en valeur, et notre rentabilité reste solide sur toute la période du business plan.
Challenge : Vous prévoyez d’investir 130 millions de dirhams dans l’intégration industrielle. Cette stratégie vise-t-elle à réduire votre dépendance aux importations et à renforcer la filière solaire marocaine ?
I. T. : Une centrale solaire, ce ne sont pas seulement des panneaux. Ce sont aussi des études, du génie civil, du montage, des installations électriques, un raccordement et une supervision, puis des années d’exploitation et de maintenance. C’est sur toute cette chaîne que nous voulons être présents. L’intégration a d’abord une raison opérationnelle. Plus nous réalisons nous-mêmes les activités de construction, plus nous maîtrisons nos chantiers et plus nous gagnons en agilité.
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Elle répond aussi à une conviction : la transition énergétique doit créer de la valeur au Maroc, pas seulement des mégawatts. Chaque activité réalisée ici par des équipes marocaines, ce sont de la valeur ajoutée et des emplois qualifiés qui restent dans le pays. Les donneurs d’ordre comme les bailleurs internationaux y sont de plus en plus attentifs, à travers leurs exigences de contenu local. Notre ambition est d’augmenter, chantier après chantier, la part de chaque projet réalisée au Maroc.
Challenge : Jet Energy ambitionne de se développer en Afrique de l’Ouest. Quels marchés ciblez-vous en priorité et quelle contribution attendez-vous de cette expansion à votre croissance ?
I. T. : L’Afrique de l’Ouest s’est engagée dans un effort considérable pour électrifier ses territoires. Avec l’initiative Mission 300, portée par la Banque mondiale et la Banque africaine de développement pour raccorder 300 millions d’Africains à l’électricité d’ici 2030, les programmes solaires se multiplient. Ils sont souvent couplés à du stockage et financés par les bailleurs internationaux, avec une réalisation attendue entre 2027 et 2030.
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Nous n’y arrivons pas en terrain inconnu. Nous y avons déjà mené plusieurs réalisations : les installations électriques du complexe diplomatique du Maroc à Bamako, celles du siège d’Orange à Abidjan, ou encore des installations solaires au siège de l’IFC à Dakar. Nous viserons en priorité les pays où nous avons déjà travaillé et où le groupe est implanté. Nous y disposons d’une connaissance du terrain et d’une capacité à répondre aux exigences de contenu local. Notre démarche sera sélective, projet par projet.
Ce développement n’est pas intégré à notre business plan : c’est un relais de croissance à moyen terme, que nous construirons progressivement. Mais il a pour nous un sens particulier : ce que nous avons appris au Maroc, sur des projets exigeants, nous voulons le mettre au service de la région.
Challenge : Face à l’accélération de la transition énergétique au Maroc, quelles opportunités identifiez-vous dans le solaire et le stockage, et quels freins restent à lever ?
I. T. : Rien que dans les grands programmes publics et industriels, le solaire représente de l’ordre de 36 milliards de dirhams d’investissements d’ici 2030. L’autoproduction ouvre en plus un marché bien plus large : depuis la publication du décret d’application de la loi 82-21, en mars 2026, tout industriel peut produire sa propre électricité renouvelable. Pour les exportateurs, une électricité verte devient un atout commercial.
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Le stockage, lui, change la nature même du système électrique. Il permet de disposer de l’énergie solaire après le coucher du soleil, d’absorber les pointes de consommation et de stabiliser le réseau. Les projets déjà annoncés représentent à eux seuls plus de 6 GWh de stockage d’ici 2030. Nous sommes déjà inscrits dans cette dynamique, avec une réalisation à Benguérir : un système de 125 MWh, mis sous tension en septembre pour l’OCP, le plus grand de ce genre au Maroc. La technologie est mûre, et les conditions sont réunies pour la déployer plus largement.
Plutôt que de freins, je parlerais de conditions de déploiement, et elles se mettent en place. Chaque année, l’ANRE approuve la capacité d’accueil du réseau pour les énergies renouvelables sur un horizon de cinq ans. Elle atteint 10 429 MW pour la période 2026-2030, contre 7 236 MW pour 2024-2028. Quant à l’intégration d’une production intermittente, qui pourrait sembler une limite, c’est précisément ce que le stockage permet de dépasser : les batteries ouvrent la voie à un déploiement encore plus massif des énergies renouvelables. C’est ce qui rend notre métier passionnant.