Face aux défis du prochain mandat, Abdelghani Youmni place l’emploi et la formation professionnelle, le pouvoir d’achat et le rééquilibrage territorial au sommet des priorités. Pour cet économiste et spécialiste des politiques publiques, la croissance ne peut plus être évaluée à l’aune des seuls indicateurs macroéconomiques: elle doit créer des emplois, préserver le niveau de vie et réduire les fractures territoriales. Il plaide également pour une réforme fiscale fondée sur l’élargissement de l’assiette, ainsi que pour une nouvelle approche de la formation, davantage articulée aux besoins des entreprises.
Challenge : Le prochain gouvernement héritera d’un certain nombre de réformes engagées et de dossiers encore inachevés. Selon vous, quelles sont les trois priorités qui devraient être traitées en urgence durant les deux premières années du prochain mandat, et pourquoi ?
Abdelghani Youmni : La première urgence est celle de l’emploi et de la formation professionnelle. Environ un jeune Marocain sur trois âgé de 15 à 29 ans n’est ni en emploi, ni en études, ni en formation, tandis que le taux d’activité des femmes reste inférieur à 20 %. L’insertion professionnelle doit donc devenir une priorité nationale. Il faut engager une véritable réforme de l’apprentissage et de la formation professionnelle rémunérée, avec la même ambition que celle portée par les Écoles pionnières. En 2026, 97,1 milliards de dirhams sont consacrés à l’Éducation nationale et au préscolaire, contre environ 6,3 milliards pour l’OFPPT. Il ne s’agit pas d’opposer les deux, mais de mieux les articuler et de renforcer les filières qui conduisent directement à l’emploi.
La deuxième priorité est le pouvoir d’achat des classes populaires et moyennes. Les dernières années ont profondément affecté le budget des ménages, particulièrement sous l’effet de la hausse des prix alimentaires et des produits de première nécessité. Le Maroc a longtemps construit une partie de sa stabilité sociale sur l’accessibilité des produits agricoles et des viandes. Aujourd’hui, nous sommes confrontés à un paradoxe : le Maroc exporte parfois le dessert et importe le plat de résistance. Après plus d’une décennie de Plan Maroc Vert, il faut donc repenser notre politique agricole en replaçant la souveraineté alimentaire, l’accessibilité des prix et la consommation nationale au cœur de nos priorités. Le doublement du prix des viandes rouges depuis 2021 illustre l’ampleur du problème.
Enfin, la troisième urgence est la réduction des fractures territoriales. La création de richesse demeure fortement concentrée dans quelques régions, tandis que de nombreux territoires ruraux, zones de montagne et petites villes souffrent encore d’un déficit d’infrastructures, de services publics et d’opportunités économiques. Cette politique de rééquilibrage territorial doit intégrer l’urgence hydrique. L’eau est désormais une question de souveraineté économique, alimentaire et sociale. Il faut accélérer le dessalement, l’interconnexion des bassins et les économies d’eau, mais aussi repenser les choix agricoles en fonction de la réalité de nos ressources hydriques.
Ces trois priorités sont intimement liées. Il ne suffit plus de créer de la croissance si celle-ci ne crée pas suffisamment d’emplois, ne protège pas le pouvoir d’achat et ne réduit pas les inégalités territoriales. Le prochain mandat devra faire de la croissance un véritable instrument de justice économique.
Challenge : La réduction des disparités territoriales demeure un enjeu majeur de l’État social. Comment passer d’une logique de politiques publiques sectorielles à une véritable stratégie de développement territorial intégré, capable de réduire durablement les inégalités entre régions et entre zones urbaines et rurales ?
Les disparités territoriales ne sont pas une spécificité marocaine. Elles existent dans toutes les économies. La véritable question est de savoir si l’on accepte une concentration durable de la richesse en espérant un ruissellement vers les autres territoires, ou si l’on organise volontairement l’émergence de nouveaux pôles de développement.
L’État social ne doit pas être confondu avec un État-providence fondé sur l’assistanat. Dans la conception de John Rawls, une société juste n’exige pas nécessairement une égalité parfaite des revenus. Les inégalités peuvent exister à condition qu’il y ait une véritable égalité des chances et qu’elles contribuent à améliorer la situation des plus défavorisés. C’est le principe de différence. Appliqué aux territoires, cela signifie leur donner les moyens de créer de la richesse et des opportunités plutôt que de simplement compenser les inégalités après leur apparition.
Au Maroc, le déséquilibre territorial reste important. Plus de 71 % de la population se concentre dans cinq des douze régions et près de 60 % de la richesse nationale est produite dans seulement trois régions. L’enjeu est donc de passer d’une juxtaposition de politiques publiques sectorielles à de véritables stratégies de développement territorial intégré.
Cela suppose de penser ensemble infrastructures, formation, santé, logement, mobilité, connectivité et emploi. Une autoroute, un port ou une université ne transforment durablement un territoire que s’ils s’intègrent dans un véritable écosystème économique. Il faut donc valoriser les avantages comparatifs de chaque région et favoriser l’émergence de pôles de spécialisation dans l’industrie, l’agriculture, la logistique, le tourisme, les énergies renouvelables ou les services.
Cette approche rejoint Dani Rodrik, qui défend une politique industrielle active et territorialisée, dans laquelle l’État coordonne investissement, formation et infrastructures pour faire émerger de nouveaux pôles productifs. Elle rejoint aussi la nouvelle géographie économique de Paul Krugman, qui montre que les économies d’échelle et les effets d’agglomération peuvent transformer certains territoires en pôles d’attractivité pour les entreprises, l’investissement et l’emploi.
Tanger en constitue une illustration. Le développement simultané des infrastructures portuaires, logistiques et industrielles a profondément renforcé l’attractivité de la région Tanger-Tétouan-Al Hoceïma et accompagné sa dynamique démographique. Une logique comparable peut accompagner demain Nador autour de Nador West Med et Dakhla autour du port Dakhla Atlantique.
À plus long terme, nous devons également réfléchir à une connexion ferroviaire de Dakhla vers l’Afrique de l’Ouest et ses grands bassins miniers. Couplée au port Dakhla Atlantique, une telle infrastructure pourrait renforcer la vocation du Maroc comme plateforme logistique et industrielle entre l’Europe et l’Afrique.
Challenge : Retraites, santé, éducation, emploi des jeunes… les attentes sociales sont considérables alors que les marges de manœuvre budgétaires restent contraintes. Comment le prochain gouvernement peut-il financer ces priorités tout en préservant les équilibres macroéconomiques et en évitant une pression fiscale excessive ?
Les marges de manœuvre budgétaires sont certes contraintes, mais le Maroc dispose d’un acquis précieux : sa stabilité macroéconomique. La Loi de finances 2026 prévoit un déficit budgétaire autour de 3 % du PIB et une dette du Trésor proche de 66 % du PIB. Cette discipline doit être préservée. Elle garantit notre crédibilité financière, protège notre souveraineté monétaire et économique et maintient la confiance nécessaire à l’investissement public et privé, national et direct étranger.
Mais la rigueur budgétaire ne doit pas devenir synonyme d’immobilisme social. La première réponse réside donc dans l’élargissement de l’assiette fiscale plutôt que dans l’augmentation des taux. Les progrès accomplis dans la collecte de la TVA, de l’impôt sur le revenu et de l’impôt sur les sociétés sont réels, mais notre système demeure très concentré. Les données du CESE montrent ainsi que 2,7 % des entreprises contributrices concentraient 90 % des recettes de l’impôt sur les sociétés. Il reste donc des marges dans la lutte contre l’optimisation et la fraude fiscales, dans la formalisation des transactions et dans une meilleure mobilisation du patrimoine.
La question des successions mérite, à ce titre, d’être posée. Trop de patrimoines demeurent en indivision pendant des années, parfois des décennies, sans véritable incitation à leur liquidation. Il serait pertinent de fixer un délai raisonnable pour procéder au partage et à la régularisation d’une succession, puis d’instaurer, au-delà de ce délai, une fiscalité progressivement plus élevée. L’objectif n’est pas de taxer davantage la transmission familiale, mais d’éviter l’immobilisation injuste du patrimoine. Des actifs fonciers et immobiliers aujourd’hui figés pourraient ainsi retrouver une utilité économique, être valorisés, investis ou remis sur le marché.
Il faut également avoir le courage d’interroger la structure de notre fiscalité. Une part importante des recettes publiques repose sur la consommation, à travers la TVA et les taxes indirectes. Or taxer la consommation, et plus encore surtaxer les carburants, revient inévitablement à peser sur le pouvoir d’achat. L’enjeu est donc de parvenir à un meilleur équilibre entre la fiscalité de la consommation, des revenus, des bénéfices et des dividendes, tout en veillant à ne jamais décourager l’investissement productif et la création d’emplois.
La réforme des retraites constitue un autre chantier incontournable. Elle ne peut se résumer à repousser mécaniquement l’âge de départ. Il faut réfléchir ensemble à l’âge pivot, à la durée de cotisation et aux ressources nécessaires à l’équilibre des régimes. Pour une carrière complète, notre ambition devrait rester celle d’un taux de remplacement permettant de préserver un niveau de vie digne, avec une référence qui pourrait se situer autour de 70 % du revenu d’activité. Les pensions devraient être revalorisées régulièrement en étant indexées sur l’inflation.
Enfin, il faut savoir distinguer les projets de société des urgences économiques. L’éducation est un projet de société, la santé est une exigence de dignité, mais l’emploi est aujourd’hui un problème majeur. Et c’est précisément par l’emploi que nous pourrons financer durablement notre modèle social.
La question posée aux partis politiques est finalement assez simple. S’agit-il seulement de se partager les sièges et les opportunités, ou de porter une vision et de construire un avenir pour la Nation ? Les réformes à mener seront complexes, certaines difficiles, d’autres nécessairement impopulaires. Mais gouverner, c’est précisément avoir le courage de réformer et la vision d’anticiper l’avenir. C’est à cette condition que nous pourrons concilier responsabilité budgétaire et justice sociale, création de richesse et justice économique, tout en restant à la hauteur de l’ambition portée par la volonté royale.
Challenge : L’emploi des jeunes constitue sans doute l’un des principaux tests du prochain gouvernement. Quelles ruptures dans les politiques publiques seraient nécessaires pour créer davantage d’emplois productifs, améliorer l’adéquation entre formation et marché du travail et redonner des perspectives aux nouvelles générations ?
La dégradation du marché de l’emploi est en partie le résultat de notre transition démographique, mais elle traduit aussi les insuffisances des politiques publiques menées depuis plusieurs années. Les chiffres doivent nous interpeller. En 2025, le chômage touchait 13 % de la population active contre 9,2 % en 2019.
Le Maroc a incontestablement diversifié son économie et développé de nouvelles filières industrielles. Mais cette transformation n’a pas encore produit suffisamment d’emplois pour répondre aux besoins du pays. En 2025, malgré 193 000 emplois créés, le nombre de chômeurs atteignait encore 1,62 million. Le sous-emploi concernait près de 1,2 million de personnes. Surtout, l’agriculture a encore perdu 41 000 emplois après en avoir perdu 137 000 en 2024. Cette destruction progressive de l’emploi agricole exerce une pression supplémentaire sur les villes et sur le marché du travail.
Il faut donc changer de logique. L’industrialisation reste indispensable, mais les industries modernes sont de plus en plus automatisées, robotisées et intensives en capital. Elles permettent d’augmenter la productivité et les exportations, mais elles ne pourront pas, à elles seules, absorber toute notre jeunesse active. Il faut parallèlement développer les secteurs intensifs en emplois, les PME, l’artisanat modernisé, le bâtiment, les services à forte valeur ajoutée, l’économie numérique, le tourisme et l’économie sociale.
La deuxième rupture doit concerner la formation. Nous continuons trop souvent à former avant de nous demander où se trouvent les emplois. Il faut inverser le paradigme et partir des besoins réels des territoires et des entreprises. Chaque grand projet industriel, touristique ou d’infrastructure devrait être accompagné d’une programmation des compétences nécessaires cinq ou dix ans à l’avance. La formation professionnelle doit être davantage construite avec les entreprises et l’apprentissage en alternance doit devenir une véritable voie d’insertion, avec une formation rémunérée et une expérience professionnelle reconnue.
Il faut aussi réhabiliter les métiers manuels et techniques. Un pays ne peut pas construire son développement uniquement avec des diplômés de l’enseignement supérieur. Nous avons besoin de techniciens, d’électriciens, de mécaniciens, de soudeurs, de professionnels du bâtiment et de la maintenance industrielle.