À l’approche des élections législatives du 23 septembre 2026, la faible inscription des jeunes sur les listes électorales interroge la capacité des institutions et des partis à renouer le dialogue avec une génération en quête de résultats concrets. Pour Saloua Zerhouni, professeure à l’Université Mohammed V de Rabat et cofondatrice du Rabat Social Studies Institute (RSSI), le défi dépasse la seule participation électorale. Il s’agit avant tout de restaurer la confiance, de renouveler les modes de représentation et de reconnaître les nouvelles formes d’engagement citoyen développées par les jeunes.
Challenge : Face aux prochaines élections législatives prévues le 23 septembre 2026, les jeunes hésitent à franchir le pas pour s’inscrire sur les listes électorales et participer au scrutin. Quelles seraient, d’après vous, les causes/raisons de cette hésitation ?
Saloua Zerhouni : La question n’est peut-être plus de savoir pourquoi les jeunes hésitent à s’inscrire sur les listes électorales. Les chiffres du ministère de l’Intérieur concernant les taux d’inscription des jeunes invitent à nuancer l’idée d’une simple « hésitation » chez les jeunes. Il est à souligner que, si la population en âge de voter est passée d’environ 21,6 millions en 2011 à près de 28 millions en 2026, le nombre d’inscrits sur les listes électorales a reculé de 17,5 millions en 2021 à 15,8 millions en 2026. La baisse du nombre d’inscrits sur les listes électorales s’accompagne d’une diminution significative de la part des jeunes de 18 à 24 ans, passant de 33,6 % en 2021 à seulement 6 % en 2026.
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Ces données suggèrent moins une hésitation qu’une prise de distance vis-à-vis du processus électoral. Cette baisse s’explique par plusieurs facteurs. D’abord, le sentiment que les préoccupations des jeunes – emploi, qualité de l’éducation, santé, logement ou loisirs – occupent une place centrale dans les discours électoraux, mais peinent à se traduire par des résultats tangibles. Ensuite, la difficulté pour les partis politiques à renouveler leurs pratiques, leurs discours et leurs modes d’interaction avec les nouvelles générations. Enfin, les jeunes disposent aujourd’hui d’autres espaces d’expression et de mobilisation, notamment numériques, qui concurrencent les formes traditionnelles de participation politique.
La question n’est donc peut-être plus de savoir pourquoi les jeunes hésitent à participer, mais plutôt pourquoi une partie importante d’entre eux se désintéresse des formes traditionnelles de participation, telles que le vote.
Challenge : Certaines réformes ont été adoptées afin d’accorder davantage de légitimité et de crédibilité au processus électoral. Quel est le contenu de ces réformes et répondent-elles aux principales attentes des jeunes ?
S.Z. : Plusieurs réformes ont été adoptées pour renforcer la crédibilité du processus électoral. Elles portent notamment sur l’encadrement des campagnes sur les réseaux sociaux, la lutte contre la désinformation, la moralisation de l’accès aux mandats électifs et l’amélioration de l’inclusion politique de certaines catégories sociales.
Parmi les mesures les plus significatives figurent le «bonus de représentativité», qui encourage les partis à promouvoir les jeunes, les femmes, les Marocains résidant à l’étranger et les personnes en situation de handicap, ainsi qu’un mécanisme de soutien financier permettant aux candidats de moins de 35 ans de bénéficier d’une prise en charge pouvant atteindre 75 % de certaines dépenses électorales.
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Ces réformes constituent des signaux positifs. Elles réduisent certains obstacles matériels à la participation et favorisent une représentation plus diversifiée. Toutefois, elles répondent principalement à des enjeux procéduraux. Elles facilitent l’accès des jeunes aux candidatures, mais n’agissent pas sur les causes profondes de leur désengagement. Les attentes exprimées par les jeunes portent sur la qualité de la représentation politique, l’efficacité de l’action publique, les perspectives économiques et la capacité des institutions à produire des changements concrets qui touchent leur vie quotidienne. En d’autres termes, les réformes peuvent améliorer les règles du jeu électoral, mais elles ne suffisent pas, à elles seules, à restaurer la confiance dans l’offre politique et dans le processus électoral.
Challenge : Au-delà du « formalisme démocratique », quels autres obstacles persistent à la restauration de la confiance des citoyens en général, et des jeunes en particulier, dans le processus électoral ?
S.Z. : Les travaux de sociologie électorale consacrés au Maroc soulignent que la participation électorale ne dépend pas uniquement des règles du scrutin, mais aussi de la perception de l’utilité du vote (Zerhouni, 2019). Plusieurs enquêtes révèlent une défiance persistante à l’égard des partis politiques et des candidats. Ces derniers sont souvent perçus comme corrompus et éloignés des préoccupations quotidiennes des citoyens. À cela s’ajoute le sentiment que les élections ont un impact limité sur la prise de décision publique et sur le renouvellement des élites politiques.
Chez les jeunes, cette défiance ne doit pas être confondue avec de l’indifférence. Les recherches montrent, au contraire, qu’ils manifestent un intérêt réel pour les questions publiques et participent autrement à la chose publique. Ce qui est en crise n’est pas nécessairement l’intérêt pour la politique, mais la confiance dans les canaux institutionnels censés en permettre l’expression.
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L’abstention apparaît ainsi comme le symptôme d’une crise plus large de la représentation. L’enjeu des élections de 2026 ne réside donc pas uniquement dans l’augmentation du taux de participation, mais dans la capacité du système politique à démontrer que le vote peut effectivement influencer les politiques publiques, favoriser le renouvellement des élites et répondre aux attentes des citoyens.
Challenge : Quels sont les modes de participation politique des jeunes, notamment à travers le vote et l’adhésion aux organisations politiques, et quels facteurs motivent leur engagement ?
S.Z. : La participation politique des jeunes ne se limite pas au vote ni à l’adhésion à un parti politique. Au Maroc comme ailleurs, les formes d’engagement se diversifient.
Plusieurs études montrent que les jeunes investissent de nouveaux espaces pour exprimer leur voix et influencent la prise de décision publique. Les réseaux sociaux sont devenus des lieux privilégiés de débat, de sensibilisation et de mobilisation autour de questions liées à l’éducation, à l’environnement, à l’égalité ou à la justice sociale. Le recours des jeunes à la manifestation et à d’autres formes de contestation constitue également un mode d’action susceptible d’influencer les politiques publiques.
On observe également une progression des formes d’engagement local : initiatives citoyennes, actions de solidarité, volontariat, entrepreneuriat social ou participation à des mouvements sociaux. Ces formes d’action répondent souvent à une recherche d’un impact concret et immédiat.
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Les facteurs qui favorisent ces modes d’engagement sont multiples : niveau d’éducation, accès à l’information, expériences associatives, sentiment d’efficacité personnelle et confiance dans les institutions. À l’inverse, la perception d’une faible influence sur les décisions publiques tend à décourager la participation électorale et l’adhésion aux partis politiques.
Pour les acteurs politiques, l’enjeu consiste désormais à reconnaître la pluralité des formes d’engagement. Comprendre les jeunes uniquement à travers le prisme du vote risque de masquer les transformations profondes de la citoyenneté. La question n’est plus seulement de savoir comment faire voter les jeunes, mais comment créer des institutions capables de reconnaître et de répondre à leurs attentes.