Une nouvelle hausse des frais de scolarité, annoncée dans le sillage du conseil d’administration de l’AEFE (Agence pour l’enseignement français à l’étranger) du 18 décembre 2025, a mis le feu aux poudres et a provoqué une vague d’inquiétude et de colère parmi les parents d’élèves.
À partir de la rentrée prochaine, les familles dont les enfants sont scolarisés dans les établissements français en gestion directe (EGD) au Maroc devront faire face à des augmentations de frais de scolarité sans précédent. Ces hausses, appelées à se répéter chaque année, s’accompagnent d’une nouveauté majeure : l’instauration de frais d’inscription annuels, une première dans ce système éducatif. La justification avancée par les autorités françaises est claire : l’État français se désengage financièrement et connaît un déficit structurel. La solution retenue consiste à transférer une part croissante de cette charge sur les parents, notamment pour financer les retraites et avantages des enseignants expatriés ou détachés.
« Cet argent, entièrement reversé à Bercy, ne bénéficie en rien aux établissements locaux : il n’est ni réinjecté dans les infrastructures, ni dans les programmes, ni dans l’amélioration de l’enseignement. Le pôle Rabat-Kénitra n’en voit tout simplement pas la couleur» , explique la lote de l’association. Cette logique suscite une profonde incompréhension. D’une part, les frais d’inscription annuels AEFE n’existent ni dans l’enseignement public français, ni dans le privé en France, ni même dans les établissements OSUI. Ils concernent uniquement certains établissements marocains labellisés AEFE. D’autre part, de nombreux coûts qui relèvent normalement de l’Ambassade de France sont aujourd’hui intégrés aux frais de scolarité : fonctionnement du bureau des examens, prise en charge de personnels administratifs de l’Ambassade, voire occupation de locaux scolaires par ces services, au détriment d’espaces pédagogiques pour les élèves, précise la note.
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Le malaise est accentué par un mode de gouvernance jugé totalement déconnecté des réalités locales. Les décisions concernant Rabat sont prises à Paris, sans véritable concertation avec les parents, ni capacité d’adaptation au contexte marocain. Les familles ont le sentiment de dialoguer avec une administration lointaine, lente et hors-sol, alors qu’elles assument l’essentiel du financement.
Le cas du collège Saint-Exupéry de Rabat illustre de manière frappante ces dérives. Depuis des années, les parents alertent sur l’état dégradé de l’établissement et la nécessité de sa reconstruction. Il y a moins de dix ans, les travaux étaient estimés à 6 millions d’euros. L’an dernier, le conseil d’administration de l’AEFE a voté un budget de 18 millions d’euros — une somme colossale pour la construction d’un collège — sans que les travaux n’aient encore commencé. Ce retard considérable est le résultat d’errements administratifs répétés dans la gestion du dossier. Sur ce montant, 10 millions d’euros ont déjà été constitués grâce à plusieurs années d’augmentations successives des frais de scolarité payées par les parents. L’AEFE a promis un apport de 4 millions d’euros supplémentaires, les 4 millions restants devant être financés par… de nouvelles hausses.
En attendant, les élèves ont fait leur rentrée, en septembre, dans l’ancien groupe scolaire primaire Malraux à Diour Jamaa. Malgré les engagements pris, les infrastructures ne sont pas adaptées. Les conséquences de cette gestion sont déjà visibles à l’échelle du réseau. Les effectifs diminuent d’environ 3 % par an, avec une baisse marquée des inscriptions en primaire. À Rabat, l’école Ronsard devrait prochainement fermer ses portes, tandis que dans d’autres établissements, des classes ferment.
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Dans le même temps, les parents assistent à la disparition progressive d’options et de filières, notamment la fermeture du programme de classes préparatoires, réduisant encore l’attractivité et l’ambition académique du dispositif. Pourtant, au lieu de repenser le modèle — pédagogie, offre éducative, activités périscolaires — la réponse apportée est strictement comptable : regroupement des classes, effectifs dépassant parfois 28 élèves, suppressions d’options et nouvelles augmentations tarifaires. Cette stratégie pose une question centrale : comment maintenir la qualité qui a fait la réputation de l’enseignement français à l’étranger dans ces conditions ?
À quoi s’attendre réellement
Les parents dénoncent une dégradation progressive du service : absences de professeurs non remplacées, formations organisées pendant les heures de cours, grèves répétées, manque de visibilité et absence de contreparties claires malgré des frais toujours plus élevés. « Pour beaucoup de familles, le contrat de confiance est rompu aujourd’hui. Elles ont le sentiment que la France s’appuie sur les parents du Maroc pour résoudre ses propres difficultés budgétaires, au risque de fragiliser durablement un modèle éducatif historiquement fondé sur l’excellence, l’équité et le dialogue. Au-delà des chiffres, c’est une question de justice et de gouvernance qui est posée : qui doit assumer les erreurs de gestion, et à quel prix pour les familles ? Les parents ne contestent pas le principe d’une contribution, mais refusent d’être les seuls à payer — sans transparence, sans visibilité à long terme et sans véritable pouvoir de discussion. Une situation qui, si elle perdure, risque de transformer en profondeur le paysage de l’enseignement français au Maroc », alerte la note.
Concrètement, il est prévu une contribution immédiate correspondant à 35% des pensions civiles du personnel concerné dès 2026 (expatriés et résidents), puis 50% à partir de 2027.Cette pression accrue sur les frais de scolarité est d’autant plus sujette à contestation que son application est annoncée dès janvier 2026, ce qui représente un véritable choc budgétaire pour les établissements en gestion directe. Trois alternatives s’offrent aux établissements concernés pour absorber le choc : une hausse différée des frais, un prélèvement sur les fonds de réserve, ou une réduction des investissements. Selon les parents, cette option revient à déplacer le problème sans le résoudre car il se résume en réalité à faire payer les familles ou à fragiliser l’avenir des établissements à moyen terme.
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L’APEEF rappelle que le pôle Casablanca-Mohammedia «dispose d’un fond de réserve important, constitué pour provisionner depuis 4 ans les travaux immobiliers qui n’ont jamais eu lieu par manque de vision globale de l AEFE sur son patrimoine immobilier». L’association redoute ainsi que l’administration et l’AEFE soient tentées de puiser dans ces réserves pour compenser la nouvelle charge. Une option jugée inacceptable : « Cette manne doit servir pour ces travaux (…) et non pas compenser la charge supplémentaire décrétée unilatéralement par l’AEFE. C’est une ligne rouge », martèle l’association. Dans un second communiqué publié le 20 janvier, l’APEEF exprime son refus clair « non seulement de ces tarifs mais aussi du manque de concertation », alertant sur «la situation des familles, principalement de classe moyenne, et leur capacité à suivre ces évolutions ». L’association met aussi en garde contre un risque de défection des familles, susceptible de mettre en péril certains établissements. Dans l’immédiat, la mobilisation se poursuit, notamment autour d’une pétition relayée par les associations de parents à travers le monde, alors que les familles attendent désormais des réponses claires sur l’ampleur réelle des hausses… et sur les marges de manœuvre encore possibles au niveau local.
Quid des revendications…
« Nous demandons que l’argent versé par les familles serve réellement aux établissements du pôle Rabat-Kénitra — bâtiments, qualité pédagogique, encadrement — et non à combler le déficit budgétaire de l’État français ou à financer des charges patronales de pensions civiles qui devraient relever de l’administration française. Ces sommes sont intégralement reversées à Bercy : le terrain n’en voit pas la couleur. Nous souhaitons une amélioration visible de la qualité de service : remplacement systématique des enseignants absents ou en formation, continuité des cours, maintien d’options et de filières ambitieuses, niveau solide dans toutes les langues — y compris l’arabe, où nous constatons des carences récurrentes — et des effectifs de classe raisonnables, aujourd’hui parfois supérieurs à 28 élèves.
Nous réclamons une gouvernance locale plus ouverte, où les représentants de parents sont réellement associés aux décisions stratégiques concernant les tarifs, les investissements — comme la reconstruction du collège Saint-Exupéry, dont le budget est passé de 6 à 18 millions d’euros sans que les travaux aient débuté — et l’organisation pédagogique. » Enfin, nous attendons transparence et loyauté : information claire sur l’usage des frais de scolarité, calendrier fiable des projets, évaluation des impacts des décisions, et un dialogue structuré et respectueux avec l’AEFE et les autorités françaises. Celui qui paie doit avoir un interlocuteur décisionnaire sur place » ; nous confie Othman Ouannane Président, Association CAPE Camus Association des parents d’élèves de l’école Albert Camus à Rabat (école en gestion directe AEFE).
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Et d’ajouter : « Nous proposons d’abord de geler les nouvelles hausses et frais d’inscription le temps de rouvrir une négociation globale, afin de sortir d’une logique purement comptable où les familles servent de variable d’ajustement budgétaire pour absorber le désengagement de l’État français. Nous suggérons d’établir un cadre de co-construction : un comité de pilotage local tripartite incluant l’AEFE, l’ambassade et des représentants élus de parents, chargé de travailler sur un plan pluriannuel combinant trajectoire tarifaire soutenable, investissements prioritaires — dont Saint-Exupéry — et engagements fermes sur la qualité pédagogique. Nous demandons un audit indépendant des flux financiers entre les établissements au Maroc, l’AEFE et l’État français, afin d’identifier ce qui relève réellement du financement scolaire et ce qui doit être repris par l’État ou l’ambassade — comme le fonctionnement du bureau des examens ou la prise en charge de personnels administratifs — puis de redéfinir les périmètres de charge en conséquence.
Nous proposons de conditionner toute hausse future à des contreparties explicites et mesurables : amélioration des infrastructures, renforcement des équipes, plan de remplacement des enseignants, maintien d’options et d’enseignements de langues, avec des indicateurs publics de suivi accessibles aux familles. Enfin, nous plaidons pour une réforme de la gouvernance donnant aux parents une place décisionnelle effective, via une représentation accrue dans les conseils d’administration — aujourd’hui déséquilibrés avec 17 membres de l’État sur 32 — et des procédures de consultation formalisées avant toute décision majeure affectant les frais de scolarité et l’offre éducative. Nous ne sommes pas là pour valider a posteriori des choix décidés en chambre close ».