Invité par l’Association des Centraliens et Supélec du Maroc à une conférence organisée le 27 février dernier autour du thème «Quel positionnement de l’industrie marocaine dans un monde de plus en plus fragmenté», le ministre de l’Industrie et du Commerce, M. Ryad Mezzour a exposé les péripéties et la trajectoire de la politique industrielle du Maroc durant les 25 dernières années.
Au début de son intervention, devant un parterre de lauréats des grandes écoles d’ingénieurs et de jeunes entrepreneurs, le Ministre de l’Industrie et du Commerce, M. Ryad Mezzour a soulevé un certain scepticisme autour de la politique industrielle entreprise par le Maroc et autour de son positionnement et de son avenir. Des remises en cause permanentes de sa réussite persistent alors que «Si on se réfère à un peu d’histoire, il y a 25 ans on exportait, à peu près, 62 MM DH de produits industriels, aujourd’hui, c’est plus de 400 MM DH. Il y a 25 ans, on avait une quinzaine de MM DH de valeurs ajoutées, aujourd’hui, on a 250 MM DH de VA dans ces exportations. Il y a 25 ans, on faisait, à peu près, 100 MM DH de chiffre d’affaires industriel, aujourd’hui on en fait plus de 900 MM DH. Il y a 25 ans, on avait 150.000 personnes qui travaillaient dans l’industrie, on en a plus d’un million aujourd’hui ».
D’après le Ministre, la trajectoire pour arriver à ce résultat s’est faite au prix de certains sacrifices. Le premier, c’était d’ouvrir nos marchés à la concurrence internationale. En effet, afin d’attirer des investisseurs, «Il fallait leur offrir un marché plus gros qu’un pays de 26-27 millions d’habitants à l’époque avec un pouvoir d’achat très faible. Pour ce faire, il a fallu signer des accords de libre-échange (ALE) et leur ouvrir aujourd’hui un marché de 3 milliards de consommateurs». Cette ouverture du marché national s’est faite dans la douleur, précisa le Ministre, car un pan entier de notre économie a été sacrifié. Il a cité comme exemple la fermeture des deux usines qui fabriquaient des pneus au Maroc Good Year et General Tire, qui produisaient au total 120.000 unités par an. Après la libéralisation du marché, les pneus commençaient à venir de toute part, et face à cette concurrence les deux usines, qui sans protection, n’étaient plus rentables.
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«Aujourd’hui, 25 ans plus tard, on a une capacité installée de 6 millions de pneus et une autre en cours de construction de 6 millions autres. Les économistes appellent cela le schumpeterisme, ‘’la destruction créatrice’’, on a détruit un modèle qui grossissait de manière poussive, dans un espace protégé et dans un marché fermé. En l’ouvrant, on a dû souffrir, certes, mais c’était pour construire quelque chose de gigantesque».
Il est toutefois nécessaire de rappeler que ces ALE n’étaient pas tous bénéfiques pour le Maroc. Celui avec la Turquie, par exemple, n’était pas du tout justifié car, d’une part, en termes de coûts de facteurs, de main-d’œuvre et d’énergie, le Maroc était mal placé pour concurrencer ce pays. De même en termes de marchés, la Turquie, en plus de son accès privilégié au marché de l’Union Européenne, est entourée de pays pétroliers et qui en plus, étaient à un certain moment en guerre ou sous embargo. Cela a permis à la Turquie d’être leur fournisseur privilégié en produits de consommation et d’équipements, ce qui lui a permis d’atteindre un ‘’Rendement d’Echelle’’ optimal supérieur à celui du Maroc, cerné par un pays hostile. Le résultat, une aggravation du déficit commercial du pays et une mise à mal de nos industries, surtout celles du textile et des équipements ménagers.
Le Ministre a parlé d’un autre gros pari, la stratégie adoptée pour mettre en place un système de formation professionnelle et de développement des ingénieurs. «On avait misé à l’époque sur la formation de 10.000 ingénieurs ; cet objectif a été largement dépassé et on est aujourd’hui à 20.000 ingénieurs par an et 55.000 techniciens. Et le plus étonnant, c’est que la moitié de ces ingénieurs sont des ingénieures femmes, un taux deux fois plus élevé que celui de l’Europe». Toutefois, le Ministre déplore que «Le capital marocain ne fait pas confiance aux talents marocains alors que, de l’aveu de nombreux investisseurs étrangers, l’un des plus gros facteurs d’attractivité des investisseurs au Maroc, ce sont justement ces talents… Certains patrons marocains me disent ‘’On n’arrive pas à trouver de talents, à trouver de profils, les écoles forment mal’’… Il y a donc une vraie dichotomie entre l’approche du capital marocain sur la ressource humaine locale et l’approche du capital international».
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On aurait aimé que le Ministre nous explique le déficit de coopération entre recherche académique et industrie qui reste un levier majeur de l’innovation. Ce déficit de coopération entre les universités et les entreprises s’explique par un écart entre parcours universitaire et besoins concrets des entreprises. Dans nos universités la formation reste très théorique, alors que le marché a besoin de profils pratiques et opérationnels au moment où, dans les universités occidentales telles l’Allemagne et la Suisse, la formation inclut beaucoup de travaux pratiques et surtout des stages. Pour parer à ce problème, le gouvernement vient de promulguer, le 11 février 2026, la loi n°59.24 relative à la réforme de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique. Cette loi prévoit, notamment, la création d’une stratégie nationale de recherche et d’innovation régulièrement actualisée, ainsi que la mise en place de nouvelles structures de financement. Parmi les innovations figure la création de ‘’Cités de l’innovation’’ dans les pôles universitaires, destinées à favoriser l’émergence de startups technologiques et le transfert de technologies vers les entreprises.
Dans la dernière partie de son intervention, Ryad Mezzour a parlé de la transformation démographique profonde que vit le pays, caractérisée par la chute du taux de fécondité qui est passé en dessous de 2 enfants par femme dans tout le Maroc, même à la campagne où il est à 2,25. «Dans tout le Maroc, on a désormais des foyers à quatre et donc on est passé d’un pays qui, 15 ans avant, avait un ‘’Enfant Sujet’’, un enfant obéissant et discipliné, à un ‘’Enfant Roi’’ avec un comportement complètement différent». Il a expliqué que ces générations, les GEN-Z et autres, qui sont en train d’arriver, de réclamer, de sortir dans la rue, ce sont ces enfants rois. « Leur comportement est complètement différent du nôtre dans l’approche et dans les attentes. Ils n’acceptent plus des petits salaires, ils n’acceptent plus de petits boulots… Le taux de chômage des jeunes de 15 à 24 ans est de 36% et pourtant pour aller cueillir les olives qui sont arrivées à maturité, pour aller travailler dans les chantiers, pour aller travailler dans les usines de câblage et dans les usines de textiles, il n’y a personne. Selon le rapport que je viens de recevoir aujourd’hui, on a besoin de 12.000 postes dans le textile avec de jolis salaires, au milieu du centre-ville avec crèche offerte. C’est une transformation profonde qui est en train d’arriver dans notre pays, qui exige de nous de revoir notre positionnement dans ce monde fragmenté ».
Evolution de la structure des exportations par principaux secteurs entre 2005 et 2025 (En Millions de DH)
