La lutte contre les inégalités sociales et territoriales est certainement la « priorité des priorités nationales » au cours des prochaines années. Cette priorité peut être constitutive d’un front commun et d’une réhabilitation de la politique dans son sens noble, en termes de solidarité et d’engagement citoyen pour une justice sociale et territoriale. Une première réponse a été esquissée à travers les « programmes de développement territorial intégré ». C’est là un premier pas nécessitant une véritable dynamique sociale avec l’émergence d’une nouvelle élite politique, vaccinée contre l’opportunisme et pétrie dans la culture de l’intérêt général.
C’est une orientation stratégique définie au sommet de l’Etat à partir du constat d’une réalité qui est loin d’être une fatalité. Cette réalité est celle des inégalités sociales et territoriales à l’origine de la pauvreté et de l’injustice sociale. Déjà au 18ème siècle, en France, Molière, dans ses œuvres, avait recours au comique pour dévoiler des réalités tragiques.
Pour lui, « la pauvreté est une plaie, et la richesse est une insulte ». En effet, historiquement, la pauvreté était vécue, à cette époque, en France, comme une injustice découlant des inégalités idéologiquement justifiées, alors que la richesse mal acquise, fondée sur des privilèges de naissance ou des préjugés, était un obstacle à l’émergence d’une société fondée sur l’égalité entre les êtres humains, comme principe universel.
Lire aussi | Le Maroc face aux élections: quels défis et quelles priorités ?
Au Maroc, le mouvement national avait établi, dès le départ, un lien étroit entre l’indépendance et la démocratie pour pouvoir entamer un processus de libération et de développement économique et social au profit de l’ensemble de la population. Cependant, ce processus a été rompu pour faire place à une évolution néocoloniale. C’est là que réside l’explication première de l’état actuel du Maroc d’aujourd’hui.
Les territoires situés sur le littoral atlantique ont continué à connaitre une croissance économique importante mais non inclusive. C’est le cas des trois pôles constitués autour des villes de Casablanca, Agadir et Tanger. Exportations des phosphates, des produits agricoles et aujourd’hui des voitures. A l’intérieur du Maroc, à l’exception de Marrakech où le secteur du tourisme a pu prospérer, les autres villes n’ont pas cessé de connaitre une régression économique et sociale.
Et c’est surtout le cas des zones restées enclavées, oubliées, sans infrastructures et non connectées entre elles. Pendant longtemps, les politiques publiques ont été axées sur l’appui à une coalition de classes et catégories sociales tournées principalement vers des activités d’exportation vers l’Europe ou importatrices de biens d’équipement et de produits de consommation. Cette dépendance économique externe structurelle, en fait continuité de la logique économique coloniale antérieure, explique l’absence d’articulation et de complémentarité interne entre les divers secteurs économiques, notamment entre l’agriculture et l’industrie, entre les villes et la campagne ou entre espace urbain et espace rural (…). Il suffit de jeter un coup d’œil sur la géographie économique du Maroc pour constater cette réalité, qui est la véritable explication des inégalités sociales et territoriales.
Lire aussi | Elections et corruption: un divorce préalable, nécessaire et incontournable
Le discours du Trône du 30 juillet 2025 constate et dénonce cette réalité des inégalités. Ce discours intervient presque 10 ans après l’entrée en vigueur de la loi organique relative à la régionalisation. En fait, les lois à elles seules n’ont jamais pu changer la réalité. « Il n’y a pas de place, ni aujourd’hui, ni demain pour un Maroc avançant à deux vitesses ». Au mois d’avril 2026, ont été présentées, au Conseil des ministres, les grandes lignes de la gouvernance de la nouvelle génération des Programmes de développement territorial intégré (PDTI).
Le montant de l’enveloppe globale est à peu près de 210 MMDH sur huit ans, soit une moyenne annuelle arithmétique de plus de 26 MMDH. Ce chantier à caractère stratégique, qui s’ajoute aux autres grands chantiers sociaux de lutte contre la pauvreté et la précarité, dépasse la simple temporalité gouvernementale et parlementaire. C’est un chantier engagé par l’Etat, quelle que soit la couleur de la majorité politique résultant des processus électoraux.
Néanmoins, cette nouvelle approche n’a pas été précédée par un bilan des actions antérieures menées dans le cadre de la « régionalisation avancée ». Ce bilan préalable est pourtant indispensable pour comprendre et identifier les obstacles, difficultés et faiblesses rencontrées. Aujourd’hui, la véritable « valeur ajoutée politique » des partis politiques est dans la déclinaison efficiente de cet axe stratégique en programmes, projets et actions avec des résultats et des impacts concrètement mesurables et appréciables à travers les conditions de vie des populations concernées. Ce qui est exigé est une refonte des modalités de conception, de mise en œuvre et d’évaluation des politiques territoriales, avec un meilleur ancrage dans les réalités locales et un renforcement des mécanismes de coordination et de pilotage au niveau national.
Lire aussi | Législatives 2026: quelles solutions pour booster l’emploi?
La 9ème édition de Morocco Today Forum (MTF), tenue le 24 juillet 2026, a permis de réunir des responsables publics, des experts internationaux et des représentants de la société civile, à Er-Rachidia, lieu hautement symbolique et représentatif de l’une des régions les plus pauvres économiquement (Région de Drâa Tafilalet). En effet, d’après les statistiques du Haut-Commissariat au Plan (HCP), cette région ne représente, en 2025, que 3% du PIB national, soit moins de 10% du PIB régional de Casablanca-Settat.
D’où la nécessité et l’urgence de revoir le mode de répartition des dépenses publiques d’investissement dans une vision stratégique et intégrée. Au cours de cette rencontre, tous les acteurs présents ont convergé, aussi bien dans le constat que dans la prise de conscience et la conviction, pour dire que la régionalisation avancée devrait dorénavant passer par une articulation des politiques publiques avec l’efficacité de la gouvernance par la responsabilisation des acteurs territoriaux. La transformation numérique, dans le contexte actuel, est tout aussi incontournable.
Dans la nouvelle approche préconisée, le point de départ est la détermination/définition des besoins prioritaires des populations et des territoires de manière collective et démocratique en mettant en place des mécanismes obligatoires de consultation/concertation/implication/participation. En effet, dans cette nouvelle approche, ce sont les territoires eux-mêmes qui sont appelés à devenir des acteurs incontournables. Une fois les priorités démocratiquement définies et validées, s’impose la clarification des compétences (qui fait quoi ?) entre les différents niveaux de gouvernance. Pour cela, l’accélération de la déconcentration administrative est un préalable nécessaire. C’est aussi le cas du renforcement des capacités des acteurs territoriaux élus. De même, cette nouvelle approche prévoit la mise en place de mécanismes institutionnels d’évaluation de l’impact effectif des politiques publiques sur les populations, sur la base d’indicateurs sociaux prédéfinis.
Lire aussi | Jeunes et politique: une réalité à décortiquer
Par ailleurs, le développement territorial intégré et durable ne se limite pas uniquement à la construction des infrastructures de base qui, certes, sont indispensables. La transparence dans les processus de décision, d’exécution, d’évaluation et de contrôle est déterminante. C’est notamment le cas de la gestion des marchés publics locaux/territoriaux où la corruption est actuellement une véritable gangrène.
C’est là qu’apparait l’importance de l’introduction dans le Code pénal des dispositions incriminant le conflit d’intérêt et l’enrichissement illicite. De même, la qualité du capital humain est un levier essentiel dans l’attractivité territoriale, en termes d’écoles publiques performantes, de services publics de santé de qualité, de cadre de vie meilleur et attractif des cadres et de leur famille (…).
L’une des principales attentes, constamment exprimée et mise en avant, est la « mise en place des dispositifs d’évaluation des politiques publiques territoriales ». C’est la réalisation de cette attente primordiale qui pourrait réhabiliter l’engagement politique et restaurer la confiance des citoyens, tout en réduisant, voire en éliminant les risques inhérents aux pratiques non éthiques.
Lire aussi | Législatives: les fake news seront sévèrement sanctionnées
Il est en fait question de favoriser, aux niveaux national et territorial, l’émergence d’une nouvelle culture de l’action publique, basée sur la transparence, et où l’exercice de toute responsabilité publique/politique est obligatoirement et automatiquement liée à la pratique de la reddition des comptes.
Le rôle de la femme est tout aussi fondamental dans cette nouvelle approche. Car la territorialisation des politiques publiques est en même temps une transformation des rapports sociétaux où la femme est appelée à jouer un rôle moteur (gendérisation des politiques publiques).
Enfin, sur cette base mature et assainie, les nouvelles technologies et l’intelligence artificielles, qui ne constituent ni une « baguette magique », ni une fin en soi, peuvent jouer efficacement un rôle à la fois d’accélérateur dans l’ensemble des processus publics et de renforcement de la transparence, tout en améliorant la qualité des services publics.