Savoir écouter le battement du cœur social ou tâter le pouls du corps social. C’est là une belle initiative, nourrie de sagesse intellectuelle, pouvant être menée notamment par les universités marocaines et les divers think tanks dans les domaines des sciences humaines, économiques, sociales et politiques. La «matière grise collective» demande juste à être éveillée et mobilisée pour pouvoir révéler un extraordinaire potentiel national qui dort et contribuer à une dynamique sociale créative/innovatrice. L’initiative récente du laboratoire LOGOS menée sur la base d’études et d’enquêtes de terrain sur le thème «Les élections législatives 2026 : quels enjeux pour la participation politique», est, à cet égard, exemplaire, et mérite d’inspirer l’ensemble des universités dans toutes les régions du Maroc.
1. L’apolitisme de la jeunesse comme idée reçue à déconstruire
En 2025, au mois de septembre, le contexte national a connu un mouvement (GENZ) spontané de protestation, animé principalement par des jeunes, dans presque l’ensemble du territoire. Les revendications avaient surtout un caractère social. Le 23 septembre de cette année, auront lieu les élections législatives. Cette jeunesse descendue dans les rues, un an auparavant, pour faire entendre sa voix, va-t-elle être présente à travers le prochain vote ? Comment perçoit-elle le processus électoral ? Ce dernier est-il suffisamment crédible pour pouvoir instaurer une confiance, mener vers des changements et surtout générer des politiques publiques inclusives des jeunes ?
Dans leur grande majorité, les jeunes ne sont pas «apolitiques». Leur méfiance vis-à-vis des acteurs politiques officiels est surtout une crise de confiance, mais aussi une prise de conscience aigue de la crise sociopolitique et de la nécessité d’œuvrer pour des alternatives réellement constructives d’une nouvelle réalité institutionnelle. Le rejet systématique de la politique officielle actuelle favorise le nihilisme qui alimente souvent des attitudes et discours extrémistes. Inversement, l’acceptation non critique de la politique officielle mène vers l’abêtissement et l’opportunisme.
Entre ces deux voies diamétralement opposées, nombreux sont les jeunes qui aspirent participer activement et de manière responsable à la gestation d’un autre Maroc où prévalent la liberté, indissociable de la responsabilité, la justice sociale et le respect de la dignité humaine. Les études et enquêtes récemment présentées lors du colloque international organisé à la Faculté des lettres et des sciences humaines de Ben M’sick par l’équipe du laboratoire LOGOS, les 7 et 8 juillet 2026, convergent vers une même conclusion : les jeunes ne rejettent pas la politique. Ils sont plutôt prudents/distants/méfiants vis-à-vis d’un discours politique peu crédible, car souvent déconnecté de la réalité sociale. Ainsi, idées reçues et clichés tombent. Une autre réalité apparait, à qui veut l’observer.
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En effet, l’étude-enquête du laboratoire LOGOS démontre que 87% des jeunes discutent de politique, au moment où 84% n’entretiennent aucun lien avec un quelconque parti politique (PP). C’est là un paradoxe révélé au grand jour, à la veille des élections législatives prévues le 23 septembre 2026. Est-ce vraiment une surprise lorsqu’on sait très bien que les PP ne sont pas réellement des acteurs effectifs dans le processus de décision et de production des politiques publiques ?
Dès le début du colloque, le professeur Mustapha Raoud a eu recours à l’un des concepts clés qu’est la «participation», tout en le décortiquant pour mettre en avant son contenu réel et pratique, révélateur des vraies attentes et constitutif d’une dimension active. «Prendre part» et «partager» dans la cité (polis), c’est-à-dire «cet espace complexe où les individus délibèrent ensemble en vue d’un vivre ensemble orienté vers le bien commun». Dans cette optique, être politiquement actif ne se limite pas au vote, en tant qu’acte mécanique et isolé, dans le temps et dans l’espace. En effet, la participation politique va beaucoup plus loin, au-delà du vote et des élections, en vue de «répondre au devoir d’être avec les autres, pour esquisser ensemble les contours d’un destin commun». Le professeur Jawad Bennis, Directeur du LOGOS, s’est inscrit dans une longue période pour mieux cerner l’ancrage historique des attitudes et comportements des jeunes. En effet, depuis les années 1970, le taux d’abstention n’a pas cessé d’augmenter pour atteindre 67%, en 2007. Il ne faut pas oublier l’impact de la période de l’état d’exception déclaré en 1965, soit immédiatement après la répression sanglante du 23 mars à Casablanca, au cours de la même année.
Période suivie par deux tentatives de coup d’Etat militaire, en 1971 et 1972, et une tentative d’insurrection populaire en 1973, sans oublier les multiples émeutes/hiraks populaires qui ont jalonné l’histoire du Maroc (1981, 1984, 1990). L’expression «Années de plomb» a d’ailleurs été consacrée officiellement par l’Instance Equité et Réconciliation (IER) qui a été chargée d’examiner les «graves violations des droits humains» commises par les appareils de sécurité de l’Etat, entre 1959 et 1999. Cette opération devait, en principe, permettre de tourner la page et mettre fin à la «crise de confiance» dans la «politique» et les institutions. Néanmoins, le rapport de l’IER est avant tout un «travail de constat» et non d’analyse et d’explication des causes à l’origine desdites graves violations des droits humains. La Constitution de 2011 a relativement renforcé le processus de réconciliation en ouvrant de nouvelles perspectives favorables à l’édification d’un Etat démocratique et de droit. Mais la déclinaison/mise en œuvre de son contenu semble avoir pris le chemin inverse aussi bien avec les gouvernements dirigés par les «frérots» que par celui dirigé actuellement par les «businessmen».
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Les dernières élections de 2021 ont abouti à un «résultat hybride». Une majorité gouvernementale formée par un «parti créé par le haut et de nulle part» en 1978 (RNI), un autre parti de naissance récente (PAM) et perçu par les citoyens comme un OPNI (objet politiquement non identifié) et un parti (Parti de l’Istiqlal) ayant une légitimité historique et un ancrage social réel, mais «dénaturé» dans cette coalition. Le taux de participation en 2021 a été de 51%, selon les statistiques officielles émanant du ministère de l’Intérieur.
Pour le laboratoire LOGOS, le défi principal actuel réside dans la restauration de la confiance des citoyens, en particulier les jeunes. Certes, une réforme électorale a été engagée. Est-ce suffisant ? Pour J. Bennis, «la communication politique d’aujourd’hui, au Maroc, revêt un caractère intermittent et demeure parfois déconnectée de l’agora sociale, des expériences vécues et des attentes réelles des individus». En fait, l’enjeu, pour lui, est de raviver deux ressorts psychologiques déterminants : le sentiment d’efficacité politique et l’identification politique, «car le vote repose moins sur une rationalité strictement instrumentale que sur l’intégration de l’individu dans son écosystème politique». Saad Jafri, Docteur en sciences de l’information et de la communication, et rédacteur en chef du quotidien «L’Opinion», a documenté l’écart des jeunes entre intérêt et engagement. Voici le tableau dressé à partir de ce constat : 89% des jeunes sondés déclarent s’intéresser à la politique nationale ; 82% à la géopolitique internationale ; plus de 50% suivent la situation de leurs quartiers et arrondissements. Mais 84% n’ont aucun lien avec les PP.
Pire, 74% n’ont jamais assisté à une rencontre électorale et deux tiers ne sont pas inscrits sur les listes électorales. Pour ces jeunes, les sujets prioritaires à débattre dans l’espace public sont abordés exclusivement «dans des cercles privés et informels», en intimité, chez les amis (87%) ou en famille (77%), c’est-à-dire là où il y a confiance, loin des «arènes instituées». Le réflexe commun est d’ailleurs bien connu. Même les déclarations de responsables politiques élus sont souvent conditionnées par l’anonymat. Image d’une «schizophrénie collective» ? En fait, ce qui est mis en cause, ce n’est pas la «politique», mais ce qui en est fait officiellement. C’est là un leitmotiv. Dans le cadre de la thématique abordée, la question clé est : la politique s’intéresse-t-elle des préoccupations des jeunes, de leurs besoins et attentes ? 54% répondent «pas du tout» et 40% «moyennement». La communication est perçue comme étant opaque, verticale et peu sincère. Les jeunes consultés ont recours à trois mots pour exprimer leurs attentes : le sérieux, l’efficacité et la proximité, avec un «véritable dialogue citoyen», des «engagements clairs» et des «résultats concrets».
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Fadoua Maroub, Maitresse de conférence, à l’université Ibn Tofaïl de Kenitra, a mené une étude sur le « bilan des élections de 2021 et les défis de 2026», en s’appuyant sur un corpus de 3 100 publications Facebook. Sur cette base, la chercheuse démonte un mythe tenace : «Dire que les réseaux sociaux démocratisent l’accès à l’espace public est un leurre», affirme-t-elle : la visibilité numérique reste conditionnée par les moyens financiers, permettant aux partis d’investir massivement les plateformes quand associations et syndicats (…) en sont les grands absents. Son constat le plus sévère porte sur la qualité du débat : «Tous les partis politiques, sans exception, ont organisé leur propre émission de débat avec leurs propres journaliste», privilégiant les formats maîtrisés à la confrontation directe. Les programmes électoraux, eux, ne représentent qu’environ 10% des contenus publiés».
Dans une autre étude exploratoire, menée auprès de 150 personnes en âge de voter, Lamyae Jmoula, Maitresse de conférence en sciences de l’information et de la communication à Ben M’Sick, a pu tirer un enseignement principal invitant à plus de prudence : «Les réseaux sociaux agissent moins comme un facteur de conversion électorale que comme un environnement de socialisation politique, où se construisent progressivement les perceptions, les représentations et les opinions». Tout en précisant que leur influence apparaît «davantage diffuse, cumulative et indirecte que directe». L’enquête permet tout au moins de nuancer les idées reçues. En effet, pour 71% des sondés, les plateformes diffusent beaucoup de fausses informations en période de campagne électorale et 55% déclarent vérifier fréquemment ce qu’ils lisent. Les individus consultés refusent d’être perçus comme des personnes passives et manipulables. Une méfiance légitime leur permet de faire le tri.
Ainsi, à travers ce colloque, apparait une réalité complexe où la désaffection électorale n’est pas une indifférence : elle est plutôt le symptôme d’un mal beaucoup plus profond. Il est surtout question de reconstruire le lien social, base préalable au lien politique. A cet égard, J. Bennis cite la grande philosophe Simone Weil : «L’attention est la forme la plus rare et la plus pure de la générosité». En fait, au-delà de la subjectivité des jeunes, il s’agit, en dernière instance, de l’expression d’une réalité vécue objectivement et caractérisée par une instabilité et une incertitude croissantes, qui sont à la fois matérielles et morales. Hier, chez les «anciens jeunes devenus aujourd’hui adultes ou vieux», la politique faisait peur. Aujourd’hui, ce mot est souvent noyé dans des attitudes et des pratiques opportunistes, jusqu’à devenir synonyme d’accès à des privilèges, justifiant les «raccourcis sociaux», les mensonges et autres manœuvres dolosives. Or, réhabiliter la «politique», c’est redéfinir un nouveau contrat social consacrant des institutions résultant de la volonté populaire, ayant un pouvoir décisionnel réel et responsables devant les électeurs.
2. La jeunesse, acteur incontournable dans le devenir social
Naissance, enfance, adolescence, jeunesse, vie adulte et vieillesse ou «antichambre de la mort», avant le «grand départ». La jeunesse est une étape de la vie de chaque individu, succédant à l’adolescence et précédant la vie adulte. C’est une «petite parenthèse» que beaucoup souhaitent prolonger. Mais c’est aussi une «transition» vers une pleine responsabilité individuelle, aussi bien morale que juridique, avant d’être politique. Le processus de maturité est à la fois physique et moral. C’est aussi un moment menant vers une «naissance sociale» où le jeune apprend à vivre en société, de manière indépendante, en se préparant à exercer une activité professionnelle et à fonder une famille. Evolution non mécanique, non linéaire et inégale d’une personne à une autre.
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D’après les chiffres du HCP, le Maroc compte presque 6 millions de jeunes âgés de 15 à 24 ans. Ce qui représente à peu près 16% de la population totale dont 50,9% de sexe masculin, 60% de citadins et deux tiers âgés de 18 à 24 et ayant le droit de vote
(presque 4millions dont 2,6 millions ne sont pas inscrits sur les listes électorales). Un peu plus de 6 jeunes sur 10 (64,6%) ont un diplôme de niveau moyen, 20,6% ont un diplôme de niveau supérieur et presque 15% n’ont aucun diplôme. Quatre régions concentrent presque 60% des jeunes âgés de 15 à 24 ans (Casablanca-Settat : 19,1% ; Marrakech-Asfi : 13,6% ; Rabat-Salé-Kénitra : 13,1% ; et Fès-Meknès : 12,2%). A Casablanca, le taux d’abstention au vote a dépassé 75%, en 2021.
Par ailleurs, 16,3% des jeunes (âgés de 15 à 24 ans) exercent un emploi, alors que 7,6% sont à la recherche d’un emploi (448 000) et 76,1% sont en dehors du marché du travail, soit presque 4,5 millions dont un sur trois sont en situation de NEET (not in education, employment or training). C’est surtout le cas des jeunes de sexe féminin. Le taux d’activité des jeunes est de 23,9% (taux moyen pour l’ensemble de la population : 45,3%). Les jeunes actifs occupés sont présents surtout dans le secteur agricole, avec 43,6% ; dans les services, avec 32,8% et l’industrie, avec 12,9%. La précarité est la règle. En effet, plus de 4 jeunes actifs occupés sur 10 (41,9%) exercent un emploi non rémunéré, dont 58,8% pour les jeunes ruraux contre 16,9% pour les jeunes citadins. Les jeunes femmes y représentent 49,9% contre 39,7% pour les jeunes hommes. 14% exercent un emploi saisonnier/occasionnel. Plus de 7 jeunes salariés sur 10 (73,2%) ne disposent pas de contrat écrit, 13,2% disposent d’un contrat à durée déterminée (CDD), 6,5% d’un contrat à durée indéterminé (CDI) et 7,1% d’une «entente verbale». Trois chômeurs sur dix sont des jeunes dont trois sur quatre résident en milieu urbain. 67,3% sont des jeunes femmes et 60,1% sont des diplômés. Ainsi, pour les jeunes, plus les études se prolongent, et plus le risque de chômage est élevé. Un autre paradoxe à prendre en compte.
3. De la politique, synonyme de risque, à la politique, source de privilèges et d’avantages
Le rapport entre les jeunes et la politique est à situer concrètement dans le temps et dans l’espace. Pour les jeunes générations d’après l’indépendance, la politique était souvent synonyme de risque à assumer. Un risque de perte de la liberté, souvent de manière arbitraire, voire parfois tout simplement de perte de la vie. Pour des motifs politiques, torture et détention arbitraire étaient la règle et devaient persuader les jeunes pour s’éloigner de la «politique». Une belle chanson de Saïd Al Mahgribi résume bien cette réalité historique vécue dans la chair par toute une génération de militants contestataires de l’oppression et de l’injustice. C’est l’époque d’une gestation douloureuse de l’Etat de droit et de la démocratie.
Cette époque d’après l’indépendance s’étend de la fin des années 1950, jusqu’aux années 1990. Elle a été qualifiée «années de plomb» et relativement mais suffisamment étayée et documentée par l’Instance Equité et Réconciliation (IER) à travers le constat de nombreuses et graves violations des droits humains. Durant cette époque, les jeunes militants, souvent affiliés à gauche (Ila al Amam, «En Avant», 23 mars, Au service du peuple, Camarades des martyrs….) exerçaient la politique dans la clandestinité. Après la révolution en Iran, en 1979, et le renversement du Shah, et après la guerre en Afghanistan contre l’invasion de l’URSS, des courants politiques islamistes vont émerger, avec la remise en cause du monopole religieux étatique. Initialement utilisés par le pouvoir pour contrer la gauche réformiste et surtout la gauche radicale/révolutionnaire, les jeunes militants islamistes vont gagner en autonomie, voire en indépendance.
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Avec l’effondrement du «bloc communiste» et la fin de l’expérience stalinienne en URSS, la gauche radicale faiblement ancrée sociologiquement va connaitre un recul, notamment dans les universités, et céder la place à la montée de mouvements politiques dits islamistes. C’est surtout le cas d’Al Adl waI Ihassane (Justice et Bienfaisance). L’érection du Parti Authenticité et Modernité (PAM), mouvement éclectique et opportuniste, est l’une des «réponses par le haut» à cette mutation où l’islamisme radical est perçu comme la principale menace. Avec cette nouvelle tendance représentée par le PAM, la politique va être souvent perçue comme un «raccourci sociopolitique», une voie d’accès à des privilèges/avantages, comme source d’amélioration matérielle ou de consolidation de positions et d’enrichissement.
Le recul ou affaiblissement des PP issus du mouvement de libération nationale (MLN), surtout après l’expérience éphémère de l’alternance menée par l’USFP, va favoriser encore plus les tendances opportunistes. Les affaires judiciaires de corruption, de détournement de biens publics, d’abus de pouvoir (…) (affaire Moubdïe, affaire Bioui et Naciri…) illustrent bien cette déviation. Mais la création de PP par le haut n’est point un phénomène récent. C’est le principal facteur de méfiance vis-à-vis de la politique, au sens le plus noble du terme. De cette manière, la «politique» est assimilée à une pratique machiavélique. Dès la fin des années 1950, les notables ruraux, souvent d’anciens collaborateurs de l’occupant colonial, ont été encouragés/poussés à se regrouper et à créer le Mouvement Populaire, pour contrecarrer la principale force politique qu’était le Parti de l’Istiqlal.
Celui-ci va même connaitre une scission de son aile gauche, en 1959, laquelle va donner naissance à l’UNFP, dont l’un des principaux acteurs n’est autre que Mehdi Ben Barka, disparu un 29 octobre 1965, à Paris. L’autre exemple de «création de PP par le haut» est le FDIC (Front pour la défense des institutions constitutionnelles), en 1963, avec comme acteur principal Ahmed Reda Guedira, plusieurs fois ministre et conseiller royal. Bien plus tard, en 1978, ce sera le Rassemblement national des indépendants (RNI), sous la houlette de Ahmed Osman, homme politique et gendre du Roi Hassan II. Enfin, en 2008, le PAM a été le dernier «OPNI» (objet politiquement non identifié, regroupant des tendances opportunistes de droite et de gauche).
Dans ce contexte, le multipartisme, loin d’être la conséquence naturelle d’une réelle diversité idéologique et politique, a surtout été le résultat d’une continuité des anciennes manœuvres politiques machiavéliques du «pouvoir central». Ce qui va durablement entamer la crédibilité des PP. Pire, le «noyautage» des PP issus du MLN va permettre au «pouvoir central» d’intervenir et de contrôler les mécanismes internes desdits PP. L’exemple illustrant le mieux cette réalité est notamment l’USFP, autrefois principale force politique après l’indépendance, à côté de son «frère aîné», le Parti de l’Istiqlal. L’USFP va connaitre plusieurs divisions et éclatements, donnant naissance à d’autres PP, dont la plupart tentent aujourd’hui de se regrouper au sein de la Fédération de la Gauche Démocratique (FDG).
4. Principaux facteurs d’affaiblissement des PP issus du MLN
Ces facteurs sont à la fois internes et externes. Le principal facteur d’affaiblissement est afférent au manque, voire à l’absence de culture et de pratiques démocratiques internes. L’explication est à la fois sociologique et historique. Les séquelles inhérentes à la tradition de la clandestinité de la gauche expliquent la forte survivance de la méfiance. Le noyautage externe du «pouvoir central» conforte et renforce cette faiblesse et cette méfiance. Dans leur mode de fonctionnement, les PP contribuent principalement à la reproduction des rapports sociaux dominants (le micro à l’image du macro-politique). La période préélectorale illustre bien cette réalité à travers notamment la procédure de la tazkya où prédomine la logique clientéliste. Le «meilleur candidat» doit être «bien perçu en haut, tout en étant crédible en bas». S’ajoute à cela, la focalisation sur les personnes, souvent en tant que notables. Le «programme» du PP, s’il existe, est restreint à un rôle formel et symbolique.
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Quant à la notion de «projet de société», elle semble avoir quasi-totalement disparue des discours des PP issus du MLN, y compris au sein de la «gauche réformiste». Par ailleurs, les activités extra-électorales des PP issus du MLN sont rares, voire quasi-inexistantes. Ce qui renforce encore plus la confusion entre PP issus du MLN et «partis administratifs» ou «partis OPNI». Sans oublier le «nomadisme» ou «transhumance», pratique souvent liée à la tazkya, moment crucial où les PP issus du MLN connaissent souvent des déchirements internes. De manière générale, les débats électoraux portent rarement sur des programmes et des engagements. Le rapport entre électeurs et PP n’est pas de nature contractuel avec une obligation de résultats. Le personnage illustrant le mieux cette tendance à la «banalisation de la politique» est le frérot Abdelilah Benkirane, actuel secrétaire général du PJD. Ce dernier, lors de ses rencontres publiques et dans ses discours sulfureux, s’attaque à des personnes officielles, y compris des personnalités du sérail telles que André Azoulay ou Fouad Ali El Himma, tous deux conseillers royaux, allant presque jusqu’à l’insulte, en utilisant le mot «Kandouh», un mot populaire, typiquement marocain. «Coups de griffes» d’une personne ayant goûté au «poison du pouvoir». Mais le facteur principal d’affaiblissement des PP est la limitation de leurs activités à la période électorale. En général, le candidat, une fois élu, disparait. Aucun suivi, aucune reddition des comptes (…).
L’image retenue dans la mémoire des citoyens est celle de «partis-boutiques» qui baissent le rideau immédiatement après le «souk électoral». En dehors de la période électorale, le «pouvoir central» veille à restreindre au maximum les activités des PP issus du MLN, en particulier la gauche radicale et certaines tendances islamistes telles que Al Adl wal Ihssane. Cette réalité est attestée notamment par les nombreuses restrictions observées à travers la non-délivrance des récépissés ou accusés de réception à des associations de défense des droits humains ou à leurs sections. C’est aussi le cas du non accès à des espaces publics pour l’organisation de meetings ou l’interdiction de rassemblements/sit-in de protestations. Sans oublier la fermeture quasi-systématique des «maisons de culture», l’absence de bibliothèques communales, de ciné-clubs (…).
5. Jeunes et actions spontanées de protestation
23 mars 1965 : c’est une date qui a fortement marqué la mémoire collective des marocains et qui pourtant, ne figure pas encore dans l’histoire officielle du Maroc post-indépendant. Pendant cette journée, des jeunes sont sortis dans les rues de Casablanca pour protester contre un processus politique officiel à contre-courant des espoirs et des sacrifices consentis par le MLN. L’élément déclencheur a été une mesure officielle émanant du ministère de l’Education et visant la limitation/exclusion des jeunes au droit à l’éducation, dans un contexte où les familles voyaient l’école publique comme un «ascenseur social», c’est-à-dire un mécanisme équitable permettant de sortir de la pauvreté.
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Ainsi, dix ans après l’indépendance, la jeunesse marocaine descend dans les rues et exprime son mécontentement quant aux choix officiels en contradiction avec les rêves et espoirs des membres fondateurs du MLN et visant surtout à donner un contenu réel au processus de libération en termes de développement et d’accès aux droits humains fondamentaux. Immédiatement après, le Roi Hassan II déclara l’état d’exception qui va durer plusieurs années, suivi de deux tentatives de coups d’Etat militaires (1971 et 1972), et d’une tentative d’insurrection populaire (1973) par l’aile radicale de l’UNFP. Malgré le retour des élections en 1977, après la révision constitutionnelle de 1972, l’évolution socioéconomique et politique va connaitre de nouvelles contestations populaires qui vont culminer à la fin du mois de juin 1981, lors d’une grève générale, lorsque le gouvernement à cette époque a essayé d’appliquer la «vérité des prix» à des produits alimentaires de base. Quelques années plus tard, au mois de janvier 1984, la jeunesse, cette fois-ci urbaine et rurale, descend dans les rues pour exprimer son désarroi face à la réalité sociale devenue insupportable. Quelques années plus tard, Fès, autrefois symbole de la culture, s’embrase en décembre 1990. La «campagne d’assainissement» des années 1990 sera perçue surtout comme un «rappel à l’ordre» d’une «bourgeoisie aspirant à voler de ses propres ailes». Driss Basri, le sinistre ministre de l’Intérieur, a été chargé de «faire le ménage» dans les «basses-cours».
C’est là une période qui précède la phase de transition ultérieure de fin de règne et d’inauguration d’une nouvelle ère de réconciliation, entamée notamment avec deux Constitutions adoptées en 1992 et 1996, ainsi qu’avec des amnisties, la libération de plusieurs groupes de détenus politiques et le retour des exilés. Ce processus de réconciliation sera accéléré avec le Souverain Mohammed VI, malgré les attentats de Casablanca, le 16 mai 2003. Le retour du «Brésilien» Abraham Serfaty, la révocation de Driss Basri, le «rapport du cinquantenaire», l’institution de l’IER et la présentation publique de son rapport, la nouvelle Constitution de 2011, le rapport sur le Nouveau modèle de développement, le lancement des chantiers sociaux stratégiques relatifs notamment à la généralisation de la couverture socio-médicale et à la réforme des systèmes de santé et d’éducation (…) constituent autant d’évènements-clés exprimant une ferme volonté de construction irréversible d’une démocratie et d’un Etat de droit, malgré certaines régressions telles que celles observées lors de la répression du hirak du Rif ou plus récemment avec l’officialisation et la naturalisation des relations bilatérales avec le gouvernement sioniste d’extrême droite en Israël, mettant ainsi en doute le caractère irréversible de l’évolution entamée.
Jeunes et chômage
Le chômage touche en particulier les jeunes (15 à 24 ans). De 32,7%, en 2022, le taux est monté à 38,4% en 2025, alors que la moyenne nationale est légèrement supérieure à 13%. Pour les diplômés, le taux est supérieur à 25%. Les taux de chômage les plus élevés sont observés dans les régions du sud (20,1%) et de l’Oriental (17,4%), là où les manifestations et protestations des jeunes de la GENZ ont été les plus violentes. C’est aussi là, avec Casablanca-Settat, que le taux de participation aux élections est le plus faible. C’est aussi là que les partis politiques semblent s’investir le moins. Or, en l’absence d’une culture d’auto-organisation et donc d’un encadrement politique des jeunes, le risque de voir la répétition des actions spontanées et violentes de protestation restera élevé.
Une évolution des techniques de répression
Une répression pénale plus transparente et techniquement moderne est toujours une répression, c’est-à-dire une source de violation et d’atteinte aux droits humains fondamentaux, bien que moins arbitraire, basée sur des procédures pénales dont l’application est rigoureusement respectée. Certes, l’édification d’un Etat de droit exige une rupture avec les pratiques répressives arbitraires. A cet égard, la Constitution de 2011 illustre bien cette progression. «(…). La pratique de la torture, sous toutes ses formes et par quiconque, est un crime puni par la loi » (Article 22 de la Constitution). De même, « La détention arbitraire ou secrète et la disparition forcée sont des crimes de la plus grande gravité et exposent leurs auteurs aux punitions les plus sévères » (Article 23 de la Constitution) (…). Plusieurs dispositions constitutionnelles sentent encore le « parfum » du début de ce troisième millénaire où quelques hirondelles ont furtivement survolé le ciel marocain. Mais, au cours des quinze dernières années, la déclinaison effective des nouvelles dispositions constitutionnelles a été faible, voire à contrecourant (droit d’accès à l’information, droit de grève…). L’édification de l’Etat de droit s’est traduite surtout au niveau judiciaire en rupture avec les pratiques de détention arbitraire, c’est-à-dire exercées en dehors des procédures pénales en vigueur et dans des lieux non officiels. Néanmoins, des atteintes aux droits humains demeurent, surtout en matière de liberté d‘expression, de liberté de la presse (…). Des journalistes ont été poursuivis dans le cadre du Code pénal au lieu de l’être dans le cadre du Code de la presse.
La modernisation technique est incontestable au niveau des appareils de sécurité de l’Etat dont le fonctionnement a gagné en transparence. Néanmoins, le changement institutionnel consenti et entamé au sommet de l’Etat gagnerait à être articulé à une dynamique sociétale dans sa globalité. C’est cette dimension systémique et global du changement qui peut rendre irréversible le processus de démocratisation.
Dispositions constitutionnelles favorables à la participation politique de la jeunesse
Article 33 : «Il incombe aux pouvoirs publics de prendre toutes les mesures appropriées en vue de :
– Étendre et généraliser la participation de la jeunesse au développement social, économique, culturel et politique du pays,
– Aider les jeunes à s’insérer dans la vie active et associative et prêter assistance à ceux en difficulté d’adaptation scolaire, sociale ou professionnelle,
– Faciliter l’accès des jeunes à la culture, à la science, à la technologie, à l’art, au sport et aux loisirs, tout en créant les conditions propices au plein déploiement de leur potentiel créatif et innovant dans tous ces domaines.
Il est créé à cet effet un Conseil consultatif de la jeunesse et de l’action associative.
Article 170 : Le Conseil de la jeunesse et de l’action associative, créé en vertu de l’article 33 de la présente Constitution, est une instance consultative dans les domaines de la protection de la jeunesse et de la promotion de la vie associative.
Il est chargé d’étudier et de suivre les questions intéressant ces domaines et de formuler des propositions sur tout sujet d’ordre économique, social et culturel intéressant directement les jeunes et l’action associative, ainsi que le développement des énergies créatives de la jeunesse, et leur incitation à la participation à la vie nationale, dans un esprit de citoyenneté responsable.