Ni langue de bois, ni calcul partisan. Invité dimanche 14 juin de «Décryptage», l’émission de débat la plus écoutée du Royaume diffusée sur MFM Radio, Dr El Hassan Abyaba, professeur universitaire, vice-secrétaire général de l’Union Constitutionnelle (UC), ancien ministre de la Jeunesse et des Sports, ancien ministre de la Culture et porte-parole du gouvernement, a livré pendant plus de deux heures une lecture approfondie des enjeux politiques, économiques et sociaux du Maroc à l’approche des élections législatives du 23 septembre 2026. Entre défense du «soutien critique» de l’UC, critique du bilan social du gouvernement, dénonciation du clientélisme électoral et plaidoyer pour un renouveau de la pratique politique, l’universitaire a dressé un tableau lucide des défis qui attendent le Royaume.
Le timing de l’émission n’avait rien d’anodin. Quelques heures après le match historique ayant opposé le Maroc au Brésil lors de l’ouverture de la Coupe du monde 2026, El Hassan Abyaba a d’abord choisi de célébrer la performance des Lions de l’Atlas avant d’aborder les sujets politiques.
Pour l’ancien ministre, le football dépasse largement le cadre sportif. Il constitue désormais un instrument majeur du rayonnement international du Royaume. «Le football est devenu une force douce, un véritable soft power. Le match d’hier avait un seul titre : le Maroc arrive dans tous les domaines», affirme-t-il.
Dans son analyse, le nul décroché face au Brésil symbolise l’entrée du Maroc dans une nouvelle dimension. «Nous avons obtenu un certificat mondial. Le Maroc est un pays ancien, mais aussi un pays émergent qui prépare une étape importante de son développement», souligne-t-il.
L’ancien ministre n’hésite pas à attribuer cette réussite à une vision stratégique portée au plus haut niveau de l’État, saluant le rôle de Sa Majesté le Roi ainsi que celui de la Fédération Royale Marocaine de Football.
Mais très vite, le débat quitte les terrains de football pour s’installer sur le terrain politique.
L’UC revendique une troisième voie
L’un des moments forts de l’émission concerne le positionnement singulier de l’Union Constitutionnelle. Depuis le début de la législature, le parti soutient le gouvernement sans participer à la majorité. Une situation inédite dans l’histoire politique marocaine.
Pour El Hassan Abyaba, cette posture répond à une logique démocratique. «Nous ne sommes ni dans l’opposition ni dans la majorité. Nous apportons un soutien politique et au vote, tout en conservant notre droit de critique.». Une formule qu’il qualifie de «soutien critique».
L’ancien ministre rejette l’idée selon laquelle tout parti n’appartenant pas au gouvernement devrait automatiquement rejoindre l’opposition. «L’opposition pour l’opposition n’a plus lieu d’être. Lorsqu’un programme gouvernemental rejoint largement les orientations de votre propre projet politique, il est difficile de s’y opposer uniquement pour des considérations tactiques.»
Pour lui, les convergences entre le programme de l’UC et celui de l’Exécutif, notamment en matière de compétitivité économique et de libéralisme social, justifiaient ce choix.

«L’État social ne se résume pas à la protection sociale»
La critique la plus structurée développée par El Hassan Abyaba porte sur le bilan social du gouvernement.
L’ancien ministre établit une distinction que l’animateur de l’émission qualifiera lui-même d’inédite. «L’État social n’est pas la protection sociale.» Pour le dirigeant de l’UC, le gouvernement a réussi à développer les mécanismes d’aide sociale et de couverture médicale, mais il n’a pas construit l’État social dans sa globalité.
«L’État social, c’est l’emploi, la retraite, le pouvoir d’achat, la santé et l’égalité des chances. On ne peut pas parler d’État social lorsque le pouvoir d’achat continue de se dégrader». Selon lui, le gouvernement présente un visage contrasté.
D’un côté, les secteurs productifs avancent grâce aux investissements, aux infrastructures et aux réformes économiques. De l’autre, les secteurs directement liés à la vie quotidienne des citoyens restent en difficulté. «L’éducation, la santé et l’emploi constituent aujourd’hui un véritable triangle des Bermudes.» Cette formule résume à elle seule l’essentiel de sa critique.
Le pouvoir d’achat, «thermomètre» de l’action publique
Tout au long de l’émission, El Hassan Abyaba revient sur ce qu’il considère comme la préoccupation majeure des Marocains : le pouvoir d’achat. «Le pouvoir d’achat est le thermomètre qui permet de mesurer si un gouvernement réussit ou échoue». Pour lui, la croissance économique ne peut constituer à elle seule un indicateur de réussite.
«Il existe de la croissance, il existe des investissements, mais le citoyen regarde d’abord son panier de consommation. Aujourd’hui, le pouvoir d’achat a reculé de manière inquiétante.» Le professeur universitaire revendique un positionnement idéologique clair : celui du «libéralisme social».
«Le libéralisme social repose sur l’égalité des chances dans l’investissement, l’éducation et l’emploi. Sans cela, il n’y a pas de justice sociale.» Il plaide également pour une meilleure articulation entre investissement et création d’emplois, estimant que les aides publiques doivent être davantage conditionnées aux recrutements.
Une charge contre «la privatisation» des institutions
L’intervention devient particulièrement incisive lorsqu’il évoque l’organisation du champ politique. Pour El Hassan Abyaba, la concentration des pouvoirs locaux et régionaux entre les mains des trois partis de la majorité pose un problème démocratique. «Le monopole politique nuit à la démocratie et finit par nuire au gouvernement lui-même.»
L’ancien ministre parle même d’une forme de «privatisation» des institutions politiques. «Pourquoi ne pas laisser plusieurs régions à l’opposition ? L’opposition fait partie du système démocratique. Elle aussi sait gérer.»
À ses yeux, la vitalité démocratique repose précisément sur la coexistence de plusieurs centres de pouvoir et sur la capacité des différentes sensibilités politiques à participer à la gestion des affaires publiques.
Il cite notamment les exemples français et espagnol pour illustrer la nécessité du pluralisme. «On ne construit pas une démocratie solide en concentrant toutes les institutions entre les mêmes mains.»
Le clientélisme comme menace pour la démocratie
L’une des séquences les plus marquantes de l’émission concerne la question du clientélisme. El Hassan Abyaba dénonce ouvertement certaines pratiques qu’il considère comme contraires à l’esprit démocratique.
«Un président de région appartient à tous les citoyens, pas uniquement aux membres de son parti. Un chef du gouvernement appartient à tous les Marocains.» Il évoque des situations où certaines collectivités locales dirigées par des élus de l’opposition auraient eu davantage de difficultés à accéder aux programmes ou aux financements publics.
Au-delà de cette question, il met en garde contre la montée des logiques clientélistes. «Un simple coup de téléphone peut parfois permettre d’obtenir un rendez-vous ministériel ou de régler un dossier. Ce n’est pas ainsi que doit fonctionner un État moderne.»
«Les élections se gagnent avec les structures, pas avec les discours». L’analyse électorale développée par l’universitaire constitue sans doute l’un des passages les plus commentés de l’émission. Pour lui, la compétition électorale marocaine est largement déterminée par ce qu’il appelle les «structures».
«Les partis ne cherchent plus des candidats. Ils cherchent des détenteurs de structures électorales.» Notabilité locale, réseaux d’influence, moyens financiers et poids social seraient devenus des facteurs déterminants «Les sièges ne se gagnent pas avec les discours politiques. Ils se gagnent avec les structures.»
Il évoque également les inégalités de départ entre candidats. «Un président de commune peut commencer une campagne avec 6.000 ou 7.000 voix déjà acquises. Où est alors l’égalité des chances ?»
L’ancien ministre n’hésite pas à dénoncer les dérives financières qui accompagnent certaines campagnes électorales. Selon lui, le système actuel favorise davantage les détenteurs de réseaux que les porteurs de projets politiques.
La jeunesse, grande absente de la vie politique
Autre sujet majeur : la relation entre les partis et les nouvelles générations. El Hassan Abyaba reconnaît sans détour les insuffisances des formations politiques. «Nous devons reconnaître que nous sommes en dessous des attentes. Nos méthodes d’encadrement sont devenues anciennes et doivent être renouvelées.»
Face à une jeunesse qui se sent souvent éloignée des institutions, il refuse toutefois la logique du rejet. «Celui qui n’entre pas dans la bataille n’est pas un politique. Il faut entrer dans les institutions pour les réformer.»
L’universitaire plaide pour un dialogue plus direct avec la génération Z et pour une modernisation profonde des mécanismes de participation politique.
«La politique est l’éthique»
Au-delà des clivages partisans, El Hassan Abyaba lance finalement un appel à une réhabilitation de l’action politique. Pour lui, le principal danger réside dans l’effacement progressif du débat politique au profit d’une technocratie déconnectée des citoyens. «On ne peut pas vivre sans politique. Vouloir effacer la politique pour la remplacer par la seule technocratie est une erreur.»
Il insiste sur la nécessité d’un discours sincère et responsable. «Les citoyens ne demandent pas des promesses. Ils demandent des réponses.» Puis, vient cette phrase qui résume sans doute l’esprit de toute son intervention : «La politique n’est pas l’art du mensonge. La politique est d’abord une question d’éthique.»
À moins de quatre mois des législatives de septembre 2026, l’ancien ministre aura ainsi livré bien davantage qu’une analyse conjoncturelle. À travers ses critiques, ses propositions et ses mises en garde, El Hassan Abyaba a surtout plaidé pour un retour du débat politique au cœur de la vie publique marocaine. Un plaidoyer qui, à l’évidence, continuera d’alimenter les discussions bien au-delà des studios de MFM Radio.