Entretien avec Faouzi Skali
La 18ᵉ édition du Festival de Fès de la Culture Soufie a pour thème « La poésie mystique, élixir de guérison ». Son président fondateur, Faouzi Skali, évoque la place de la poésie dans les traditions soufies, les formes de leur transmission et les questions que soulève leur rencontre avec les publics d’aujourd’hui.

Que signifie organiser un festival de culture soufie à Fès aujourd’hui ?
Cela signifie travailler à partir d’une histoire qui reste présente dans la vie sociale. Fès s’est constituée par des apports successifs, notamment andalous et africains. Sa mémoire se transmet dans des lieux d’enseignement, des pratiques artisanales, des familles, des cercles de chant. Une ville ne conserve pas son histoire uniquement dans ses monuments : elle la porte aussi dans les manières de faire et d’être ensemble.
Il faut toutefois se garder d’en donner une image immobile ou idéalisée. Les conditions de vie changent, les modes de transmission aussi. Le Festival prend place dans cette évolution. Il permet à des pratiques parfois familières aux habitants de rencontrer d’autres publics, et invite chacun à les regarder avec une attention renouvelée.
Jnan Sbil, Bou Inania ou Bab Al Makina participent à cette expérience par leur histoire et leurs usages. Mais ce sont les personnes, les paroles et les pratiques qui donnent sens aux lieux. C’est à cette relation entre une mémoire et ceux qui la font vivre que nous souhaitons être attentifs.

Pourquoi la poésie occupe-t-elle une place aussi importante dans cet héritage ?
Dans les traditions soufies, la poésie permet d’approcher une expérience que le discours explicatif ne parvient pas toujours à restituer. Une image, un récit, un rythme peuvent faire sentir ce qu’une définition laisserait abstrait. Chez Rumi ou Attar, par exemple, le lecteur est souvent conduit à reconnaître quelque chose de lui-même dans une histoire.
Il y a aussi une dimension sociale très importante. Le poème passe du livre à la voix ; il peut être mémorisé, chanté, repris au sein d’un groupe. Sa transmission engage alors l’écoute, le souffle et une certaine présence aux autres. Le même texte n’est pas reçu de la même manière lorsqu’on le lit seul ou lorsqu’on l’entend dans une assemblée.
Cette place de la poésie varie selon les régions et les traditions. Il serait réducteur de ramener toutes les expressions soufies à un modèle unique. Ce qui nous intéresse, c’est précisément la façon dont une recherche intérieure prend forme dans des langues, des musiques et des milieux humains différents.

Le thème évoque un « élixir de guérison ». Comment entendre cette expression ?
Je l’entends comme une image poétique, qui laisse place à plusieurs lectures. Elle suggère que la parole peut nous aider à traverser une épreuve, à déplacer une inquiétude ou à retrouver un lien avec ce qui nous entoure. Cela ne veut pas dire qu’un poème efface la souffrance ni qu’il apporte à chacun la même réponse.
La poésie peut d’abord donner une forme à ce qui était difficile à dire. Lorsque nous reconnaissons dans un texte une solitude, une attente ou une fragilité, notre expérience devient un peu moins isolée. Elle trouve un langage et peut parfois être partagée.
Dans un temps où tant de paroles sollicitent immédiatement notre réaction, le poème propose aussi une autre durée. Il peut demander que l’on s’arrête, que l’on revienne sur un vers, que l’on accepte de ne pas tout comprendre d’emblée. Cette possibilité de reprendre souffle me semble donner son sens au mot « guérison ».
Pourquoi parler de culture soufie ?
Parce que les œuvres appartiennent à des histoires humaines. Un chant est lié à une langue, à des usages, à ceux qui l’ont transmis. Selon les lieux et les époques, les traditions soufies ont pris des formes diverses : enseignement, poésie, vie confrérique, pratiques d’hospitalité. Les comprendre suppose de tenir compte de ces relations.
Le mot « culture » permet de considérer cette diversité sans détacher les œuvres de leur origine spirituelle. Le soufisme s’inscrit dans l’histoire de l’islam ; son ouverture à d’autres publics ne demande pas que cette inscription soit effacée. On peut être touché par un texte sans partager toutes les références de son auteur, et souhaiter ensuite mieux les connaître.
Au Maroc, cet héritage demeure une composante de la vie culturelle et spirituelle. La Haute Protection que lui accorde Sa Majesté le Roi Mohammed VI contribue à sa préservation et à sa transmission. Le Festival, organisé sous le Haut Patronage de Sa Majesté le Roi, participe à cette démarche en faisant une place aux pratiques vivantes comme à leur étude.
Quels rapprochements avez-vous souhaité explorer dans la programmation de cette édition ?
Le samâ arabo-andalou autour d’Al-Harrâq, avec les confréries de Chefchaouen et de Tétouan, et les qawwâlîs du Pakistan permettent d’entendre des manières différentes de faire vivre la poésie par le chant. Il est intéressant de les écouter dans leur singularité : les langues, les rythmes et la relation à l’assemblée ne sont pas les mêmes.
D’autres propositions ouvrent un dialogue entre des univers distincts : un concert inspiré des écrits d’Hildegarde de Bingen, une rencontre entre la poésie de Rumi et la musique de Jean-Sébastien Bach, ou encore le travail de Françoise Atlan autour de plusieurs traditions andalouses. Un rapprochement artistique vaut par ce qu’il permet d’entendre ; il n’a pas besoin de supposer que les traditions se confondent.
L’ancien marché aux poissons restauré accueillera également l’exposition La Traversée du temps et le concert autour d’Hildegarde de Bingen. Les conférences et les débats permettront de prolonger ces expériences, de revenir sur les contextes et de discuter les interprétations. Une émotion peut être le commencement d’une réflexion.

Que devient un héritage lorsqu’il est transmis dans des formes nouvelles ?
Toute transmission comporte une part de transformation. Le passage d’un texte à une voix, d’une langue à une autre ou d’une assemblée à une scène modifie les conditions de sa réception. Il faut pouvoir reconnaître ce déplacement et réfléchir à ce qu’il rend accessible, comme à ce qu’il laisse parfois de côté.
La création inspirée de La Conférence des oiseaux d’Attar, qui associe musique, théâtre, arts du cirque et danse, pose cette question. Le récit met en jeu une quête, mais aussi les hésitations et les attachements de ceux qui l’entreprennent. Il offre ainsi matière à une lecture contemporaine, à condition de garder la profondeur de ses interrogations.
Une adaptation n’épuise jamais une œuvre. Elle peut donner envie de revenir au texte, d’en découvrir d’autres lectures ou d’interroger son histoire. C’est dans ce mouvement entre découverte et approfondissement qu’un festival peut jouer un rôle.

Comment concevoir la rencontre entre ces traditions et un public international ?
Je crois qu’une rencontre commence par une attention à ce qui nous est moins familier. Nous pouvons être touchés par une voix ou par un vers avant d’en comprendre toutes les références. Cette première émotion a sa valeur, mais elle gagne à être accompagnée d’une curiosité pour l’histoire de ce que nous entendons.
Lorsque je parle d’un humanisme spirituel universel, je pense à cette possibilité de se reconnaître dans l’expérience d’autrui sans abolir les différences. Les questions du sens, de la perte ou de la relation à l’autre peuvent nous rapprocher ; les réponses qu’elles reçoivent restent marquées par des histoires particulières.
Nous ne pouvons pas décider à l’avance de ce que chacun retirera du Festival. Certains y retrouveront une mémoire familière, d’autres découvriront un univers nouveau. J’aimerais surtout que l’expérience laisse une question ouverte, le désir d’écouter davantage et peut-être une attention plus fine à ce qui se transmet autour de nous.
Photos : catalogue de la 18ᵉ édition du Festival de Fès de la Culture Soufie.