La Loi de Finances 2026 marque un tournant stratégique dans la politique sportive nationale. En subordonnant l’octroi d’avantages fiscaux significatifs à l’adoption du statut sociétaire et à la performance économique, elle entend accélérer la professionnalisation du secteur. Décryptage des impacts concrets et des enjeux de gouvernance qu’impose cette transformation ambitieuse à l’ensemble des acteurs de l’écosystème sportif.
La Loi de Finances 2026 consacre un tournant majeur dans le secteur du sport. Longtemps considéré comme un champ associatif à vocation sociale, largement dépendant des subventions publiques et du bénévolat, le sport est désormais appelé à entrer pleinement dans une logique économique structurée. En conditionnant l’accès à des avantages fiscaux significatifs à l’adoption du statut sociétaire, à la transparence comptable et à la performance économique, le législateur pose les bases d’un nouveau contrat entre l’État, les clubs et les investisseurs.
En socle de l’architecture fiscale du texte, on retrouve une vision stratégique qui se dessine : faire du sport un secteur productif, capable de créer de la valeur, de l’emploi et de l’attractivité territoriale, tout en préparant le Maroc à ses grandes échéances sportives internationales, au premier rang desquelles la Coupe du monde 2030. Mais cette mutation, aussi ambitieuse soit-elle, soulève des interrogations profondes sur la capacité réelle de l’écosystème sportif national à absorber un tel changement de paradigme.
Lire aussi | Les grandes lignes du projet de Loi de finances 2026
Rappelons que c’est depuis le 5 décembre 2025, que la Chambre des représentants a adopté le projet de loi de finances (PLF) 2026 par 80 voix contre 25. Ce texte, qualifié d’«étape charnière» par la ministre Nadia Fettah, vise à concilier «efficacité économique, justice sociale et cohésion territoriale».
Le passage du modèle associatif à l’entreprise sportive
Dans le texte, le cœur de la réforme repose sur une incitation claire à la transformation des associations sportives en sociétés anonymes sportives, conformément au cadre juridique existant. La Loi de Finances 2026 introduit une exonération totale de l’impôt sur les sociétés pendant une durée de cinq ans, à compter de la première opération commerciale imposable. Cette mesure vise à offrir aux nouvelles sociétés sportives une période de consolidation financière, leur permettant d’investir dans les infrastructures, la formation, le marketing et la gouvernance sans pression fiscale immédiate.
« Ce choix traduit une volonté assumée de rompre avec un modèle hybride, souvent opaque, où les associations géraient des budgets importants sans les standards de gestion d’une entreprise », nous confie une de nos sources. Le changement le plus significatif demeure l’exonération quinquennale d’impôt sur les sociétés. En la faisant démarrer à la première opération de vente imposable, et non au premier exercice, le législateur conditionne l’avantage à la capacité génératrice de revenus commerciaux immédiats. Désormais, la performance sportive ne peut plus être dissociée de la performance économique. Les clubs sont invités à se penser comme des entités capables de générer des revenus durables, de structurer leur marque.
Fiscalité incitative et mobilisation du capital privé
La réforme introduit également un mécanisme de stimulation du financement privé à travers la déductibilité fiscale des dons accordés aux sociétés sportives. Dans des plafonds clairement définis, les entreprises peuvent désormais soutenir financièrement les clubs tout en intégrant ces contributions dans leurs charges déductibles. Ce dispositif s’apparente à un mécénat sportif encadré, destiné à canaliser l’épargne privée vers un secteur historiquement sous-capitalisé.
Lire aussi | PLF-2026: les principales mesures fiscales à retenir
Parallèlement, la neutralité fiscale accordée aux opérations de transfert d’actifs entre associations et sociétés sportives constitue un levier clé pour faciliter les restructurations. Infrastructures, équipements, droits sportifs ou marques peuvent être apportés à la nouvelle entité sans impact fiscal immédiat, ce qui réduit considérablement le coût de la transformation juridique. Cette mesure répond à une contrainte longtemps dénoncée par les acteurs du secteur : l’impossibilité de se transformer sans pénalités financières dissuasives.
Lire aussi | PLF: stabilisation des dépenses fiscales en 2025
Par ailleurs, la prorogation de l’exonération de la TVA sans droit à déduction jusqu’en 2030 s’inscrit dans la même logique de sécurisation financière. Elle offre aux sociétés sportives une visibilité à moyen terme, élément indispensable pour attirer des partenaires financiers et structurer des plans d’affaires crédibles. Dans un secteur où les cycles de revenus sont souvent irréguliers et dépendants des résultats sportifs, cette stabilité fiscale constitue un avantage déterminant.
Professionnalisation des ressources humaines sportives
La Loi de Finances 2026 ne se limite pas aux structures ; elle touche également le capital humain. Les abattements progressifs sur l’impôt sur le revenu appliqués aux salaires des sportifs professionnels, entraîneurs et personnels techniques visent à encourager la contractualisation formelle et la déclaration des revenus. Cette approche graduelle permet d’accompagner la transition vers un marché du travail sportif plus transparent, tout en préservant l’attractivité des clubs marocains face à la concurrence internationale.
« En filigrane, l’État cherche à normaliser un secteur où la précarité contractuelle, les paiements informels et l’instabilité sociale ont longtemps freiné le développement. La reconnaissance fiscale du métier de sportif professionnel constitue, à ce titre, un signal fort de maturité institutionnelle », nous confie le consultant sportif Hicham Alaoui.
Les défis de gouvernance
Si l’ambition est claire, la mise en œuvre soulève plusieurs défis. La transition vers le modèle sociétaire suppose des compétences en gestion, en gouvernance et en conformité que de nombreux clubs ne maîtrisent pas encore. Le risque est réel de voir émerger une professionnalisation à deux vitesses, où seuls les clubs les mieux structurés bénéficieraient pleinement des dispositifs fiscaux.
Lire aussi | PLF-2026: l’investissement public dépasse les 41 milliards de dollars
Par ailleurs, il faut souligner également que la question de la gouvernance reste centrale. La transformation juridique ne garantit pas, à elle seule, la transparence, la performance ou l’éthique. Sans mécanismes de contrôle rigoureux, d’audit et d’évaluation des résultats, les avantages fiscaux pourraient se transformer en rentes sans impact réel sur la qualité du sport national.
Le Maroc, un modèle de diplomatie sportive africaine
Depuis l’échec des tentatives du Maroc d’organiser une coupe du monde notamment celle de 2010, remportée par Pretoria, le Royaume a pensé une véritable dynamique dans le domaine du sport. Particulièrement dans le football, le sport du peuple, il s’est engagé sur la voie de la transformation des installations existantes et la réalisation de nouvelles infrastructures footballistiques conformément aux normes internationales. Bien avant cette date, le Maroc avait déjà mis sur pieds, l’Académie Mohammed VI de Football. Cette institution, dédiée à la formation des joueurs de niveau mondial, a servi de locomotive pour les clubs marocains en matière de formation footballistique de qualité. Par ailleurs, sur le plan national et depuis 2015, la FRMF a opté pour la rénovation des stades des clubs participant au championnat professionnel “D1”et “D2”afin d’améliorer la qualité et l’image du football marocain en les dotant de pelouse naturelle.
Et sur le plan régional, la FRMF a construit plusieurs centres fédéraux régionaux de football dédiés aux jeunes qui suivent un cursus sport-études. En 2017, le premier centre fédéral qui a ouvert ses portes est celui de Saadia. En plus des installations sportives, le Maroc a lancé un grand chantier de restructuration des infrastructures notamment les aéroports, les autoroutes, les hôtels et les moyens de transport. Après cette montée en gamme sur le plan infrastructurel, le pays a apporté un certain dynamisme à son lobbying sportif.
Lire aussi | Le PLF-2026 au centre d’un Conseil des ministres, 140 MMDH dédiés à la santé et à l’éducation
Pour la petite histoire, depuis feu Sa Majesté Hassan II, le Maroc a pris conscience de la nécessité d’avoir des marocains dans les instances sportives internationales. Pour cela, il a assuré les études supérieures à Nawal El Moutawakel aux USA qui lui ont permis, par la suite, de devenir membre du comité exécutif et vice- présidente du Comité International Olympique. Plus récemment, il a été ressenti, plus que jamais, la nécessité d’avoir des marocains à l’intérieur des instances sportives continentales et mondiales, surtout avec l’émergence d’une élite marocaine qui a fait ses preuves en matière de gouvernance sur le plan national. C’est dans ce contexte que le Maroc a usé de son poids et de sa diplomatie pour les placer au cœur des arcanes de la gouvernance.
« La diplomatie du sport ouvre au Maroc une grande lucarne économique », explique, l’économiste Mehdi Fakkir. Et d’expliquer : « Avec l’organisation de la CAN, le Maroc en plus de jouir d’une aura continentale, profitera d’externalité économique. Et plus encore avec la coupe du monde, les retombés sur le plan touristiques seront énormes ».