Les solutions de paiement mobile (M-paiement) sur le continent africain se sont imposées comme un véritable outil d’inclusion financière. Au Maroc, quatre ans après leur lancement officiel, cette pratique patauge entre contraintes et espérances…Décryptage.
Bien qu’ayant le vent en poupe dans certains pays d’Afrique les solutions de paiement mobile affichent malheureusement de faible score au Maroc. Le dernier rapport d’Afrobarometer, consacré à l’usage des comptes de mobile money dans 35 pays africains, met en évidence de fortes disparités régionales. Le Maroc fait partie des régions où cette solution a du mal à décoller.
Selon l’étude, «seuls 12% des Marocains disposent d’un compte de paiement mobile, un taux qui place le Royaume juste devant la Tunisie». Cette performance contraste nettement avec la moyenne africaine, qui s’établit autour de 60%, et souligne un retard structurel du mobile money en Afrique du Nord, en particulier au Maroc.
En outre, le nombre élevé d’agences bancaires disponibles dans le pays favorise le flux physique d’argent. Aujourd’hui le constat au demeurant amer est que cinq années maintenant après son lancement officiel et l’octroi des agréments aux entreprises, le paiement mobile n’a en effet pas rencontré l’ascension fulgurante sur laquelle comptaient les opérateurs, qui avançaient des objectifs de 6 millions de clients et 1,3 milliard de transactions par an à l’horizon 2024.
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«Il faut bien admettre qu’au niveau de l’usage, les transactions demeurent assez faibles», nous confie Hazim Sebbata, ex-directeur général de Cash Plus, CEO de Screen Edge. Cette situation n’est pas la même observée dans de nombreux pays d’Afrique subsaharienne, où le mobile money s’est imposé comme un outil financier central. Le classement d’Afrobarometer met en lumière l’émergence de véritables marchés matures. Le Kenya s’impose comme le leader incontesté du continent, avec environ 92% d’adultes équipés. Le Gabon (89 %) et le Ghana (88 %), arrivent derrière moins d’un citoyen sur cinq possède ce type de comptes. Le rapport révèle cependant que l’accès aux services bancaires et au mobile money reste profondément stratifié en fonction du statut socio-économique.
Un problème de mindset ?
Aujourd’hui, il faut relever que l’une des problématiques majeures auxquelles fait face le secteur est la résistance de certains consommateurs qui refusent de souscrire à ce service. A l’instar des épiciers, première cible du secteur, qui sont particulièrement réticents à adopter ces nouvelles pratiques. Pour Hazim Sebbata, «les commerçants ne veulent pas intégrer le circuit par peur du fisc. En plus de la défiscalisation de la transaction, qui est une mesure incitative de BAM, ils revendiquent leur propre défiscalisation. Ce qui paraît impossible à réaliser car cela reviendrait à accepter qu’une frange entière soit en dehors des radars».
Par ailleurs, cette résistance soulève la question du changement de mindset qui demeure aujourd’hui plus que nécessaire. «Le déploiement du paiement mobile n’a jamais été simple dans aucun pays, même dans ceux qui sont devenus des références aujourd’hui. Il s’agit de changements conséquents dans les habitudes des consommateurs et donc ça prend un temps important et nécessite un accompagnement continu. La résistance est tout à fait naturelle», soutient notre source. Pour Hazim Sebbata, l’autre enjeu se trouve au niveau des banques. « Dans ces pays, le taux de bancarisation n’est pas assez élevé. Au Maroc ce n’est pas le cas. Les banques sont assez dynamiques », alerte le CEO de Screen Edge.
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D’après une analyse recommandation du digital act, un collectif d’experts en faveur d’un Maroc digital, le développement de l’inclusion financière à travers le m-paiement est tributaire d’un cadre juridique qui facilite l’accès à cette solution, favorise l’innovation et la concurrence. En revanche, toujours selon les experts un cadre contraignant, restrictif peut entraver l’accès aux services financiers pour le plus grand nombre. Le rôle des autorités réglementaires est ainsi crucial dans la création d’un environnement propice au développement du mobile paiement. « Sur la base de différentes études et enquêtes menées par le FMI et la Banque mondiale, le GSMA affirme que les pays qui possèdent un cadre réglementaire plus favorable affichent généralement des taux d’adoption de l’argent mobile plus élevés.
Cette corrélation positive est corroborée par d’autres sources statistiques sur l’adoption des services mobiles. (Rapport : Indice de la réglementation de l’argent mobile, GSMA, 2019). Selon la note, le retard accusé par la Maroc dans le lancement du mobile paiement a été mis à profit pour concevoir un cadre juridique assez avancé. Ce dispositif s’appuie d’abord sur le droit des obligations et contrats. Les relations entre le client et l’établissement de paiement (ou la banque) sont régies par le droit commun des contrats. Le client souscrit un «contrat porteur m-wallet» dûment établi par l’établissement émetteur. L’acceptation du client peut intervenir par téléphone.
En plus du droit des contrats, le cadre juridique du m-wallet est constitué par les textes suivants : -Loi n°09-08 relative à la protection des personnes physiques à l’égard du traitement des données à caractère personnel.
-Loi n°31-08 édictant les mesures de protection du consommateur.
-Loi n° 53-05 relative à l’échange électronique des données juridiques.
-Loi n°24-96 relative à la poste et aux télécommunications.
-Loi n° 103.12 relative aux établissements de crédit et organismes assimilés.
-Décision de Bank Al-Maghrib, du 12 novembre 2018, relative au paiement mobile domestique.
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Quand d’autres acteurs font du sur place en Afrique
Le développement du mobile money s’impose progressivement comme l’un des nouveaux leviers de croissance des opérateurs télécoms sur le continent africain. Dans ce contexte, le groupe marocain Maroc Telecom semble avoir pris une longueur d’avance en Afrique subsaharienne. À travers ses filiales Moov Africa, l’opérateur mise sur l’essor des services financiers mobiles pour renforcer son implantation dans plusieurs marchés clés où la bancarisation reste encore limitée. Cette stratégie lui permet non seulement de diversifier ses revenus, mais aussi de capter une demande croissante pour les paiements numériques et les transferts d’argent via téléphone portable, un marché en plein essor sur le continent.
Présent dans 10 pays en Afrique subsaharienne (Mauritanie, Mali, Niger, Tchad, Burkina Faso, Bénin, Togo, Côte d’Ivoire, Gabon, Centrafrique), Maroc Telecom à travers les différentes filiales Moov Africa. accélère son offensive en misant sur la convergence entre télécommunications et services financiers. L’opérateur bénéficie notamment d’un large réseau d’abonnés dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest et centrale, où les solutions de paiement mobile deviennent un outil clé d’inclusion financière et de digitalisation de l’économie. Avec la nomination de Kamal Okba à la tête de la branche mobile money, le groupe acte son intention de faire des services financiers une entité à part entière.