Chaque semaine, l’émission Décryptage est un moment exceptionnel, très attendu sur l’ensemble du territoire national. La force de cette émission est dans les thèmes abordés qui sont étroitement liés à l’actualité nationale et internationale. A travers Décryptage, la politique devient un débat citoyen. Le dimanche 30 août, l’invité de l’émission a été Omar Mahmoud Bendjelloun, militant de la Fédération de la Gauche Démocratique (FGD), bien connu pour ses positions progressistes et ses engagements pratiques.
Malgré le déficit du traitement médiatique officiel, les évènements tragiques survenus récemment à Sebta et Mellila, enclaves marocaines occupées par l’Espagne, demeurent un sujet fortement présent dans les débats entre les citoyens. Et Radio MFM, fidèle à ses auditrices et auditeurs, ne peut pas tourner le dos à cette réalité révélatrice des vrais problèmes sociaux. Avec le recul, l’émission Décryptage a surtout permis de rappeler l’ancrage historique et culturel dans la mémoire nationale des villes de Sebta et Mellila qui illustrent l’attachement populaire quant à la nécessité d’une continuité du processus de libération qui n’a pas une dimension exclusivement territoriale/géographique.
Comme l’ont si bien rappelé Mohamed Khomsi et Abelhamid Jmahri, membres de l’équipe de l’émission, plus de sept siècles d’histoire ont été partagés entre le Maroc et l’Espagne. Et ce passé est assez fécond pour permettre aux deux pays de s’armer de sagesse pour œuvrer ensemble à la construction d’un avenir de paix et de prospérité au profit de leurs peuples.
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Après cette introduction incontournable, Mehdi Fakir, animateur de l’émission, a présenté le principal sujet d’actualité nationale qu’est le contexte électoral, qui serait précocement caractérisé par une «atmosphère fiévreuse». Est-ce à cause de l’ambiance du «mercado électoral» (mercado : marché en espagnol) comme l’a récemment désigné Aziz Akhannouch face aux pratiques du «nouveau messie» Fouzi Lekjaa ? O. M. Bendjelloun préfère opter pour une lecture objective de la «danse électorale» qui n’est qu’à ses débuts et qui est d’abord caractérisée par une faible inscription des personnes en âge de voter, dans les listes électorales. Non pas à cause d’une «indifférence» ou d’un «apolitisme», mais à cause d’un scepticisme légitime quant à la crédibilité de l’opération électorale.
En fait, il existe une prise de conscience, de plus en plus large, selon laquelle le «capitalisme sauvage» est la cause principale de la situation sociale actuelle, caractérisée par la pauvreté, les inégalités, la corruption systémique, l’injustice sociale, le non-respect des droits humains fondamentaux (…). C’est cette réalité qui pourrait expliquer la défection des citoyens vis-à-vis des élections, sans être pour autant une résignation politique. Pour O. M. Bendjelloun, l’imbrication et la confusion entre l’intérêt général et les intérêts particuliers expliquent la captation actuelle des institutions par une minorité, laquelle captation est génératrice de la crise de confiance des citoyens. Dans une économie de rente, l’Etat-entreprise est régi par une logique mercantile et spéculative. Aucun secteur n’échappe à cette logique, y compris l’éducation et la santé. Une situation bien pire que celle défendue hier, pendant les années 1980, par une Margaret Thatcher dans son fameux slogan «There is no alternative !».
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Face à cette réalité, la FGD, bloc de gauche, formant avec le Parti Socialiste Unifié (PSU), l’Alliance de la Gauche, a érigé la lutte contre la corruption systémique en priorité stratégique et comme étape préalable et incontournable, en vue de contribuer à la mise en place effective d’un processus électoral transparent et crédible. En effet, les élections elles-mêmes ne sont qu’une étape du processus démocratique qui est un processus permanent, intra-institutionnel et extra-institutionnel. Tous les champs sont concernés par ce processus, y compris le champ religieux. A cet égard, O. M. Bendjelloun évoque cette phrase de Mao Tsé Toung pour qui le militant révolutionnaire doit s’intégrer dans la vie sociale et se comporter comme un «poisson dans l’eau». L’histoire et la sociologie de l’Union Nationale des Forces Populaires (UNFP), «tronc commun» des principales organisations de la gauche au Maroc, attestent de cette réalité des militants de gauche dont la plupart étaient et sont des musulmans pratiquants.
Pour autant, cela ne les a nullement empêchés de débattre des rapports entre la religion et la politique ou entre la religion et l’Etat, de la laïcité (…). Mais ces débats, loin d’être des exercices de «gymnastique intellectuelle» réservée aux élites, ont été et demeurent inséparables de la réalité sociale concrète, des problèmes sociaux exigeant des solutions pratiques et parfois des réponses immédiates. La religion en elle-même n’est pas un obstacle à l’action militante et au changement politique et social au profit des opprimés. Certes, l’instrumentation mercantile et opportuniste de la religion a permis à certains d’accéder au gouvernement. Mais le bilan de ces «commerçants de la religion» est actuellement bien connu par toutes les citoyennes et tous les citoyens.
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La FGD milite et œuvre pour l’instauration d’une monarchie parlementaire, c’est-à-dire une monarchie où l’ensemble des institutions sont responsables et doivent rendre compte. Un premier pas a été franchi dans cette direction par la Constitution de 2011 qui déclare dès la première phrase du premier article : «Le Maroc est une monarchie constitutionnelle, démocratique, parlementaire et sociale.» Reste la déclinaison et la mise en œuvre effectives de ce principe constitutionnel fondamental. C’est dans cette optique que s’inscrit la FGD. En fait, le vrai défi actuel au Maroc est relatif à l’absence d’une élite politique officielle responsable.
Et c’est là que se résume le paradoxe que vivent les marocains. Après l’indépendance, malgré la répression politique et les nombreuses restrictions des libertés et violations des droits humains, existait une élite politique forte sans Constitution démocratique. Aujourd’hui, la situation est inverse. La Constitution adoptée en 2011 contient les prémices favorables à la construction des fondations d’un Etat de démocratie et de droit. Mais l’élite politique capable d’entamer cette construction fait actuellement défaut. La corruption systémique qui domine, érigée en mode de gouvernance, fait obstacle à l’émergence de cette élite nationale, politiquement et éthiquement responsable, en tant que continuité fidèle du mouvement de libération nationale.
Abdelhamid Jmahri, tout en partageant la perception de O.M. Bendjelloun, rappelle l’existence de prérequis tels que le chantier de la généralisation de la protection sociale. De même, l’expérience originale du Maroc à travers l’Instance Equité et Réconciliation peut être perçue comme l’expression d’une volonté de rompre avec un mode de gouvernance non démocratique. Ces acquis ou prérequis peuvent contribuer à des changements politiques irréversibles où la «légitimité électorale» converge avec la «légitimité démocratique».
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Pour M. Bendjelloun, les pratiques actuelles des partis politiques n’ayant pas un réel ancrage socio-historique et sans légitimité démocratique font obstacle au changement. Ces pratiques décrédibilisent le processus électoral à travers notamment, le recours massif à l’argent dans un contexte où la majorité de la population se débat dans la pauvreté et la précarité. A cela, s’ajoute une «ingénierie électorale» qui consolide et renforce ces pratiques. O.M. Bendjelloun tente de résumer la situation politique actuelle à travers le comportement de trois principaux acteurs : des partis politiques qui tirent leur force de la corruption systémique dominante actuellement ; des acteurs politiques «pragmatiques», issus du mouvement national, mais réduits à une attitude de résignation et contribuant objectivement à l’extension/reproduction de la corruption systémique ; et des acteurs politiques tels que le FGD qui continuent à résister et œuvrent pour un réel changement démocratique. L’attitude du FGD est-elle «utopique» ? Ou bien ne s’agit-il pas plutôt d’un «réalisme non défaitiste» ?
Aux yeux du FGD, la priorité est la lutte contre la corruption systémique, en tant qu’étape préalable et nécessaire, potentiellement contributive à l’émergence de nouveaux rapports de force, pour pouvoir entamer la réforme de l’Etat et restaurer la confiance des citoyens dans la pratique politique. Dans l’immédiat, la résistance à la corruption électorale est une urgence qui s’impose dans la pratique. Dans cette première étape, l’intégrité des militants de la gauche est le principal critère. C’est même la première «force nourricière» de la légitimité de tout parti politique qui se respecte.
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Mais l’émission Décryptage n’est pas un «club de massage». Dans ses questions, M. Khomsi insiste sur l’importance d’une autocritique au sein de la gauche pour pouvoir renforcer son immunité interne face aux risques d’erreurs et de déviations. C’est le cas du faible encadrement de la jeunesse, notamment dans les universités. Il en est de même de l’élitisme de la gauche, évoqué comme faiblesse, surtout en matière de communication. A. Jmahri insiste quant à lui, sur la diffusion des programmes de réforme sur des questions afférentes à des secteurs stratégiques tels que l’éducation, la formation et la recherche scientifique, ainsi que la santé. Comment, dans l’immédiat, assurer le financement des politiques sociales ?
Selon M. Bendjelloun, la lutte contre la corruption systémique peut être elle-même génératrice de ressources. Les pertes estimées et dues à la corruption ont été évaluées à plus de 50 MMDH, soit le montant global actuellement affecté aux dépenses sociales. La politique est inséparable de l’éthique qui, à son tour, est «l’oxygène» de la politique. Le gouvernement actuel l’a d’ailleurs bien compris en s’opposant à la lutte contre la corruption. Sans corruption, ce type de gouvernement ne pourrait guère survivre.
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Par ailleurs, les ressources existent. Il faut juste les chercher là où elles existent. La mise en place d’un système fiscal équitable fait partie des objectifs prioritaires de la FGD. Il ne peut y avoir de justice sociale sans justice fiscale. La force de la gauche est aussi dans sa participation aux luttes sociales. A titre d’exemple, O. M. Bendjelloun a cité le rôle d’avant-garde des femmes à Figuig dans les contestations organisées autour de la question de l’eau. La politique doit devenir une activité citoyenne permanente sur l’ensemble du territoire national. Pour cela, A. Jmahri a conclu en rappelant que «La politique doit s’intéresser aux gens, pour que la politique intéresse les gens.»