Philosophe des relations avec le vivant, Baptiste Morizot, et juriste du dommage écologique, Laurent Neyret, signent un ouvrage qui veut ébranler les fondements du droit. Leur pari : hisser « l’habitabilité » au rang de principe juridique fondamental. Non plus simplement protéger la nature, mais définir, en creux, ce qu’une société humaine ne devrait jamais infliger à un monde. Derrière ce vocabulaire technique se dessine une refonte radicale de notre rapport aux limites planétaires. Analyse d’un livre qui, à sa manière, dresse le constat d’une impuissance et propose une arme théorique inédite.
Il est des livres qui ne prétendent pas changer le monde par la seule vertu de leurs pages. Celui-ci ose pourtant toucher à un vide juridique devenu criant face à l’effondrement du vivant. Baptiste Morizot, dont les travaux sur la piste animale et les diplomaties avec l’entourage non humain ont déjà bousculé l’anthropologie occidentale, s’associe ici à Laurent Neyret, spécialiste reconnu des préjudices écologiques. Ensemble, ils proposent un outil conceptuel et normatif : faire de « l’habitabilité » un principe juridique fondamental. Le terme n’a rien d’un néologisme galvaudé. En astrophysique, il désigne la zone d’une étoile où une planète peut maintenir de l’eau liquide. En écologie politique, il renvoie à la capacité d’un milieu à soutenir la vie – humaine et non humaine – dans des conditions acceptables. Mais Morizot et Neyret lui donnent une portée juridique inédite. L’habitabilité, telle qu’ils la conçoivent, ne se réduit pas à un standard technique ou à un seuil de pollution tolérable. Elle devient un principe matriciel, une sorte de clause de sauvegarde ultime : ce qui rend un monde viable ne doit pas être sacrifié sur l’autel de la souveraineté des États ou de la liberté contractuelle des entreprises.
L’urgence écologique, rappellent-ils, a déjà produit des principes – précaution, pollueur-payeur, participation du public. Mais aucun ne pose en amont la question des conditions de possibilité de la vie collective. On répare, on prévient, on consulte. On ne définit jamais le seuil au-delà duquel une action humaine devient intrinsèquement illicite, non par ses conséquences mesurables à court terme, mais parce qu’elle attaque la trame même de ce qui permet d’habiter. C’est cette lacune que les deux auteurs entendent combler.
Dans cet ouvrage intitulé « Liberté, dignité, habitabilité. Donner au siècle la valeur qui lui manque », leur proposition repose sur une évidence paradoxale, si souvent occultée par le droit positif : toute société humaine n’existe qu’en tant qu’elle est enchâssée dans un ensemble de relations avec le vivant. Sols fertiles, cycles de l’eau, pollinisation, stabilité climatique, biodiversité fonctionnelle – ces piliers ne sont pas des « services écosystémiques » interchangeables, des variables d’ajustement dans une comptabilité macroéconomique. Ils constituent la texture même de l’habitabilité. Les détruire, c’est se couper la branche sur laquelle on est assis. Et pourtant, aucun texte fondateur ne dit explicitement : « Tu ne rendras pas un monde inhabitable. »
L’ouvrage propose donc de formuler ce que l’on ne doit jamais faire à un monde. Cette formulation négative n’est pas un hasard. Elle rappelle les grands interdits anthropologiques fondateurs – l’inceste, le meurtre – qui ne se justifient pas par une utilité sociale mesurable mais par une limite ontologique. De même, rendre un monde irrespirable pour les générations futures, provoquer l’effondrement d’un écosystème indispensable à la subsistance de populations entières, ou détruire irréversiblement la capacité d’un territoire à accueillir la vie sous ses formes multiples : voilà des actes qui devraient relever de l’impensable juridique. Non pas des délits à évaluer au cas par cas, mais des transgressions d’un principe supérieur.
Ce faisant, Morizot et Neyret ne se contentent pas d’ajouter une brique à l’édifice déjà touffu du droit de l’environnement. Ils en contestent l’architecture même. Le droit actuel est largement anthropocentré : il protège la nature parce qu’elle est utile à l’homme, ou parce qu’elle recèle une valeur patrimoniale. Le principe d’habitabilité, lui, reconnaît une interdépendance structurelle. Il ne dit pas « protégez la forêt parce qu’elle stocke du carbone », mais « ne détruisez pas ce qui rend la Terre habitable, car vous-mêmes, et tous les autres vivants, y perdez votre condition d’existence ». Il s’agit d’un basculement épistémique : l’habitabilité n’est pas un bien parmi d’autres, c’est le cadre de possibilité de tout bien. Contacté par Challenge l’expert en urbaniste Tarik Akdim déclare : « Je pense que cette approche appelle une transformation profonde des pratiques d’aménagement et des cadres économiques. Planifier reviendrait moins à organiser la croissance qu’à gérer des limites écologiques strictes, à travers des instruments contraignants et des arbitrages assumés. Sans cette traduction opérationnelle, l’habitabilité risque de demeurer une catégorie analytique forte, mais insuffisamment performative face à l’urgence écologique ».
Les implications pratiques
Si l’habitabilité devient un principe juridique fondamental, elle pourrait s’imposer à l’ensemble des normes inférieures – lois nationales, traités, contrats. Un projet minier qui menace de polluer définitivement une nappe phréatique, une méga-bassine qui assèche des zones humides essentielles à la régulation climatique locale, une déforestation massive pour l’agro-industrie : ces actions ne seraient plus simplement soumises à étude d’impact ou à compensation financière. Elles deviendraient potentiellement inconstitutionnelles, contraires à un principe supérieur que nul gouvernement ni aucune entreprise ne pourrait écarter au nom de la croissance ou de l’emploi. On mesure immédiatement la radicalité du propos. Car c’est précisément l’absence d’un tel principe qui permet aujourd’hui toutes les compromissions. On ne détruit pas un monde d’un seul coup, par une décision monstrueuse. On l’érode, par milliers de choix techniques, économiques, administratifs, chacun paraissant anodin à l’échelle de la décision isolée. Le droit excelle dans cette grammaire de la justification partielle : oui, le projet a des impacts, mais ils seront compensés ; oui, la biodiversité est affectée, mais des mesures de réduction sont prévues. L’habitabilité, elle, oppose une barrière logique : il y a des seuils au-delà desquels la discussion n’est plus possible, car l’objet même de la discussion – un monde viable – serait anéanti.
On pourrait objecter que le principe de précaution joue déjà ce rôle. C’est mal le comprendre. La précaution intervient dans l’incertitude scientifique : en l’absence de certitudes, on attend avant d’agir. L’habitabilité, elle, concerne des situations où les certitudes sont là – le réchauffement climatique, l’effondrement de la biodiversité – mais où le droit manque d’un levier pour dire « non, définitivement ». Elle ne gère pas le risque, elle pose une interdiction de principe. Elle est plus proche de l’interdiction de la torture que du calcul coûts-bénéfices.
Les auteurs empruntent donc à la philosophie politique et à la théorie du droit cette idée : certaines choses sont intolérables non parce qu’elles excèdent un quota, mais parce qu’elles violent les conditions de possibilité de la vie commune. En cela, leur ouvrage rejoint une intuition déjà présente chez Hans Jonas ou Günther Anders, mais avec un outillage juridique précis. Il ne s’agit pas d’une éthique de la responsabilité lointaine, c’est une proposition de norme justiciable, que des juges pourraient opposer à des États ou à des multinationales.
Reste une question délicate : qui définit l’habitabilité ? La notion n’est pas univoque. Un delta peut être habitable pour une communauté de pêcheurs et inhabitable pour une autre. Un pergélisol qui dégèle rend la zone inhabitable pour les infrastructures humaines mais soudain plus accueillante pour certaines espèces. L’habitabilité est située, relationnelle. Morizot et Neyret ne l’ignorent pas, et c’est là que leur projet devient le plus stimulant : ils ne proposent pas un catalogue universel et figé des seuils à ne pas franchir, mais un principe qui force à poser la question, chaque fois, de ce qui rend un monde viable pour les êtres qui l’habitent – humains et non humains. La procédure importe autant que le contenu.
Ce faisant, ils répondent à une critique fréquente adressée aux grands principes juridiques : leur caractère vague. Mais la dignité humaine, la liberté d’expression ou l’interdiction des traitements inhumains ne sont pas pour autant inopérantes. Elles sont interprétées par les juges, enrichies par la jurisprudence, concrétisées par des lois. De même, l’habitabilité pourrait devenir ce qu’en font les conflits, les mobilisations, les expertises contradictoires. Son efficacité ne viendrait pas d’une définition ex ante exhaustive, mais de sa capacité à inverser la charge de la preuve et à créer une présomption d’illicéité pour toute action menaçant gravement le maintien des conditions de vie.
L’autre force du livre est de ne pas séparer le juridique du politique. Faire de l’habitabilité un principe fondamental, c’est aussi reconnaître que les interdépendances entre sociétés humaines et vivant ne sont pas une option, une spiritualité bobo ou un luxe de pays riches. C’est la réalité matérielle de notre époque. Nier cette réalité, c’est persister dans une fiction : que l’économie peut croître indéfiniment sans toucher aux planchers biophysiques, que la technique résoudra tout, que le droit doit rester un instrument au service de la croissance. L’ouvrage oppose à cette fiction une autre : la possibilité d’un droit qui dise « non » à ce qui rend le monde invivable, non pas au nom de la nature ou des animaux, mais au nom de l’habitabilité partagée.
L’actualité ne manque pas de cas d’école. L’effondrement de la biodiversité marine en Méditerranée, la désertification au Sahel, la disparition des haies bocagères en France, les canicules meurtrières au Canada – tous ces phénomènes posent la même question : à quel moment une action humaine franchit-elle le seuil où elle ne fait plus que dégrader, mais où elle rend proprement inhabitable ? La réponse du droit actuel est souvent un haussement d’épaules compassionnel, suivi d’une compensation financière. Le livre de Morizot et Neyret réplique que l’on ne compense pas un monde. On le perd, ou on le préserve.
Quel modus operandi
Leur proposition s’inscrit dans un mouvement plus large. Depuis quelques années, des juristes, des philosophes et des activistes explorent la piste des « droits de la nature » (en Équateur, en Bolivie, ou récemment au Canada), du crime d’écocide, ou de la reconnaissance des entités naturelles comme sujets de droit. L’habitabilité comme principe fondamental se distingue de ces approches : elle ne confère pas de personnalité juridique à une rivière ou à une forêt. Elle impose une limite à l’action humaine, sans nécessairement sortir du cadre anthropocentré. C’est à la fois plus modeste – moins révolutionnaire sur le plan ontologique – et plus immédiatement traduisible en contentieux stratégique. Car elle s’appuie sur une valeur que même les juges les plus positivistes peuvent reconnaître : la survie et la viabilité des conditions de vie. On devine pourtant les résistances. Les États ne renoncent pas volontiers à leur souveraineté sur les ressources de leur sous-sol ou sur l’aménagement de leur territoire. Les entreprises déploient des armées d’avocats pour faire reculer toute contrainte susceptible de ralentir leurs projets. Et surtout, le droit international repose sur des équilibres fragiles où les principes généraux peinent à s’imposer face aux intérêts nationaux. Mais justement, l’habitabilité pourrait devenir un levier pour rééquilibrer ce rapport. Si elle est reconnue comme principe fondamental – peut-être par une résolution des Nations unies, ou par une jurisprudence de la Cour internationale de justice –, elle contraindrait les arbitrages habituels.
L’urgence écologique, rappellent les auteurs, n’est pas une crise parmi d’autres. Elle est une transformation de la condition humaine. Les sociétés ont toujours su édicter des interdits pour se préserver d’elles-mêmes – le meurtre, le vol, la trahison. Il leur manque aujourd’hui l’interdit qui les préserverait de leur propre capacité à détruire leur base vitale. Ce livre tente de combler ce vide, non par des incantations, mais par une proposition juridique argumentée, dont la force tient à sa simplicité : ne jamais faire à un monde ce qui le rend inhabitable. Reste à savoir si les juges, les législateurs ou les citoyens s’en saisiront. L’histoire du droit est jalonnée de principes nés d’une indignation puis devenus des évidences. Le principe d’habitabilité n’en est qu’à son premier souffle. Mais dans la bibliothèque des idées qui pourraient sauver ce qu’il reste de monde, ce livre tient déjà une place singulière : il nomme l’innommable, ce qu’on n’ose pas dire tout haut, parce que le dire obligerait à agir. Il y a des limites à ne pas franchir. Le temps est venu de les écrire.