Porter le salaire minimum à 5.000 DH répondrait à l’érosion du pouvoir d’achat. Mais une telle hausse peut-elle être absorbée par les entreprises ? Le montant claque comme un slogan électoral. À l’approche des législatives du 23 septembre 2026, la proposition de porter le salaire minimum légal de 3 422,72 à 5 000 dirhams s’est imposée dans le débat public. Soit une revalorisation de près de 46%. Analyse.
Un saut suffisamment rare pour mériter qu’on s’y arrête, non pas sur le terrain de la promesse, mais sur celui de l’économie réelle. Car une économie ne se résume pas à l’évolution nominale des salaires. La question n’est pas de savoir si les salariés méritent mieux — ils le méritent, dans un contexte d’érosion du pouvoir d’achat et de hausse du coût de la vie. La question est de savoir quelle valeur ajoutée permettra de financer durablement cette progression. Et là, le bât blesse.
Zakaria Firano, professeur d’économie à l’Université Mohammed V, reconnaît la légitimité d’une revalorisation. Mais il pose une condition non négociable : « une progression forte des salaires n’est durable que si elle s’accompagne d’une hausse de la productivité. » Une hausse du SMIG accroît mécaniquement le coût du travail. Si l’entreprise ne peut compenser ce surcoût par des gains de productivité, elle devra l’absorber dans ses marges, relever ses prix, différer certains recrutements ou revoir ses investissements. La question n’est donc pas uniquement sociale. Elle renvoie à la capacité de l’appareil productif à générer davantage de valeur.
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Contacté par Challenge, l’économiste Mehdi Lahlou renchérit dans le même sens : «Une augmentation du smig exige une augmentation de la productivité. Aujourd’hui, la plupart des entreprises sont dans un contexte de faible productivité (…) Cette proposition est celle du RNI. Depuis leur arrivée ils ont promis la réduction du chômage, du déficit commercial…On peut bien se demander où sont les résultats ».
Le spectre de l’inflation
Le principal risque est identifié : faire progresser les revenus plus vite que la production. Dans ce cas, la hausse salariale pourrait alimenter l’inflation et réduire une partie du gain de pouvoir d’achat recherché. Le raisonnement est d’une simplicité désarmante. Si l’offre de biens et services n’augmente pas au même rythme que les revenus, les tensions sur les prix peuvent s’accentuer. Une mesure destinée à améliorer le revenu réel des ménages pourrait alors être partiellement neutralisée par la hausse des prix.
C’est ici que la pensée de Thomas Piketty, théoricien des inégalités et du capital, trouve une résonance singulière. Dans Le Capital au XXIe siècle, Piketty démontre que lorsque la rémunération du travail progresse sans contrepartie dans la création de valeur, l’ajustement se fait rarement au détriment du capital. Il se fait par l’inflation, par la précarisation ou par la compression des marges des entreprises les moins capitalisées. Autrement dit : une hausse salariale déconnectée de la productivité ne redistribue pas la richesse — elle la déplace, souvent vers ceux qui peuvent déjà la capter. Les entreprises à forte intensité de main-d’œuvre, peu capitalistiques, sont les premières exposées. Celles qui disposent d’un pouvoir de marché suffisant pour répercuter la hausse sur les prix s’en sortent mieux. Les autres disparaissent ou basculent dans l’informel.
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Piketty insiste également sur un point souvent négligé : la progressivité des réformes. Une hausse brutale du salaire minimum, sans accompagnement structurel, produit des effets de seuil qui pénalisent les entreprises les plus fragiles et créent des trappes à informalité. « Une économie peut supporter des rémunérations plus élevées si chaque salarié crée davantage de valeur », résume Firano. Cela suppose de mieux former, mieux organiser, investir davantage dans les compétences, réduire les déperditions du système éducatif et améliorer l’efficacité des services publics.
Le test de la compétitivité
Une de nos sources professeur d’économie politique internationale et de gouvernance globale à l’Université Mohammed V, estime que porter le SMIG à 5 000 dirhams devrait être précédé d’une véritable étude de faisabilité et d’impact. La hausse envisagée doit, d’après lui, être confrontée à l’inflation, au pouvoir d’achat, à la productivité, à la capacité financière des entreprises et à l’effet attendu sur l’investissement.
Toutes les entreprises ne sont pas exposées de la même manière. Certaines rémunèrent déjà au-dessus du SMIG. D’autres, notamment dans les activités à forte intensité de main-d’œuvre, supporteraient beaucoup plus directement le choc. L’économiste souligne également que les groupes internationaux comparent plusieurs plateformes avant d’affecter une production. Une hausse rapide du coût salarial, si elle n’est pas compensée par davantage de productivité, peut altérer le positionnement du Maroc face à des pays concurrents. Cela ne signifie pas que la compétitivité doive reposer durablement sur de bas salaires. Mais sortir d’un avantage-coût suppose de gagner simultanément en compétences, en productivité et en valeur ajoutée.
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Piketty, dans Capital et idéologie, va plus loin : il montre que les pays qui ont réussi à sortir du piège des bas salaires l’ont fait par des investissements massifs dans l’éducation et par une fiscalité progressive capable de financer la montée en gamme. Sans cela, la hausse du salaire minimum devient un instrument de légitimation politique à court terme, mais un facteur de fragilisation économique à moyen terme. Le Maroc n’échappe pas à cette loi.
L’informel, trou noir de la mesure
La structure même de l’économie marocaine complique encore l’équation. Les entreprises formelles déclarent leurs salariés, acquittent les cotisations et sont soumises au contrôle de l’administration. Les activités informelles échappent, elles, à une partie de ces obligations. Pour Firano, une hausse importante du SMIG risque ainsi de faire peser l’effort principalement sur les entreprises déjà structurées. Plus les obligations augmentent, plus l’écart de coût avec l’informel peut se creuser.
La soutenabilité du nouveau seuil dépend aussi de la capacité de l’État à élargir le champ de l’économie formelle. Sans progrès sur ce front, le relèvement du SMIG pourrait pénaliser davantage ceux qui respectent déjà la réglementation que ceux qui restent en dehors du système. C’est un paradoxe cruel : la mesure sociale pourrait renforcer l’informalité qu’elle prétend combattre.
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Piketty, encore lui, rappelle que la formalisation de l’économie est une condition sine qua non de toute politique redistributive efficace. Dans les pays où l’informel représente une part significative de l’emploi, la hausse du salaire minimum formel crée un dualisme accru : ceux qui sont dans le système bénéficient de la protection, ceux qui en sont exclus subissent la concurrence déloyale des entreprises non déclarées.
Les conditions d’une hausse soutenable
Si l’objectif est de tendre vers un SMIG à 5 000 dirhams, plusieurs conditions doivent être remplies. La première est d’accroître la productivité. Cela passe par l’éducation, la formation, la lutte contre l’analphabétisme et le décrochage scolaire, mais aussi par une meilleure allocation des ressources publiques et une organisation plus efficace du travail. La deuxième consiste à mieux hiérarchiser la dépense publique. Les experts plaident pour davantage de discipline dans les dépenses qui n’améliorent pas directement les capacités productives du pays, ainsi que pour l’investissement dans le capital humain et l’efficacité économique. Ils pointent les écarts entre services en sous-effectif et structures où les effectifs lui paraissent excessifs, ainsi que l’augmentation des dépenses de fonctionnement sans gains de productivité équivalents. Selon eux, la hausse durable des revenus passe d’abord par une économie mieux plus productive.
Troisième chantier : réduire le poids de l’informel. Une hausse du salaire minimum ne peut être durable si elle s’applique à une base étroite d’entreprises formelles. D’une manière générale, les économistes ne rejettent pas l’objectif d’une meilleure rémunération du travail. Ils contestent surtout l’idée qu’un tel relèvement puisse être envisagé indépendamment de la structure productive du pays. Un SMIG à 5 000 dirhams n’est pas économiquement impossible en soi. Mais sa soutenabilité dépend du rythme de mise en œuvre, de la capacité des entreprises à absorber le choc et, surtout, des gains de productivité réalisés en parallèle.
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Le véritable enjeu reste de construire une économie capable de payer durablement. Cela signifie sortir de la logique de l’annonce électorale pour entrer dans celle de la réforme structurelle. Piketty, dans une formule qui résume l’enjeu, écrit que « l’inégalité n’est pas une fatalité, mais elle ne se corrige pas par des coups de baguette magique ». Le SMIG à 5 000 dirhams est une ambition légitime. Mais sans productivité, sans formalisation, sans progressivité, il restera une promesse suspendue — et une menace différée pour les entreprises qui font déjà l’effort d’être dans les règles.