La proposition de porter le SMIG à 5.000 DH net replace la question du pouvoir d’achat au cœur du débat économique, mais soulève également celle de la capacité des entreprises à absorber une telle hausse. Disparités entre secteurs, risques pour l’emploi formel, productivité, compétitivité, fiscalité et partage de la valeur : Youssef Guerraoui Filali, Président du Centre Marocain pour la Gouvernance et le Management, analyse les conditions qui permettraient d’améliorer durablement les revenus du travail tout en préservant la capacité des entreprises à investir et à créer des emplois.
Challenge : La proposition de porter le SMIG à 5.000 DH répond à une réelle problématique de pouvoir d’achat. Une hausse de cette ampleur est-elle économiquement soutenable pour les entreprises marocaines dans les conditions actuelles ?
Youssef Guerraoui Filali : La proposition de porter le SMIG à 5.000 DH net répond à une préoccupation réelle de pouvoir d’achat. Aujourd’hui, le SMIG correspondant au secteur non agricole représente environ 3.192 DH net par mois, contre un montant réglementaire brut de 3.422,72 DH. Porter le revenu minimum à 5.000 DH net représenterait donc une progression d’environ 57 % du revenu net. C’est une revalorisation significative, qui peut améliorer le revenu disponible des salariés concernés, mais qui ne peut être analysée uniquement sous l’angle social, parce que son véritable impact doit être apprécié à travers le coût total supporté par l’entreprise.
La question de la soutenabilité dépendra donc essentiellement de la capacité des entreprises à absorber cette hausse sans réduire l’emploi formel, notamment dans les TPME et les secteurs à forte intensité de main-d’œuvre. Une augmentation aussi importante doit être mise en regard de la productivité du travail, des marges des entreprises figurant dans les Business Plans, des charges sociales et de leur compétitivité. Il serait économiquement risqué de décréter une hausse du salaire minimum sans agir simultanément sur les déterminants de la productivité tels que la formation, la qualification, la digitalisation, le financement de l’investissement, l’innovation et la montée en gamme des entreprises. Le risque serait alors de voir une partie du coût se traduire par moins de recrutements, davantage d’informalisation ou une accélération de la substitution du travail par le capital.
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Je considère donc que le débat ne doit pas opposer pouvoir d’achat et compétitivité, mais construire les conditions permettant de concilier les deux. Un SMIG net à 5.000 DH peut constituer un objectif de politique sociale, mais sa mise en œuvre devrait s’inscrire dans une trajectoire progressive, accompagnée d’un véritable pacte de compétitivité entre l’État, les entreprises et les partenaires sociaux. L’enjeu fondamental est de faire en sorte que l’augmentation des salaires soit financée prioritairement par les gains de productivité et la création de valeur, plutôt que par une compression des marges ou de l’emploi. Autrement dit, la vraie question n’est pas seulement peut-on porter le SMIG à 5.000 DH, mais quelle transformation de notre modèle productif permettra de rémunérer durablement le travail à 5.000 DH net tout en continuant à créer des emplois.
Challenge : Tous les secteurs disposent-ils des mêmes marges pour absorber une hausse importante du coût salarial ? Quels seraient les plus exposés en matière d’emploi, de compétitivité ou de basculement vers l’informel ?
Y.G. F. : Tous les secteurs n’ont absolument pas la même capacité d’absorption. Une hausse du SMIG agit très différemment selon le poids de la main-d’œuvre dans les coûts, le niveau de productivité, les marges et la possibilité de répercuter le surcoût dans les prix. Les entreprises exportatrices ou très capitalisées peuvent parfois absorber une partie du choc par les gains de productivité ou l’investissement. À l’inverse, les activités à forte intensité de main-d’œuvre et à faible valeur ajoutée disposent de marges beaucoup plus réduites.
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Les secteurs les plus sensibles seraient notamment le textile-habillement, certaines activités de l’agroalimentaire, le commerce, l’hôtellerie-restauration, une partie des services aux entreprises et certains segments du BTP. Ce sont précisément des activités où le coût du travail pèse fortement sur le modèle économique et où la concurrence, parfois internationale, limite la possibilité d’augmenter les prix. Cette question est particulièrement importante pour les TPME, qui constituent une partie essentielle du tissu productif mais disposent généralement de capacités financières et technologiques plus limitées. La Banque mondiale souligne d’ailleurs depuis plusieurs années, les contraintes particulières auxquelles sont confrontées les PME marocaines et la concentration de l’emploi formel dans les entreprises plus grandes.
Le deuxième risque est celui de l’emploi et de l’informalité. Une entreprise qui ne peut absorber le surcoût peut réduire ses recrutements, diminuer ses heures de travail, accélérer l’automatisation ou, dans les cas les plus fragiles, basculer une partie de son activité vers l’informel. Il faut cependant éviter de présenter ce phénomène comme automatique. En effet, son ampleur dépendra de la vitesse de la revalorisation et de l’accompagnement proposé. Le contexte marocain appelle d’autant plus de prudence que le secteur informel reste fortement concentré dans les très petites unités, caractérisées notamment par une main-d’œuvre peu qualifiée, un accès limité au financement et à la technologie et des revenus instables. En 2025, l’économie a créé 193.000 emplois, dont 123.000 dans les services, 64.000 dans les BTP et seulement 46.000 dans l’industrie. La priorité doit donc être d’augmenter les rémunérations sans fragiliser la capacité de ces secteurs à continuer à créer des emplois formels.
Challenge : Peut-on durablement augmenter les salaires plus rapidement que la productivité ? Comment sortir de cette équation sans demander aux salariés d’attendre indéfiniment une amélioration de leur pouvoir d’achat ?
Y.G. F. : A terme, l’écart finit par peser sur les marges, les prix, la compétitivité et l’emploi. Mais cela ne signifie absolument pas que les salariés doivent attendre que la productivité progresse avant de voir leur pouvoir d’achat s’améliorer. De ce fait, la sortie de cette équation passe par une approche en trois leviers simultanés : revaloriser progressivement les bas salaires, réduire le coût du travail pour les entreprises les plus exposées et accélérer les gains de productivité par l’investissement, la formation, la digitalisation et la montée en gamme.
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Par conséquent, Il faut également agir sur le pouvoir d’achat par d’autres leviers que le seul salaire, tels qu’une fiscalité plus favorable aux revenus modestes, des aides sociales mieux ciblées et des politiques permettant de réduire certaines dépenses essentielles, notamment le logement et le transport. Cela permettrait d’améliorer le revenu réellement disponible des ménages sans faire supporter l’intégralité de l’effort aux entreprises.
L’objectif doit donc être de faire converger salaires et productivité, mais sans attendre passivement cette convergence. Une trajectoire crédible consisterait à donner de la visibilité sur les revalorisations salariales tout en contractualisant, avec les entreprises, des objectifs de productivité et d’investissement. Le véritable enjeu n’est pas de choisir entre le salarié et l’entreprise, mais plutôt de construire une économie où les gains de productivité financent progressivement de meilleurs salaires. Le pouvoir d’achat doit progresser maintenant, mais sa progression durable doit être soutenue par davantage de valeur créée.
Challenge : Au-delà du SMIG, quels leviers permettraient d’augmenter durablement les revenus du travail au Maroc : gains de productivité, fiscalité sur les salaires, formation, montée en gamme des entreprises ou meilleur partage de la valeur créée ?
Y.G. F. : Au-delà du SMIG, l’augmentation durable des revenus du travail doit reposer sur plusieurs leviers complémentaires. Le premier est évidemment la productivité, c’est-à-dire une économie qui produit davantage de valeur par salarié. Cela suppose d’investir dans la formation, les compétences, la digitalisation, l’innovation et la modernisation des entreprises. La montée en gamme de notre tissu productif est donc essentielle. Il faut progressivement passer d’une économie fondée sur des coûts compétitifs à une économie davantage fondée sur la valeur ajoutée, la qualité et la qualification.
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Le deuxième levier concerne le revenu réellement disponible du salarié. Une politique salariale peut être accompagnée d’une fiscalité mieux adaptée aux revenus modestes et moyens, ainsi que d’une protection sociale et de prestations mieux ciblées. L’objectif est d’augmenter ce que le salarié conserve effectivement après impôts et dépenses essentielles, et pas uniquement son salaire nominal.
Enfin, il faut poser la question du partage de la valeur créée. Lorsque la productivité et les résultats progressent, une partie de ces gains doit pouvoir bénéficier davantage aux salariés, à travers les salaires, l’intéressement ou d’autres mécanismes de partage de la valeur. L’enjeu est donc de construire un cercle vertueux, en l’occurrence plus de productivité, plus de valeur ajoutée, des entreprises plus compétitives et, en retour, de meilleurs revenus du travail. C’est cette équation qui permet d’améliorer durablement le pouvoir d’achat sans faire reposer tout l’effort sur l’entreprise.