Les pays regroupés sous l’appellation de « Sud global » partagent une même volonté de contester les déséquilibres de pouvoir au sein des institutions internationales. Toutefois, cette convergence de principe ne se traduit pas toujours par une communauté d’intérêts ni par des positions alignées. Décryptage.
Lorsque Zbigniew Brzezinski publie Le Grand Échiquier en 1997, le monde sort à peine de la bipolarité Est-Ouest. Pourtant, l’ancien conseiller à la sécurité nationale américaine pressent déjà que le cœur des rivalités futures ne se situera pas uniquement entre grandes puissances occidentales, mais dans la capacité à influencer les vastes espaces périphériques de l’Eurasie, de l’Afrique et de l’Amérique du Sud. Ces territoires, longtemps perçus comme des zones de projection de puissance, étaient appelés à devenir des acteurs capables de perturber, voire de remodeler l’ordre international. C’est dans cette perspective que s’inscrit aujourd’hui la notion de Sud global. Présentée comme une force montante, porteuse d’un discours de contestation face à l’hégémonie occidentale, elle renvoie à un ensemble d’États qui revendiquent une gouvernance mondiale plus inclusive, une redistribution du pouvoir décisionnel et une reconnaissance de leurs trajectoires historiques et économiques spécifiques. Pourtant, derrière cette rhétorique commune, le Sud global demeure une entité profondément fragmentée, traversée par des intérêts divergents, des rivalités régionales et des alignements géopolitiques souvent contradictoires.
La question centrale qui se pose après les événements récents du Vénézuela est de savoir si le Sud global constitue un acteur cohérent capable de peser durablement sur l’échiquier mondial. « La diplomatie des hydrocarbures des États-Unis aujourd’hui est influencée par plusieurs facteurs géopolitiques, économiques et environnementaux. Les États-Unis ont fait des progrès significatifs vers l’indépendance énergétique grâce à la production de pétrole et de gaz de schiste. Cependant, ils continuent à importer des hydrocarbures pour diverses raisons, dont la qualité du pétrole requis par certaines raffineries. Pour cette raison la diplomatie des hydrocarbures américaine tente d’équilibrer la sécurité énergétique nationale, les impératifs économiques et la nécessité de répondre aux défis climatiques. En Amérique du Sud, cela pourrait signifier un engagement plus fort avec des pays comme le Brésil et l’Argentine, et une promotion active des investissements dans les technologies d’énergie propre.
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En effet, l’Argentine possède d’importantes réserves de gaz de schiste, à Vaca Muerta et les entreprises américaines s’y intéressent de près. Dans le même temps, les relations entre les États-Unis et le Brésil pourraient être renforcées puisque le Président Lula cherche à attirer des investissements étrangers. En revanche pour ce qui est du Venezuela, les États-Unis maintiennent une posture sévères contre le régime de Maduro, et cherche à soutenir une transition démocratique. Pour rappel, le Venezuela possède les plus grandes réserves prouvées de pétrole au monde », nous confie l’expert en Relation internationale Yasmina Asrarguis.
Est-ce seulement un concept…
Le concept de Sud global s’inscrit dans une longue généalogie intellectuelle et politique. Il succède au Tiers-Monde d’Alfred Sauvy, au mouvement des non-alignés né à Bandung en 1955, et à la catégorie technocratique des « pays en développement » popularisée par les institutions de Bretton Woods. À partir des années 1980, des penseurs comme Samir Amin, Immanuel Wallerstein ou Giovanni Arrighi proposent une lecture systémique du monde, opposant un centre dominant à des périphéries structurellement dépendantes. Le Sud global devient alors moins une catégorie géographique qu’une position dans le système international, marquée par l’héritage colonial, les asymétries économiques et la marginalisation politique.
Les données confirment toutefois le poids croissant de cet ensemble. Selon le Programme des Nations unies pour le développement, le Sud global concentre aujourd’hui plus de 85 % de la population mondiale, près de 70 % de la croissance économique et l’essentiel des transitions démographiques, énergétiques et numériques à venir. La Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED) souligne également que les flux d’investissements Sud-Sud ont fortement progressé au cours des deux dernières décennies, traduisant une recomposition partielle des échanges mondiaux.
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Cette montée en puissance s’accompagne d’une contestation de plus en plus assumée de l’ordre international libéral. Les critiques visent principalement les institutions héritées de l’après-1945 : un Conseil de sécurité des Nations unies jugé obsolète et déséquilibré, un Fonds monétaire international et une Banque mondiale accusés de reproduire des logiques de domination financière, ainsi qu’un système commercial perçu comme asymétrique. Ces revendications sont régulièrement portées par les BRICS, qui appellent à une réforme de la gouvernance mondiale plus représentative des réalités démographiques et économiques contemporaines.
Pour autant, cette convergence de discours ne se traduit pas par une unité stratégique. Les plateformes censées incarner le Sud global révèlent rapidement leurs limites. Les BRICS, malgré leur poids économique et démographique, sont traversés par de profondes divergences. La rivalité sino-indienne, les cycles politiques du Brésil, la confrontation ouverte de la Russie avec l’Occident ou encore la position intermédiaire de l’Afrique du Sud illustrent l’absence de vision commune. La relation du Sud global aux grandes puissances émergentes renforce encore cette hétérogénéité. La Chine, souvent présentée comme le moteur du Sud global, est devenue le premier partenaire commercial de l’Afrique et un acteur central des infrastructures via les Nouvelles Routes de la Soie.
Mais cette présence s’accompagne de critiques croissantes sur l’endettement, la dépendance économique et la reproduction de logiques extractives. L’Inde, de son côté, instrumentalise le discours du Sud global pour renforcer son statut diplomatique, tout en poursuivant une stratégie pragmatique de rapprochement avec les États-Unis. La Turquie, les pays du Golfe ou encore le Brésil développent également des politiques Sud-Sud, souvent motivées par des intérêts nationaux plus que par une solidarité structurelle. « Parler du Sud global comme d’un bloc homogène est une simplification trompeuse. En réalité, il existe des Suds globaux— des trajectoires, des priorités et des postures politiques très différentes. Mettre sur un même plan l’Arabie saoudite, l’Inde, le Mexique ou le Maroc, sous une bannière unique, efface les disparités de développement, de gouvernance et surtout de positionnement stratégique sur la scène internationale.
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Sur le plan économique, ces pays n’évoluent pas au même rythme, ni avec les mêmes leviers. Certains, comme l’Arabie saoudite ou l’Inde, sont engagés dans des dynamiques d’hypercroissance, avec des ambitions de leadership régional ou global affirmées. D’autres, comme le Maroc ou le Mexique, avancent avec des stratégies d’intégration régionale, mais restent plus vulnérables aux chocs externes et aux dépendances structurelles. Politiquement, les alignements diplomatiques sont hétérogènes : certains pays affichent une forme de non-alignement, d’autres jouent la carte de l’équilibrisme (négociant avec la Chine tout en coopérant étroitement avec les États-Unis), tandis qu’un troisième groupe reste résolument pro-occidental. Cela se vérifie notamment dans les votes à l’ONU, où les positions sur l’Ukraine, Gaza ou le climat révèlent des fractures profondes dans ce soi-disant Sud global », Précise Asrarguis.
Et d’ajouter : « En ce sens, une approche régionale ou continentale (Afrique de l’Ouest, Asie du Sud, monde arabe, etc.) offre une lecture plus fine et plus opératoire. Elle permet de saisir les dynamiques endogènes, les coopérations concrètes et les logiques de puissance qui structurent ces zones. Plutôt qu’un bloc mythifié, il est plus juste de parler d’un archipel de puissances en transition, aux stratégies plurielles, dont la cohésion n’est ni acquise ni souhaitée par tous ».
« Dans ce contexte, le Sud global apparaît moins comme un bloc homogène que comme un espace de négociation permanente, où se croisent des trajectoires nationales, des ambitions régionales et des stratégies opportunistes. Comme le suggérait Brzezinski, ces périphéries ne sont plus passives : elles sont devenues des terrains de compétition, mais aussi des acteurs capables de jouer sur les rivalités entre grandes puissances pour maximiser leurs marges de manœuvre », précise l’experte. Pierre Grosser, spécialiste de l’histoire des relations internationales, dans ses travaux sur les relations internationales, rejette l’idée d’un bloc sudiste, le qualifiant de « piège rhétorique » masquant des compétitions économiques et sécuritaires intra-sud, comme au sein des BRICS. Dans Son ouvrage Histoire mondiale des relations internationales, il met en lumière un monde « dépolarisé » où le Sud global n’émerge pas comme acteurs géopolitiques homogènes, mais comme un ensemble fluide d’intérêts nationaux concurrents.
En définitive, le Sud global existe bel et bien comme réalité politique et démographique, mais son unité reste largement circonstancielle. Il fonctionne davantage comme un outil discursif de contestation de l’ordre mondial que comme une force géopolitique structurée. Sa capacité à peser durablement dépendra de sa faculté à dépasser la rhétorique pour construire des mécanismes de coopération concrets, inclusifs et crédibles. Wait and see !