Après plusieurs années d’euphorie marquées par une multiplication des levées de fonds, l’écosystème des startups marocaines entre dans une phase plus exigeante. Resserrement du capital, montée en puissance des investisseurs locaux et sélectivité accrue redéfinissent les règles du jeu. Pour Zineb Rharrasse, cette évolution relève moins d’un ralentissement que d’« une transition » appelée à structurer durablement le capital-risque national.
Longtemps porté par un environnement favorable (essor des incubateurs, émergence de fonds et intérêt croissant pour l’innovation), le financement privilégiait la croissance rapide. Mais depuis 2022, la hausse des taux, le recul des valorisations technologiques et la prudence des investisseurs ont rebattu les cartes. Rentabilité, solidité des modèles et discipline financière s’imposent désormais, avec des cycles de financement plus longs et des exigences renforcées.
Pour autant, « la trajectoire 2021–2024 est celle d’une progression nette, pas d’un recul », souligne Zineb Rharrasse. Le pic de 93 millions de dollars levés en 2023, malgré un contexte africain en contraction, illustre cette résilience. En 2024, « le recul de 11 % en valeur, accompagné d’une hausse de 40 % du nombre de transactions, traduit une base de marché qui s’élargit ». Moins de gros tickets, mais davantage d’opérations : le marché gagne en profondeur tout en devenant plus sélectif.
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La montée en puissance des investisseurs locaux constitue une autre évolution structurante. «En 2024, les fonds locaux marocains ont représenté environ 70 % du financement déployé dans les startups nationales», précise Rharrasse. Cette dynamique réduit la dépendance aux capitaux étrangers, tout en posant la question de la capacité d’accompagnement dans les phases de croissance.
Dans ce nouveau cycle, «la sélectivité accrue des investisseurs est un signal de maturité ». Les startups avec traction, modèle viable et rigueur financière s’imposent, tandis que les projets moins structurés peinent à lever. L’écosystème se recentre sur des verticales à fort potentiel : fintech, logistique, agritech, SaaS B2B, où la création de valeur est tangible.
Reste une fragilité : le financement intermédiaire. «Cette sélectivité exacerbe un goulot structurel entre la sortie d’incubation et l’accès au premier financement en capital», alerte-t-elle. Les initiatives publiques lancées depuis 2024 visent à combler ce vide, mais« la transition se jouera dans la capacité à déployer effectivement le capital sur une base de projets solides ».
La question du passage à l’échelle demeure centrale.« Oui, et les preuves existent », affirme Rharrasse sur la capacité du Maroc à faire émerger des startups internationales. Mais le manque de financements en série A et B, l’accompagnement limité à l’international et l’absence d’exits technologiques répétables freinent encore les scale-ups. «Sans preuve que le cycle investissement–croissance–sortie est praticable, les fonds internationaux restent en observation ».
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Dans ce contexte, l’État évolue vers un rôle de structuration. «Le rôle de l’acteur public évolue d’une logique de financeur vers une logique de catalyseur de marché », explique-t-elle. Fonds de fonds, soutien aux structures d’accompagnement : l’objectif est d’améliorer la qualité du deal flow, car «la qualité du deal flow ne se décrète pas ». Des limites persistent toutefois, notamment en matière fiscale et réglementaire.
Enfin, l’attractivité internationale reste entravée par plusieurs freins : contrôle des changes, manque d’instruments standards et déficit d’exits visibles. «78 % des levées de fonds passent par des véhicules juridiques étrangers », rappelle Rharrasse.
Au final, l’écosystème ne ralentit pas, il se transforme. « Ce n’est ni un ralentissement structurel ni une maturité pleinement acquise, mais une transition». Une phase charnière où l’enjeu est clair: faire émerger des startups capables de créer de la valeur, de s’internationaliser et de générer des exits, condition essentielle à la consolidation du capital-risque au Maroc.

Interview // Zineb Rharrasse,Co-fondatrice & directrice générale, StartUp Maroc
Challenge : Assiste-t-on à un ralentissement du financement des startups marocaines ou à une phase de maturité plus saine de l’écosystème ?
Zineb Rharrasse : L’écosystème traverse une phase de consolidation sélective accompagnée d’une reconfiguration profonde des dispositifs de soutien. Ce n’est ni un ralentissement structurel ni une maturité pleinement acquise, mais une transition dont l’issue dépendra de la capacité à transformer les engagements institutionnels récents en déploiement effectif de capital.
Sur le plan quantitatif, la trajectoire 2021–2024 est celle d’une progression nette, pas d’un recul. Le pic de 93 millions de dollars en 2023, dans un contexte de contraction continentale de 46 %, témoigne d’une résilience remarquable. Le recul de 11 % en valeur en 2024, accompagné d’une hausse de 40 % du nombre de transactions, traduit une base de marché qui s’élargit et se diversifie plutôt qu’un décrochage.
Un fait structurant modifie la lecture habituelle : en 2024, les fonds locaux marocains ont représenté environ 70 % du financement déployé dans les startups nationales. Ce ratio exceptionnel à l’échelle africaine témoigne d’une structuration réelle du marché du capital-risque au Maroc. Il relativise le discours de dépendance aux capitaux étrangers, tout en posant la question de la profondeur et de la diversité de cette base locale, encore trop concentrée sur un petit nombre d’acteurs.
Sur le plan qualitatif, la sélectivité accrue des investisseurs est un signal de maturité : les projets qui obtiennent un financement reposent sur des fondamentaux plus solides qu’en 2019–2021. Mais cette sélectivité exacerbe un goulot structurel persistant entre la sortie d’incubation et l’accès au premier financement en capital. C’est le point critique non résolu que les nouveaux dispositifs déployés depuis 2024 cherchent à adresser.
L’indicateur le plus pertinent pour juger de la maturité ne sera pas le volume levé en 2025 ou 2026, mais la capacité des neuf fonds présélectionnés dans le cadre du dispositif catalytique et du programme Startup Venture Building à déployer effectivement leur capital sur une base de deal flow de qualité. C’est là que se jouera la transition de la promesse à la preuve.
Challenge : Quels sont les freins structurels qui empêchent encore le Maroc de capter davantage de capital-risque international ?
Z.Rh. : Quatre freins sont déterminants, par ordre de criticité.
Le premier est le régime de contrôle des changes. Malgré des assouplissements significatifs introduits en 2026 en faveur des startups labellisées, l’obligation de rapatriement des produits de cession dans un délai de 30 jours contraint les fonds internationaux qui souhaitent consolider leurs plus-values hors du territoire. La conséquence est documentée : 78 % des levées de fonds pour le Maroc passent par des véhicules juridiques étrangers, privant l’écosystème local de l’ancrage fiscal correspondant.
Le second frein est l’absence de normalisation des instruments financiers standards du capital-risque international. Les SAFE, BSA-AIR et stock-options ne sont pas encore intégrés dans le droit marocain des sociétés. Une réforme de la loi sur les sociétés anonymes est en cours pour y remédier, mais son entrée en vigueur effective et son harmonisation fiscale restent à confirmer. À cela s’ajoute la non-neutralité de la TVA sur les frais de gestion des fonds domiciliés au Maroc, qui pénalise structurellement les véhicules locaux par rapport aux structures offshore.
Le troisième frein est le déficit de données de marché standardisées. Le Maroc ne dispose pas d’un observatoire produisant des statistiques auditées sur l’investissement en phase précoce : valorisations médianes, taux de survie, sorties technologiques. Cette opacité augmente le coût d’analyse pour les investisseurs internationaux et réduit l’attractivité relative du marché face à des écosystèmes africains mieux documentés.
Le quatrième frein est le déficit de sorties technologiques répétables. Le marché marocain du capital-investissement produit des désinvestissements (161 actes cumulés à fin 2023, un taux de rendement interne brut de 12 % et un multiple de 1,9x), mais ces résultats concernent principalement le capital-développement et la transmission, pas le capital-risque technologique. L’absence de sorties tech répétables à des multiples significatifs maintient les fonds internationaux en posture d’observation plutôt que de déploiement actif.
Ces quatre freins sont interdépendants : sans sorties, pas de capital recyclé ; sans capital recyclé, pas de limited partners privés autonomes ; sans LPs privés, pas de fonds de capital-risque indépendants profonds ; sans fonds profonds, pas de startups suffisamment capitalisées pour atteindre le stade d’exit. Leur résolution simultanée est la condition de l’attractivité internationale durable de l’écosystème marocain.