Dans un environnement marqué par le recul de l’aide publique au développement, la prise de fonctions de Christophe Lecourtier, ancien ambassadeur au Maroc, à la tête de l’Agence française de développement (AFD), s’apparente moins à une continuité qu’à un test grandeur nature. Sous pression budgétaire, dans une Afrique en pleine recomposition géopolitique et face à l’impératif de réallouer les flux vers des investissements réellement productifs, l’institution est sommée de se réinventer. Analyse !
Depuis des décennies la vieille dame, comme elle est parfois surnommée, par son action accompagne le développement sur le continent. Sauf que depuis maintenant quelques années le groupe AFD traverse un temps assez orageux sur le continent africain. Et pour cause, les différents foyers contestation sans précédent de la France dans son ancien « pré-carré », a remis en perspective le vieux débat sur la place et le rôle des institutions françaises en Afrique. Rappelons d’ailleurs que, malgré sa relative discrétion, le groupe AFD est l’un des outils d’influence de la France en Afrique.
Depuis l’arrivée du Président Macron, il est même devenu la cheville ouvrière de la « nouvelle relation entre la France et le continent ». Le discours de Ouagadougou de novembre 2017, a été la tribune de ce nouveau narratif, ce nouveau récit de la relation sous l’égide de la réciprocité et de l’équilibre.
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Cependant même si les mots et les idées n’ont pas été au rendez-vous, force est de constater qu’au Sahel par exemple cette ambition est restée dans la gésine. Le Mali, le Niger et le Burkina Faso, trois pays hautement stratégiques pour Paris dans le cadre de la lutte régionale contre le terrorisme et considérés comme « prioritaires » pour l’Agence française de développement, sont passés en mode « France, c’est fini ».
Un diplomate à la rescousse ?
Comme une touche personnelle, Emmanuel Macron a voulu compléter, dès son arrivée à l’Elysée, l’action militaire Barkhane d’un volet développement : « la stratégie des 3D : défense, diplomatie et développement ». Pour la mener à bien, l’AFD bénéficie alors de crédits inédits et parvient à débloquer des subventions en quelques mois, alors que les agences de développement sont réputées pour la lenteur de l’étude des dossiers et des décaissements. Cette accélération des processus a notamment bénéficié du lancement, en 2017, du fonds Paix et résilience Minka qui permet par exemple un recours plus fréquent aux ONG en capacité d’intervenir rapidement dans les zones aux forts enjeux sécuritaires.
De plus, à la fin de 2018, un accord de terrain entre Barkhane et l’AFD est même signé. En 2022, le portefeuille de projets du groupe dans sa direction régionale Grand Sahel représentait 5 milliards d’euros – dont environ la moitié au Mali, au Burkina Faso et au Niger –, avec des actions dans l’accès à l’eau, la santé, le développement des infrastructures électriques, l’éducation ou encore le développement du secteur privé. La suite on la connaît…depuis les changements dans ces régions, l’institution a été prise dans le tourbillon du ressenti général anti-français.
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En ce mois de mai 2026, l’AFD a entamé une mue stratégique. Le président Emmanuel Macron sur proposition du gouvernement a nommé l’ancien Ambassadeur du Maroc Christophe Lecourtier à la tête de l’AFD, Âgé de 63 ans, cet ancien élève de l’ENA possède un parcours mêlant diplomatie, économie et promotion de l’attractivité française.
Ancien directeur général de Business France entre 2017 et 2022, Christophe Lecourtier a auparavant exercé dans les cabinets ministériels de Nicolas Sarkozy et Christine Lagarde à Bercy. Il a ensuite embrassé une carrière diplomatique, occupant successivement les fonctions d’ambassadeur de France en Australie (2014-2017), puis en Serbie en 2017, avant d’être nommé ambassadeur au Maroc en décembre 2022. L’AFD, qui a conscience de ses failles, entamerait une véritable transformation avec cette nomination.
« Les enjeux sont considérables. L’AFD entre dans une période de forte contrainte budgétaire, avec un effet ciseau constitué de la baisse des dotations publiques et d’une pression accrue pour répondre avec efficacité à l’ambition diplomatique française dans des zones où sa présence a été fragilisée. Christophe Lecourtier devra donc réinventer le modèle économique de l’AFD. Son expérience passée de directeur général de Business France l’y prédispose. L’enjeu est de diversifier les sources de financements de l’AFD. La France cherche à maintenir son influence internationale dans un environnement géopolitique de plus en plus tendu tout en préservant sa capacité d’action dans les pays les plus vulnérables. L’AFD est un levier essentiel de diplomatie économique et climatique », nous confie Michel Vialatte expert en Gouvernance Publique.
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Et de préciser : « L’AFD n’est d’évidence plus aujourd’hui un pilier de la diplomatie d’influence française. Placer un diplomate expérimenté à sa tête traduit une volonté d’aligner plus étroitement l’aide au développement avec les priorités géopolitiques françaises, dans un contexte de rivalité accrue avec la Chine, la Turquie ou la Russie. Combiner financements publics, investissements privés et expertise technique sera une dimension de sa « feuille de route ». Il est urgent de sortir l’AFD de son enfermement dans des mécanismes d’aide au développement dictés par des principes et postulats idéologiques qui l’ont souvent fait décrocher par rapport à ses homologues, notamment allemand. Financer des infrastructures routières en Afrique, à l’heure où les technologies permettent la conduite de projets à haute performance en développement durable, n’est par exemple pas à proscrire, là où, aujourd’hui, les critères de financement fixés par l’AFD sont technocratiques et dissuasifs ».
Le bilan en 2025
L’AFD a maintenu son niveau d’activité à 13,7 milliards d’euros en 2025, comme en 2024, malgré un contexte budgétaire difficile. Un contexte budgétaire caractérisé par la réduction, cette année, d’un tiers de l’enveloppe de l’Aide publique au développement (APD) – dont dépend l’AFD – allouée par l’Etat français. Ce qui représente quasiment deux milliards d’euros. Pour 2026, quelques 700 millions d’euros devrait être retranché sur les 3,7 milliards d’euros alloués au total. Victime collatérale, l’enveloppe destinée à l’Afrique a été sabrée d’un tiers à 4 milliards d’euros en 2025, contre 6 milliards d’euros en 2024, a précisé l’Agence.
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« Christophe Lecourtier, grâce à l’expérience diplomatique d’ambassadeur au Maroc au bilan remarquable pour ne pas dire exceptionnel, ne peut que le conduire à des arbitrages géographiques éclairés. Lors de ses auditions au parlement, il a d’ailleurs évoqué une volonté de réorientation géographique et sectorielle de l’AFD. Sa connaissance fine des dynamiques africaines, notamment en Afrique du Nord, devrait favoriser une approche plus partenariale de l’action de l’AFD, plus attentive aux priorités locales et plus tournée vers les entreprises porteuses d’Investissements directs Étrangers», précise Vialatte.