Avec la publication du Bulletin officiel n°7459 du 24 novembre 2025 et l’arrivée du texte devant les députés, le Maroc s’engage dans la plus vaste transformation de son système de santé depuis plusieurs décennies. Au cœur de cette refonte : les Groupements sanitaires territoriaux (GST), de nouveaux acteurs régionaux censés dépasser la fragmentation de l’offre, réduire les inégalités d’accès et rapprocher la décision du terrain. Mais cette révolution administrative et organisationnelle peut-elle réellement franchir l’épreuve des réalités locales ?
Depuis plusieurs années, les diagnostics sur le système de santé marocain convergent : fracture territoriale persistante, gouvernance trop centralisée, manque de coordination entre structures et services. La publication du Bulletin officiel n°7459 vient acter une réponse profonde à ces déséquilibres en mettant en place les Groupements sanitaires territoriaux, entités régionales dotées de la personnalité morale et de l’autonomie financière.
Leur mission ? Refonder par la base une gouvernance longtemps jugée verticale et inadaptée aux besoins locaux. Désormais, chaque région disposera d’un groupement unique englobant l’ensemble des établissements relevant de son territoire, à l’exception des hôpitaux militaires, des bureaux d’hygiène communaux et de certaines structures régies par des textes particuliers. Un décret précisera pour chaque région le périmètre exact du groupement.
Mais la question clé demeure : cette architecture institutionnelle peut-elle à elle seule corriger des déséquilibres enracinés depuis des décennies ?
Des règles nouvelles pour une gouvernance plus proche du terrain
Le texte réglementaire ne se contente pas de redessiner les contours administratifs du système : il reconfigure en profondeur ses mécanismes de gouvernance. L’arrêté ministériel n°2106.25 introduit une innovation majeure : l’élection de représentants des professionnels de santé au sein des conseils d’administration des GST.
Médecins, infirmiers, techniciens, pharmaciens, chirurgiens-dentistes… tous les professionnels ayant au moins deux ans d’ancienneté dans une structure rattachée au groupement pourront désormais se porter candidats. Un scrutin uninominal, secret et transparent est censé garantir la légitimité de ces représentants, appelés à contribuer à la définition des plans d’action régionaux, à la programmation budgétaire et au contrôle de la qualité des services.
Pour encadrer ce processus, chaque groupement est doté d’une commission électorale composée du directeur général ou de son représentant, du professionnel le plus ancien et du plus jeune — tous non candidats. Une mécanique simple mais pensée pour instaurer la confiance.
Dans un système où les acteurs de terrain ont longtemps été consultés a posteriori, leur intégration directe dans la gouvernance régionale marque un changement de paradigme.
Les enseignants-chercheurs entrent dans le jeu
Autre nouveauté majeure : l’arrêté conjoint n°2529.25 introduit la représentation des enseignants-chercheurs des facultés de médecine, pharmacie et médecine dentaire. Ces derniers pourront désormais siéger dans les conseils d’administration des GST, à condition d’avoir au moins cinq ans d’ancienneté.
Cet élargissement n’est pas neutre. Il fait entrer l’expertise académique – autrefois éloignée des réalités quotidiennes des établissements – dans les sphères locales de décision. Il prépare aussi une meilleure articulation entre soins, enseignement et recherche, un enjeu clé dans les régions où les CHU peinent encore à irriguer harmonieusement l’écosystème sanitaire.
Les GST, nouveaux chefs d’orchestre de la régionalisation sanitaire
Créés par la loi n°08.22 et renforcés par le décret n°2.23.1054, les GST deviennent les pivots opérationnels de la santé au niveau régional. Leurs compétences s’étendent largement :
• élaboration et mise à jour de la carte sanitaire régionale,
• définition du programme médical régional,
• organisation des parcours de soins,
• création de nouveaux établissements,
• gestion des ressources humaines et matérielles,
• suivi des performances,
• protection de la santé publique et vigilance épidémiologique,
• organisation des urgences hospitalières,
• prise en charge diagnostique, thérapeutique et rééducative.
Ils devront également mettre en place un système d’information sanitaire régional conforme à la législation sur les données personnelles – une condition essentielle pour bâtir une “intelligence territoriale” capable de piloter les politiques de santé en temps réel.
Autre tournant : les GST se substitueront à l’État et aux CHU dans leurs droits et obligations contractuels durant la période de transition. Les biens meubles et immeubles leur seront transférés à titre gracieux, preuve de l’ampleur de la décentralisation en cours.
Former, innover, moderniser : un mandat élargi
Les GST ne sont pas seulement des organes de gestion : ils sont positionnés comme moteurs de formation, de recherche et d’innovation. Ils devront assurer :
• la formation pratique des étudiants en médecine, pharmacie et médecine dentaire ;
• la formation continue des professionnels ;
• la participation à la recherche médicale en partenariat avec les institutions concernées ;
• le développement de technologies médicales et l’exploitation des brevets d’innovation.
Ce volet “R&D” constitue peut-être l’un des virages les plus ambitieux de la réforme, visant à hisser les régions à un niveau de compétence plus homogène.
En attendant la création d’une instance dédiée, les GST délivreront également les autorisations d’exercice pour plusieurs professions de santé dans le secteur privé – sages-femmes, infirmiers, kinésithérapeutes. Ils auront la charge de coordonner les établissements sous leur tutelle, évaluer leurs performances et garantir la disponibilité des médicaments.
Le directeur général de chaque groupement disposera d’une autonomie administrative et financière élargie, sous la supervision d’un conseil d’administration désormais pluriel.
L’enjeu : rompre avec la lourdeur décisionnelle du passé en introduisant davantage d’agilité dans une gouvernance historiquement centralisée.
Une révolution institutionnelle face au test du terrain
La réforme coche toutes les cases : proximité décisionnelle, gouvernance démocratisée, synergie entre acteurs, intelligence territoriale, autonomie régionale. Mais son succès dépendra désormais de sa mise en œuvre effective.
Trois défis majeurs persistent :
• la mobilisation des ressources humaines, souvent insuffisantes dans les régions les plus fragiles;
• l’accompagnement au changement dans un système longtemps dominé par la centralisation ;
• la capacité des acteurs locaux à s’approprier ce nouveau modèle sans le transformer en une couche administrative supplémentaire.
L’entrée en vigueur de chaque groupement sera fixée par décret, marquant un déploiement progressif. La transition sera assurée par les administrations et CHU existants.
Une refondation attendue, mais encore à construire
Les Groupements sanitaires territoriaux ouvrent indéniablement un nouveau chapitre de la santé publique marocaine. Leur promesse : réconcilier le système avec les réalités du terrain, réduire les inégalités et bâtir une gouvernance plus agile.
Reste à voir si cette architecture, aussi ambitieuse soit-elle, saura faire bouger les lignes là où les besoins sont les plus urgents. La transformation est en marche, mais c’est dans les régions, au contact direct des citoyens, que s’écrira la suite.
GST : un passage à l’échelle nationale sous haute tension
Alors que nous mettions sous presse, le Conseil de gouvernement s’apprêtait, ce jeudi 11 décembre, à examiner un décret fixant la date d’entrée en fonction des 11 Groupements sanitaires territoriaux (GST) encore en attente. Une étape décisive qui marque la généralisation du nouveau modèle de gouvernance sanitaire à l’échelle nationale, après l’expérimentation pilote menée dans la région Tanger–Tétouan–Al Hoceima depuis fin juillet 2025.
L’annonce a immédiatement ravivé les tensions sociales. Dans plusieurs préfectures et provinces, notamment dans le Nord, des mouvements de protestation ont éclaté. Les syndicats dénoncent un passage en force et assurent avoir découvert, avec surprise, l’inscription de ce point à l’ordre du jour du Conseil de gouvernement. Selon eux, le retour d’expérience du pilote est encore trop limité pour justifier une extension nationale et plusieurs textes réglementaires encadrant la gestion des ressources humaines restent à produire ou à publier, alors même qu’ils sont jugés essentiels au bon fonctionnement du GST de Tanger–Tétouan–Al Hoceima.
Face aux critiques, l’Exécutif tente d’apaiser. Il rappelle que l’opérationnalisation des GST ne pourra intervenir qu’après la publication des 11 décrets prévus, lesquels fixeront leur date officielle de mise en œuvre. Surtout, la mise en route effective n’aura lieu qu’après la tenue du premier conseil d’administration de chaque groupement. L’adoption des décrets ne vaut donc pas démarrage immédiat, insiste le gouvernement.