Alors que le Maroc enregistre une période d’abondance, la question de la gouvernance de l’eau s’impose comme un enjeu stratégique majeur. Dans ce contexte inédit de surabondance hydrique temporaire, comment transformer l’urgence en levier de résilience durable ?
La récente survenue d’épisodes de pluies en grande quantité, notamment à Ksar El Kebir, a mis en lumière la capacité de réaction des autorités marocaines face à ce nouveau contexte hydrique. Pour Michel Vialatte (1), expert international en gouvernance et stratégies publiques, le Maroc s’impose aujourd’hui comme une référence internationale en matière de gestion de crise, qu’il s’agisse de séismes ou d’inondations. Mais au-delà de la réponse immédiate, le véritable défi réside désormais dans l’anticipation.
Le dérèglement climatique impose un changement de paradigme : penser la gouvernance de l’eau non plus seulement sous l’angle de la rareté, mais aussi de l’excès. Dans cet entretien, Michel Vialatte propose une lecture stratégique et structurée de ces nouveaux enjeux, articulée autour de douze actions-clé visant à transformer la surabondance ponctuelle en opportunité pour bâtir une sécurité hydrique durable et une résilience climatique de long terme.
Question : Quelles leçons tirer en termes de gouvernance de la situation climatique vécue par le Maroc ?
Michel Vialatte: La situation récente au Maroc illustre la brutalité du dérèglement climatique : après huit années de sécheresse sévère, deux mois de précipitations intenses ont provoqué à la fois une reconstitution bienvenue des réserves en eau et des drames humains, notamment à Safi et Ksar El Kebir. La réactivité des autorités publiques a été remarquable : l’évacuation de 50 000 habitants à Ksar El Kebir en quelques heures a évité une catastrophe majeure. Le Maroc démontre aujourd’hui, globalement, qu’il s’agisse de séismes ou d’inondations, une capacité de gestion de crise qui constitue un exemple à l’échelle internationale.
À l’échelle africaine, quelles coopérations envisager en matière de gestion de la ressource en eau en situation de surabondance ?
L’Afrique est souvent perçue à travers le prisme des sécheresses. Pourtant, le continent connaîtra de façon récurrente du fait du changement climatique des situations de surabondance conjoncturelle mais connaît aussi des cas de surabondance structurelle. La coopération africaine doit donc s’articuler autour de 2 axes :
● Le développement de systèmes régionaux d’alerte et de prévision pour anticiper les phénomènes extrêmes, aussi bien de sécheresses que d’épisodes de pluies intenses, que ce soit au Maghreb ou ailleurs sur le continent. En Afrique du Nord, qui connait les 2 types de phénomènes, un tel système est à développer en coopération avec les pays du Nord du bassin méditerranéen, tels que l’Espagne, le Portugal, la France et l’Italie, qui subissent des épisodes de même nature et souvent simultanés : l’Union Pour la Méditerranée pourrait y trouver une raison d’être qu’elle se cherche.
● Des investissements conjoints dans des infrastructures transformant l’excès d’eau en ressource partagée : Certains pays notamment d’Afrique centrale, tels que le Gabon, le Congo Brazzaville, la RDC ou encore le Cameroun bénéficient de réseaux hydrographiques étendus et de grands bassins versants et, pour ce qui est des ressources en eau souterraines, d’un potentiel en aquifères recélant des capacités très supérieures à leurs besoins nationaux propres. Ces pays sont des puissances hydriques en devenir, pouvant répondre aux besoins en eau de pays plus ou moins proches et en déficit hydrique en devenant exportateurs. L’eau connaîtra un inévitable phénomène de marchandisation, à l’identique d’autres ressources, minières, pétrolières ou gazières et les flux transfrontaliers d’eau brute sont inéluctablement appelés à se développer, soit par la voie maritime, soit par la réalisation d’aqueducs transfrontaliers, sur le modèle des grands gazoducs continentaux, tels que celui qui reliera le Nigéria au Maroc via un tracé littoral atlantique desservant de nombreux pays d’Afrique subsaharienne. En mars 2022, la déclaration finale du Forum Mondial de l’Eau de Dakar soulignait déjà les enjeux de la coopération aux échelles régionale et internationale et la nécessité d’un partenariat mutuellement bénéfique en matière de gestion de bassins transfrontaliers, y compris les bassins aquifères.
Quelles préconisations pour améliorer la gestion de phénomènes météo extrêmes à l’avenir ?
La gouvernance de l’eau doit articuler urgence et anticipation. Elle repose à mes yeux sur 10 actions-clé s’inscrivant dans une vision de long terme inscrite dans une stratégie nationale de résilience climatique :
1. Une cartographie nationale des risques hydriques fiabilisée et partagée,
2. La modernisation des réseaux urbains de collecte et la création de bassins-tampons,
3. L’entretien systématique des oueds et leurs affluents, la prévention et répression des dépôts sauvages et actions créant des embâcles ou obstacles à bon écoulement des eaux et la restauration des milieux aquatiques environnants, aux fonctions d’éponge essentielle,
4. La modernisation des stations d’épuration anciennes, pour éviter les by-pass,
5. Une recharge artificielle des nappes phréatiques en période de surabondance,
6. Un urbanisme plus résilient avec des normes mieux adaptées,
7. Des systèmes d’alerte précoce via une application mobile,
8. Une mobilisation citoyenne et campagnes de sensibilisation scolaire,
9. Investissements dans la recherche hydrologique,
10. La formation des élus et agents locaux à la gestion de crise.
Ce plan vise à transformer les surabondances ponctuelles et brutales en opportunités pour bâtir une sécurité hydrique durable.
(1) Michel Vialatte, juriste de droit international (Université Paris-I Sorbonne), a dirigé un des plus grands syndicats intercommunaux français de gestion de l’eau et est aujourd’hui consultant international en gouvernance et stratégies publiques. Auteur de nombreux ouvrages et articles académiques, il vit au Maroc et est spécialiste de la zone MENA.