À quelques jours des législatives, l’économiste Ahmed Azirar porte un regard critique sur la bataille électorale et la place accordée aux programmes économiques. Entre promesses sur le pouvoir d’achat, concurrence entre les principales formations et propositions jugées parfois difficilement finançables, il appelle à relever le niveau du débat. Pour lui, aucun parti ne propose encore une véritable trajectoire de développement à long terme, articulée autour d’un plan à l’horizon 2050 et séquencée sur plusieurs quinquennats.
Challenge : À quelques jours des législatives, les programmes économiques sont-ils réellement au cœur de la bataille électorale, ou restent-ils secondaires face aux enjeux de pouvoir d’achat, d’emploi et de proximité ?
Pr Ahmed Azirar : Les programmes restent à la marge, du fait même des partis qui communiquent essentiellement sur les aspects qui préoccupent en priorité les électeurs. Bien plus, les invectives, les accusations, les insultes même, qui se sont développées, ont saturé le paysage médiatique et ont occulté les programmes.
Les deux partis de tête de la coalition sortante se sont livrés dans la pré-campagne à une vive concurrence qui, dans certains cas, a dépassé les limites du raisonnable. En outre, la forte communication sur des propositions relatives au pouvoir d’achat, comme le SMIG, l’électricité, les faibles retraites, le niveau du soutien direct, ont retenu l’attention autant des électeurs populaires que des chefs d’entreprises, des analystes et journalistes. Et chaque couche sociale pour ce qui l’intéresse. Les entrepreneurs pensent compétitivité. Quant aux consommateurs modestes, ils se disent : pourvu que les promesses soutenant le pouvoir d’achat soient tenues. Les analystes, pour leur part, posent la question lancinante du financement.
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Nous espérons qu’avec la campagne officielle, on reviendra au débat d’idées, de projets, de modes de financement, au lieu des piques et surenchères.
Les partis doivent relever le niveau et ne pas accentuer l’illettrisme politique, dont souffrent beaucoup de Marocains. Comme ils ne doivent pas avancer des promesses difficilement réalisables.
Challenge : Les différences entre les programmes des principales formations sont-elles suffisamment marquées pour permettre aux électeurs de faire un véritable choix de modèle économique ?
A.A. : On peut déceler dans les programmes publiés au moins 4 catégories. Un premier lot de programmes s’est dessiné dans la continuité de ce qui se fait. Ce sont des programmes libéraux qui reprennent les idées de l’État social, du pouvoir d’achat et de FIFA 2030 et qui disent respecter les équilibres fondamentaux. Ce sont les programmes des deux principaux partis de la coalition sortante. Ils sont tous deux de soubassement similaire puisqu’ils s’adressent à la même clientèle électorale, mais ils surenchérissent par des mesures qui suscitent le débat comme, par exemple, le SMIG à 5 000 DH, ou la création d’entreprises régionales de commandes publiques.
Dans le 2e lot de programmes, on retrouve des partis comme l’Istiqlal et le PPS, qui se retrouvent comme par hasard être les deux partis les plus âgés. Leurs programmes sont structurés, adossés à des visions stratégiques, avec des dépenses plus justifiées, mais liées à des conditions structurelles, comme une refonte fiscale ou une gouvernance rénovée.
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Dans le 3e lot, on classera des partis comme l’USFP, le PJD ou le Parti de l’Action, dont les projets sont fortement teintés idéologiquement et bâtis sur la critique du bilan du gouvernement. Ce sont des projets hésitant entre cette critique et la recherche de participation gouvernementale. Enfin, il y a un 4e lot de simili-programmes qui sont moins chiffrés et qui mettent, chacun, l’accent sur des secteurs ou aspects sociaux particuliers.
En définitive, les deux principaux partis de la coalition sortante essaient de défendre leur bilan, mais s’attaquent mutuellement sur les échecs ou erreurs, comme par exemple sur les subventions allouées sans résultat probant aux importateurs de bétail et aux transporteurs. Ils semblent fuir en avant en proposant des mesures exagérées.
Le 3e parti de cette coalition se désolidarise de fait du bilan, même s’il s’attribue la réussite au niveau des départements qu’il a gérés, comme l’hydraulique notamment.
Toujours est-il que tous les programmes adhèrent aux idées royales véhiculées par le dernier discours du Trône. Tous intériorisent le nouveau plan régional intégré avec son budget, la nouvelle étape de développement annoncée pour l’après-élections et la dynamique attendue du secteur financier.
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En clair, ce ne sont assurément pas les programmes qui vont expliquer en premier lieu la différence qu’il y aura entre les résultats que donneront les urnes.
Challenge : Face à l’ampleur des promesses en matière d’emploi, de salaires, de protection sociale et d’investissement, les partis prennent-ils suffisamment en compte les contraintes budgétaires de l’État ?
A.A. : Les partis du gouvernement sont dans leur rôle. Ils jouent sur la corde sensible des électeurs visés et tentent de contourner les promesses non tenues et les erreurs commises. Pris par la concurrence acharnée entre eux, ils semblent même déraper, en proposant des mesures dépensières difficilement finançables, voire acceptables par ceux qui auront à en subir les effets.
Il faut dire qu’aucun parti ne propose un modèle de développement harmonieux étalé dans un temps long (horizon 2050) et séquencé sur 4 à 5 quinquennats, susceptible de rendre crédibles certaines mesures et de donner aux citoyens une ligne claire acceptable, de nature à raviver la confiance et l’espoir en l’avenir.
Les partis « militants » jouent, quant à eux, sur leurs thèmes habituels de démocratie, droits humains, secteur public…
Challenge : Assiste-t-on à un déplacement du rôle de l’État dans les projets des partis : d’un État principalement redistributeur vers un État davantage investisseur, stratège ou « accompagnateur » du secteur privé ?
A.A. : C’est l’impression qui se dégage. Alors même que la redistribution suppose au préalable la production et la croissance. Les partis libéraux sont là encore dans leur élément. Ils veulent un État accompagnateur, incitateur, qui lâche la bride à l’investissement privé. Ces partis supposent que « le ruissellement » se fera vers les couches défavorisées.
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À l’inverse, des partis comme le PPS, l’USFP, l’Istiqlal et les partis d’extrême gauche, avec bien sûr beaucoup de nuances entre eux, mettent l’État interventionniste au centre de leurs propositions et dénoncent l’amalgame entre les affaires et le politique.
Bien sûr que ni le tout-État ni le tout-secteur privé ne sont viables. Mieux d’État et mieux de privé serait le modèle idéal.
Challenge : Au-delà des promesses électorales, quel parti vous paraît aujourd’hui porter la vision économique la plus cohérente pour le Maroc à l’horizon 2030, et pourquoi ?
A.A. : Je vous disais que seul un plan stratégique long, cohérent, méticuleusement chiffré, négocié down-top, ciblant une temporalité générationnelle et séquencé en quinquennats coïncidant avec les législatures, peut prétendre au satisfecit. Un tel programme quinquennal, inscrit dans un plan à horizon 2050, indiquera aux citoyens la trajectoire suivie, fera l’intégration nécessaire entre les divers projets et peut rassembler une majorité confortable et élever le niveau de participation, qui risque de décevoir. Disons tout de même que les deux plus anciens partis ont fait un pas dans ce sens.
De toutes façons, les urnes parleront. La nouvelle coalition affrontera la première difficulté, relative, celle de construire un programme commun exécutable. Relative seulement, car les projets royaux ont un agenda bien ancré.