Face aux 4,6 millions de postes appelés à être transformés d’ici 2030 au Maroc, le Pr. Mouhsine Lakhdissi décrypte une mutation profonde plutôt qu’une destruction massive de l’emploi. Pour cet expert, le véritable défi réside dans la vitesse du changement et la capacité d’adaptation des acteurs économiques. Entre risque de crise sociale silencieuse et opportunité de montée en gamme, il appelle à une mobilisation urgente pour accompagner cette recomposition du travail.
Challenge : Le rapport publié dernièrement par le Centre africain des études stratégiques et de la digitalisation (CAESD) évoque 4,6 millions de postes affectés au Maroc d’ici 2030, mais insiste sur le fait qu’il s’agit davantage d’une recomposition du travail que d’une disparition des métiers. Comment expliquez-vous cette nuance, et pourquoi est-elle essentielle pour éviter une mauvaise lecture de l’impact de l’IA ?
Mouhsine Lakhdissi : Le chiffre de 4,6 millions de postes affectés au Maroc d’ici 2030 doit être lu avec une grande rigueur méthodologique. Il ne s’agit pas de 4,6 millions d’emplois qui vont disparaître, mais d’une kyrielle de situations différenciées : 1,5 million de postes sous pression transformatrice élevée, 3,1 millions appelés à une transformation professionnelle significative, et le reste affecté à des degrés variables. Cette nuance est essentielle, car la véritable question n’est plus « combien d’emplois vont disparaître ? », mais « comment le contenu du travail va-t-il se recomposer à l’intérieur même des métiers existants ? ».
L’IA ne supprime pas le métier de comptable, de juriste ou d’agent administratif ; elle déplace la valeur de l’exécution directe vers la créativité, la vérification, la supervision, la coordination, la stratégie et la gestion des cas non standards. Confondre exposition technique et perte nette d’emplois conduirait à deux erreurs symétriques : un alarmisme paralysant ou un déni complaisant. La lecture juste consiste à reconnaître qu’une vaste zone du marché du travail entre dans une phase de redéfinition active, ce qui appelle des politiques d’accompagnement, non des politiques de deuil.
Challenge :Dans votre analyse, vous insistez sur un facteur clé : la vitesse du changement plus que l’automatisation elle-même. En quoi cette accélération constitue-t-elle un risque systémique pour une économie comme le Maroc, notamment en comparaison avec les économies plus avancées ?
M.L : L’accélération constitue effectivement le facteur le plus déstabilisant, davantage que l’automatisation elle-même. Les économies avancées comme la France disposent d’amortisseurs institutionnels solides : un plan « Osez l’IA » doté de 200 millions d’euros pour former 15 millions de personnes d’ici 2030, des dispositifs de protection sociale matures, un dialogue social structuré et des mécanismes de reconversion éprouvés. Le Maroc, en revanche, doit absorber un choc de vitesse comparable avec des outils institutionnels en construction. Lorsque Amazon supprime 30 000 postes et Accenture 22 000 sur 18 mois, le signal envoyé aux multinationales présentes au Maroc – notamment dans le BPO et l’offshoring – est immédiat. Le risque systémique réside dans le décalage entre la vitesse de transformation des processus dans les entreprises clientes (Europe, Amérique du Nord) et la capacité d’adaptation des écosystèmes locaux. Ce décalage temporel peut transformer un avantage compétitif (le coût du travail qualifié) en vulnérabilité structurelle si la requalification ne suit pas le rythme.
Challenge : Le rapport identifie les emplois d’entrée comme la zone de vulnérabilité la plus critique, notamment pour les jeunes et les femmes. Sommes-nous face à un risque de “blocage” de l’ascenseur social, et comment éviter que cette transformation ne se traduise par une crise sociale silencieuse ?
M.L : Oui, nous sommes face à un risque réel de crise sociale silencieuse. Les emplois d’entrée – saisie, traitement administratif de premier niveau, support client, vérifications préliminaires – constituent historiquement la porte d’accès au marché du travail formel pour les jeunes diplômés et, dans plusieurs secteurs, pour les femmes. Avec un taux de chômage des 15-24 ans atteignant 37,2 % au Maroc et 4,3 millions de jeunes hors emploi, éducation et formation (NEET), le rétrécissement de cette porte d’entrée peut produire un effet d’éviction massif sans qu’aucune statistique de licenciement ne s’affole. C’est précisément cela, une crise silencieuse : ce ne sont pas les travailleurs en poste qui sont licenciés, mais les nouveaux entrants qui ne trouvent plus leur place. Les femmes, concentrées à 63 % dans le textile et fortement présentes dans le BPO et l’administration, cumulent les vulnérabilités.
La parade consiste à redéfinir les emplois d’entrée pour qu’ils intègrent dès le départ des composantes de vérification, de qualité et de supervision algorithmique – autrement dit, transformer la porte d’entrée plutôt que la défendre dans sa forme actuelle. Les juniors doivent sortir de formation avec plus d’expérience, de polyvalence et de résilience, en plus d’une capacité accrue à collaborer avec l’IA, ce qui doit être leur atout majeur et leur avantage compétitif sur le marché de l’emploi. Les entreprises doivent employer plus de jeunes pour accélérer leur transformation vers l’IA.
Challenge :Avec seulement 180 000 emplois numériques créés face à plusieurs millions de postes transformés ou sous pression, le déséquilibre semble structurel. Comment interpréter cet écart, et quelles politiques publiques ou stratégies d’entreprise pourraient réellement le compenser ?
M.L : Cet écart est en effet structurel et révèle l’ampleur du défi institutionnel. Les 180 000 emplois numériques créés ne suffisent pas, à eux seuls, à compenser la pression sur plusieurs millions de postes. Mais cette lecture serait incomplète si elle se limitait à une logique de substitution un pour un. La compensation réelle se joue sur trois niveaux. D’abord, la requalification interne : la majorité des postes transformés ne disparaissent pas, ils évoluent ; la stratégie clé est donc de financer massivement la formation continue en entreprise (250 000 à 480 000 travailleurs par an, selon les besoins identifiés). Ensuite, la montée en gamme sectorielle : faire passer le BPO (Business Process Outsourcing) marocain du segment voix bas coût vers l’Information Technology Outsourcing, le Data Transformation Outsourcing, l’Engineering Service Outsourcing et le Knowledge Process Outsourcing, où la valeur ajoutée par poste est trois à cinq fois supérieure.
Enfin, l’élargissement de l’assiette productive : la digitalisation peut intégrer progressivement jusqu’à 2 millions d’unités de production informelles dans des dispositifs de productivité augmentée. Sans ces trois leviers combinés, les 180 000 emplois numériques resteraient une niche d’élite déconnectée du grand marché du travail. Il est également crucial de développer une économie numérique exportatrice non limitée au service seul, mais qui s’étend vers le produit et les plateformes.
Challenge : Le rapport souligne que la période 2026-2030 constitue une fenêtre critique avant une accélération encore plus forte après 2030. Concrètement, quelles décisions urgentes le Maroc doit-il prendre dès aujourd’hui pour transformer cette pression en opportunité plutôt qu’en choc subi ?
M.L : La période 2026-2030 est effectivement décisive, car après 2030, la vague générative et agentique se conjugue avec la vague robotique, doublant l’impact (jusqu’à 8 millions de postes affectés en 2035, plus 1,6 million sous pression robotique). Cinq décisions urgentes s’imposent. Premièrement, transformer les dispositifs publics de formation en véritables « machines de transition professionnelle » capables de délivrer des parcours courts (3 à 6 mois) sectoriels à grande échelle. Deuxièmement, instaurer une obligation pour les grandes entreprises de publier des plans de redéploiement interne assortis d’indicateurs vérifiables, plutôt que de subir les annonces de restructuration.
Troisièmement, sanctuariser et redéfinir les emplois d’entrée par des cahiers des charges sectoriels intégrant les nouvelles compétences hybrides. Quatrièmement, bâtir un socle minimal de souveraineté technique – données, modèles linguistiques arabes et amazighs, infrastructures – pour que la valeur captée par l’IA reste partiellement domestique. Cinquièmement, créer un observatoire vivant du marché du travail capable de détecter en temps quasi réel les signaux faibles, à l’image du modèle développé par le Stanford Digital Economy Lab.
La conviction qui traverse l’ensemble du rapport est claire : l’IA n’impose pas un destin, elle ouvre des trajectoires. La différence entre un Maroc qui subit et un Maroc qui tire parti de cette transformation se jouera dans la qualité du pilotage institutionnel des cinq prochaines années, bien plus que dans la sophistication des technologies elles-mêmes.