Ingénieure en sciences et techniques, Amina Jemaaoui a construit depuis plus de vingt ans un parcours au cœur des politiques de prévention, de la santé au travail et de la gestion des crises au sein du secteur public français. Entre les hôpitaux de Paris, la Ville de Paris, Matignon et l’enseignement universitaire, elle a développé une expertise reconnue où se croisent gestion des risques, dialogue social et transformation des organisations. Dans cet entretien, elle plaide pour une approche humaine et stratégique de la prévention, devenue selon elle un levier majeur de résilience et de performance durable.
Challenge : Vous êtes connue pour votre expertise en prévention, pouvez-vous revenir sur votre parcours ?
Amina Jemaaoui : J’ai grandi à Casablanca, mes parents sont marocains, originaires de Fès et de Moulay Driss Zerhoun, une famille modeste matériellement mais très riche par ses valeurs.
À la fois, j’avais envie de découvrir le monde et j’avais soif d’apprendre et de réussir pour être indépendante et disposer d’une liberté d’action.
Arrivée à Paris en 1996, je suis certainement tombée amoureuse de cette ville, où j’ai poursuivi mes études supérieures sans plus jamais la quitter.
Très tôt, j’ai choisi de bâtir mon parcours professionnel dans le secteur public, où j’ai occupé des postes à responsabilité aux hôpitaux de Paris, à la Ville de Paris, à Matignon et dans l’enseignement universitaire.
Mon parcours professionnel n’a pas forcément suivi une ambition de carrière calculée. Je suis restée fidèle à mes valeurs. À chaque poste, j’ai saisi les opportunités qui nourrissent ma soif d’apprendre et d’entreprendre, et surtout des postes où je suis convaincue de mon utilité et donc certaine de me faire plaisir.
Ingénieure en sciences et techniques, j’ai en effet plus de 20 ans d’expérience au service de la prévention, de la gestion des risques professionnels, de la santé au travail et de la gestion des crises.
Je suis satisfaite d’avoir ciblé, jusqu’à présent, des missions qui correspondent à mes valeurs professionnelles.
Ces dernières années, depuis la crise sanitaire, j’ai ajouté à mon domaine d’action les relations sociales. Cette dimension exigeante, en termes de capacité à dialoguer, convaincre et écouter l’autre, complète mon approche et donne encore plus de légitimité à mon expertise.
Je suis une femme d’action, pragmatique et concrète. J’ai de fortes convictions et je suis déterminée dans la défense d’un environnement de travail qui préserve la santé, respecte l’humain et anticipe les enjeux de demain.
Challenge : Comment passer d’ingénieure en sciences et techniques à responsable des politiques de prévention et des relations sociales ?
A.J : Pour moi, la prévention est un pacte social indispensable pour des organisations viables.
Le monde du travail traverse des crises et des transformations sans précédent (digitalisation, hybridation, enjeux environnementaux). Dans ce contexte, les mutations du travail imposent de repenser notre modèle. L’investissement dans la prévention devient un pacte social indispensable. Une organisation n’est réellement « viable » que si elle sait protéger et valoriser son capital humain.
Mon expérience m’a positionnée comme actrice capable de transformer la gestion des risques en un levier de résilience, où la sécurité devient un engagement réciproque entre l’entreprise et ses collaborateurs. Puis mon intérêt pour les relations sociales a été une suite logique qui correspondait à ma pratique professionnelle. J’ai un respect sincère pour l’action des représentants du personnel.
Challenge : Quelle approche préconisez-vous pour une action percutante en prévention et en santé au travail ?
A.J : À l’appui de mon expérience et des retours d’expérience, je peux humblement donner quelques préconisations qui doivent s’adapter à chaque organisation professionnelle. Il s’agit de viser une approche structurée, à la fois stratégique et humaine, qui s’appuie sur des piliers concrets :
• L’humain au centre des préoccupations : la réalité du travail réel doit rester au cœur de la stratégie, en veillant à ce que chaque mesure technique soit pensée dans la durée pour servir la santé des femmes et des hommes.
• Donner du sens : je m’attache à rendre la prévention lisible et motivante, afin que chaque acteur de l’entreprise, chaque métier, soit réellement pris en compte et associé au bon moment.
• Pluridisciplinarité et innovation : en croisant les regards (techniques, ergonomiques, psychologiques) et en adoptant des solutions pragmatiques, j’anticipe les risques de demain avec agilité.
Le succès d’une politique de prévention repose sur la qualité de son architecture sociale :
Co-construction avec les partenaires sociaux : je considère que la pérennité des solutions passe par un dialogue social de qualité. Co-construire les dispositifs de santé au travail avec les instances représentatives est le seul moyen de garantir des mesures acceptées, applicables et efficaces sur le long terme.
Agilité organisationnelle : dans une période de transformations multiples, mon rôle est aussi d’accompagner les structures pour qu’elles gagnent en souplesse, transformant les contraintes en opportunités d’amélioration des conditions de travail.
Challenge : Selon votre expérience, quels sont les enjeux de demain ?
A.J : Les enjeux sont multiples, mais il y en a au moins trois.
D’abord, avoir toujours en tête que les questions de santé doivent être pensées de manière globale. La santé au travail ne s’arrête pas à la porte de l’entreprise, elle s’inscrit dans un écosystème complexe.
Ensuite, je vois l’usage de l’intelligence artificielle comme une opportunité, une intelligence prédictive pour une politique ciblée et anticipée.
Enfin, en lien avec ces deux sujets précédents et avec toutes les transformations actuelles du travail, la santé mentale et les risques psycho-organisationnels demeureront les sujets d’aujourd’hui et de demain.
Challenge :Quelle est votre vision dans ce domaine pour les transformations actuelles au Maroc ?
A.J : J’ai une immense fierté de mon pays natal. Je suis toujours fière de faire savoir, en France et ailleurs, que je suis marocaine.
Bien entendu, je m’intéresse au développement avec un regard de prévention. Le Maroc se développe de manière accélérée dans plusieurs domaines. Ces brillantes avancées historiques doivent s’accompagner, structurellement, d’une véritable intégration de la prévention le plus en amont possible.
J’y vois l’opportunité concrète d’améliorer les conditions de travail des travailleurs et de promouvoir la santé globale en favorisant l’accès aux soins et l’accès à la prévention. Je pense également qu’il y a un besoin accru de professionnaliser les métiers de la prévention au sein des entreprises. Un consultant ou un intervenant extérieur ne pourra avoir qu’une action ponctuelle, alors que la prévention est une affaire de long terme.
Il me semble aussi qu’il est indispensable de travailler sur la dimension sociale et de mener les concertations nécessaires pour éviter les mouvements que nous avons connus à l’automne 2025.
Pour moi, investir dans la démocratie sociale en lien avec la santé au travail, c’est signer un pacte de confiance qui garantit la performance durable et la stabilité sociale.
De plus, la culture marocaine, par ses valeurs solidaires, est en mesure de mieux accompagner les transformations à venir liées au développement de l’intelligence artificielle. Il y aura surtout besoin, dans les prochaines années, de compétences pour préserver les liens sociaux et le vivre-ensemble.