À travers le Pacte TPME, Maroc PME veut changer d’échelle dans l’accompagnement du tissu entrepreneurial national. Dans cet entretien, Anouar Alaoui Ismaili détaille la stratégie de l’Agence pour accompagner 4.000 TPME d’ici 2030, préserver et créer 54.000 emplois et territorialiser l’action publique au plus près des entreprises. Restructuration, transmission des entreprises familiales, décarbonation, digitalisation ou gouvernance partenariale : le directeur général de Maroc PME dévoile les leviers d’un modèle d’accompagnement pensé pour répondre aux réalités concrètes des TPME marocaines.
Challenge : Le Pacte TPME ambitionne d’accompagner 4.000 entreprises d’ici 2030 et de préserver ou créer 54.000 emplois. Quels seront les critères de sélection des 800 TPME accompagnées chaque année et comment Maroc PME compte-t-elle garantir un impact concret sur le terrain, notamment dans les régions ?
Anouar Alaoui Ismaili : Le Pacte TPME marque une nouvelle étape dans l’action de Maroc PME en faveur du tissu entrepreneurial national. Inscrit dans le nouveau cadre contractuel État-ANPME 2026-2030 et aligné sur le plan de transformation ORBIT 2030 de l’Agence, il traduit une ambition claire : passer d’une logique d’accompagnement ponctuel à un modèle plus structuré, territorialisé et orienté impact.
L’objectif d’accompagner 4.000 TPME, à raison de 800 par an d’ici 2030, repose sur une logique de sélection structurée et transparente, inscrite dans le cadre contractuel État-ANPME signé en février 2026. L’éligibilité a été conçue pour être la plus inclusive possible : le Pacte TPME s’adresse à toute entreprise de droit privé marocain dont le chiffre d’affaires annuel ne dépasse pas 200 millions de dirhams, y compris les coopératives à activité de transformation, les consortiums d’entreprises et les projets d’amorçage de moins d’un an. La seule condition sine qua non : être en règle avec ses obligations fiscales et ne pas être filiale d’un grand groupe.
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L’entrée dans le dispositif se fait via une approche « One Stop Shop » qui prévoit trois étapes clés : un entretien de pré-diagnostic, une autoévaluation en ligne et une analyse approfondie du profil de l’entreprise, permettant de confirmer l’éligibilité et d’orienter la TPME vers le dispositif le plus adapté à son niveau de maturité et à ses besoins spécifiques.
La sélection ne repose donc pas sur un critère unique, mais sur une logique de différenciation par niveau de maturité et par besoin réel. L’offre est structurée en quatre familles : Structuration pour les TPME les moins formalisées, Résilience pour celles en difficulté mais économiquement viables, Compétitivité pour renforcer la performance opérationnelle, la qualité ou accélérer la transition ESG, et Croissance pour les entreprises à fort potentiel prêtes à changer d’échelle ou à s’internationaliser. Ce n’est donc pas une sélection par exclusion, mais une orientation vers ce qui correspond le mieux à la réalité de chaque entreprise.
L’ambition de Maroc PME est de faire du Pacte TPME un levier d’inclusion économique réelle. Le tissu entrepreneurial marocain est profondément hétérogène : une TPME qui a besoin d’une mise à niveau en structuration n’a pas les mêmes besoins qu’une PME en phase d’export. L’approche One Stop Shop vise précisément à accueillir cette diversité et à proposer un parcours lisible à chaque entreprise, avec un interlocuteur unique de bout en bout.
Sur la question de l’impact territorial, c’est sans doute le chantier le plus structurant de cette nouvelle phase. Historiquement, Maroc PME était une agence essentiellement implantée à Rabat. Le plan ORBIT 2030 opère une rupture assumée avec ce modèle centralisé, à travers trois leviers concrets.
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Le premier est la territorialisation de l’action de l’Agence. Des conseillers de terrain sont déployés au sein des Centres Régionaux d’Investissement, jouant un rôle d’interface entre les TPME, les écosystèmes locaux et l’administration centrale. Ils identifient les besoins, orientent vers les dispositifs adaptés et assurent un suivi de proximité sur l’ensemble du Royaume.
Pour concrétiser cette ambition, Maroc PME lancera le « Pacte TPME Roadshow », une action de promotion terrain à fort impact pensée comme un véritable catalyseur de transformation régionale. Cette initiative reposera sur une mobilisation forte des équipes de l’Agence et de ses relais territoriaux afin d’aller au contact direct des entrepreneurs à travers l’ensemble des régions du Royaume.
L’objectif est de rapprocher davantage Maroc PME du terrain, de démocratiser l’accès à l’information, aux dispositifs d’accompagnement et aux mécanismes de financement, tout en affirmant une approche plus proactive et ancrée dans les réalités territoriales. À travers des rencontres régionales, des ateliers de sensibilisation et des échanges avec les écosystèmes locaux, ce roadshow permettra de mieux faire remonter les besoins des TPME, de fluidifier leur orientation vers les dispositifs adaptés et de maximiser l’impact du Pacte TPME au niveau régional.
Le deuxième levier est l’articulation avec la Charte de l’Investissement selon une logique de complémentarité claire entre les CRI et Maroc PME : les CRI instruisent les dossiers d’investissement, tandis que Maroc PME apporte l’assistance technique pour sécuriser et maximiser l’impact économique de ces investissements.
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Enfin, un dispositif de suivi et d’évaluation rigoureux est mis en place pour mesurer l’impact réel des programmes déployés, région par région. L’engagement sur les 54.000 emplois préservés ou créés n’est pas un vœu pieux : il est construit sur des ratios d’impact documentés et éprouvés. C’est ce même niveau d’exigence que le Pacte TPME entend maintenir, avec une traçabilité renforcée et des évaluations d’impact annuelles systématiques.
Challenge : Avec le lancement du Pact’Restructuration, Maroc PME adresse pour la première fois la problématique des entreprises en difficulté. Pourquoi avoir fait ce choix aujourd’hui et quels types de TPME pourront réellement bénéficier de ce dispositif ?
A.A.I : Avec le Pacte TPME, Maroc PME franchit une nouvelle étape en introduisant, pour la première fois, un axe dédié à la résilience des entreprises, afin d’accompagner les TPME économiquement viables confrontées à des difficultés conjoncturelles et de préserver leur potentiel de redressement, leurs emplois et leur contribution aux chaînes de valeur nationales.
Le choix d’intégrer la restructuration dans le Pacte TPME répond à un constat simple mais longtemps ignoré : accompagner uniquement les entreprises en croissance, c’est accepter de laisser tomber une partie du tissu économique qui mérite d’être sauvée. Des TPME viables, créatrices d’emplois, ancrées dans leurs territoires, peuvent traverser des phases de fragilité financière sans pour autant être condamnées. Le PACT’Restructuration est précisément conçu pour éviter les défaillances en cascade qui déstabilisent durablement des chaînes de valeur stratégiques, fragilisent l’emploi et compromettent des savoir-faire critiques.
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Le dispositif s’adresse à un profil d’entreprise précis : des TPME économiquement viables, mais en situation de difficulté financière, présentant un fort ancrage social – emplois peu reclassables, bassin d’activité unique, sous-traitance locale – et disposant d’un potentiel réel de redressement. Il ne s’agit donc pas de sauver des entreprises qui ont vocation à disparaître, mais d’intervenir au bon moment pour sécuriser ce qui peut l’être.
Sur le plan opérationnel, l’accompagnement se déroule en deux temps, tels que définis dans le cadre contractuel signé en février 2026. Dans un premier temps, Maroc PME prend en charge 90% du coût d’élaboration du plan de retournement. Dans un second temps, une fois le plan validé, 90% des frais d’expertise et de formation nécessaires à son déploiement sont couverts. Ce soutien peut inclure un repositionnement stratégique, une restructuration financière, ou encore un rapprochement avec des investisseurs, un partenariat ou une cession d’entreprise.
Au-delà des chiffres, c’est une philosophie nouvelle qui s’impose : la prévention vaut mieux que la liquidation. Préserver une TPME en difficulté, c’est préserver des emplois, des compétences et souvent tout un tissu économique local que rien ne viendrait remplacer.
Challenge : Les entreprises familiales représentent l’essentiel du tissu entrepreneurial marocain, mais très peu survivent à la troisième génération. Comment le Pact’Transmission entend-il sécuriser cette phase critique et quels sont, selon vous, les principaux freins culturels, juridiques ou organisationnels à la transmission des TPME au Maroc ?
A.A.I : La transmission d’entreprise est sans doute l’un des angles morts de la politique économique marocaine depuis des décennies. On parle beaucoup de création d’entreprises, on célèbre les success stories, mais on mesure rarement le coût silencieux des entreprises qui disparaissent, surtout lorsqu’il s’agit d’entreprises d’une certaine taille ayant un impact important en termes de perte de capital économique et d’emplois, non pas parce qu’elles ont échoué, mais parce que personne n’a anticipé leur passage de relais. Le PACT’Transmission est né de cette réalité.
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Le dispositif repose sur un accompagnement structuré et progressif, mobilisant des experts spécialisés selon les enjeux propres à chaque entreprise : organisation et gouvernance, aspects juridiques, fiscaux ou encore humains. Concrètement, Maroc PME prend en charge 90% du coût de mise en place et de déploiement du plan de transmission. L’objectif est clair : fluidifier la transition tout en préservant la continuité de l’activité, la stabilité de l’emploi et la confiance des parties prenantes.
Au-delà du financement, le PACT’Transmission repose sur une stratégie partenariale mobilisant les principaux acteurs concernés, avec l’objectif de structurer un écosystème favorable à la transmission des entreprises. Cette approche prévoit notamment la mise en place d’une Bourse de transmission destinée à accroître la visibilité des opportunités de cession et de reprise, la création d’une plateforme d’accès au financement et aux mécanismes de garantie en partenariat avec les institutions financières, ainsi que la facilitation de l’accès à la Bourse de Casablanca pour les entreprises en transmission présentant un potentiel de croissance sur les marchés financiers.
Sur la question des freins, soyons lucides. Le premier est culturel : dans beaucoup d’entreprises familiales marocaines, la transmission est vécue comme une perte de contrôle, voire un aveu de faiblesse. Elle est rarement anticipée, souvent subie. Le deuxième frein est organisationnel : bon nombre de ces entreprises reposent sur la seule personne du fondateur, sans processus formalisés, sans gouvernance structurée, ce qui rend toute transition périlleuse. C’est précisément pour lever ces obstacles que le PACT’Transmission a été conçu dans une logique de bout en bout — du diagnostic initial, en passant par la planification de la transmission jusqu’à l’accompagnement post-reprise — en faisant de Maroc PME un catalyseur de confiance entre cédants, repreneurs et financeurs.
Challenge : Le Pacte TPME mise fortement sur la transformation des entreprises à travers la décarbonation, la digitalisation, la qualité ou encore la montée en compétences managériales. Les TPME marocaines sont-elles aujourd’hui suffisamment préparées à intégrer ces nouveaux standards de compétitivité, notamment ESG et transition énergétique ?
A.A.I : La réalité du terrain est sans ambiguïté : la grande majorité des TPME marocaines accuse encore un retard significatif face aux exigences croissantes en matière de compétitivité, de conformité environnementale et de transformation digitale. C’est précisément ce constat qui a guidé l’architecture du Pacte TPME, conçu non pas comme une injonction à la performance immédiate, mais comme une progression par paliers, adaptée au niveau de maturité réelle de chaque entreprise.
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Le point de départ est le programme Structuration. Avant d’envisager toute démarche de décarbonation ou de certification, l’entreprise doit d’abord consolider ses fondamentaux : gestion administrative et financière, conformité HSE et pratiques managériales essentielles. Le PACT’Organisation et le PACT’Gestion répondent à ce besoin à travers des accompagnements collectifs accessibles, adaptés aux capacités des plus petites structures.
Une fois ces fondamentaux consolidés, la montée en gamme vers les standards de compétitivité devient possible. Le PACT’Décarbonation-Eau accompagne les entreprises exposées aux exigences environnementales à travers des diagnostics énergie, eau et environnement, des projets d’optimisation des procédés industriels et des plans de transition énergétique, avec une prise en charge de 80% des coûts d’expertise. Le PACT’Performance soutient la transformation digitale et l’amélioration de la productivité, tandis que le PACT’Qualité accompagne les entreprises dans leurs démarches de certification – condition souvent déterminante pour accéder aux marchés des donneurs d’ordre publics et privés.
L’ambition du Pacte TPME est de faire de ces standards non plus des contraintes subies, mais des leviers d’ouverture vers de nouveaux marchés. Une TPME certifiée, engagée dans une démarche de décarbonation et dotée d’outils digitaux performants accède à des opportunités – marchés publics, chaînes de valeur industrielles, partenariats à l’international – qui lui restaient jusqu’alors fermées. C’est ce changement de paradigme que le Pacte entend ancrer durablement dans le tissu entrepreneurial marocain.
Challenge : Maroc PME a signé des conventions avec plusieurs acteurs de l’écosystème. En quoi cette logique de gouvernance partenariale constitue-t-elle un changement de modèle dans l’accompagnement des TPME et quelles synergies concrètes les entrepreneurs verront-ils sur le terrain ?
A.A.I : Le Pacte TPME assume une nouvelle position : la logique partenariale n’est plus un complément, elle est au cœur du modèle d’intervention de l’Agence, en amont de la conception des programmes et produits, afin de garantir aux entreprises l’accès aux mécanismes et ressources clés pour soutenir leurs investissements et assurer leur croissance.
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Concrètement, cette gouvernance partenariale se déploie à deux niveaux. Le premier est institutionnel : le cadre contractuel État-ANPME signé en février 2026 engage trois ministères – l’Industrie et le Commerce, l’Investissement et le Budget – dans un pilotage conjoint et semestriel des programmes, afin de garantir la complémentarité des dispositifs publics et de faciliter la mobilisation des acteurs, notamment au niveau territorial.
Le deuxième niveau est opérationnel et sectoriel. Il s’agit de la mise en place de plateformes de partenariat avec les principaux acteurs de l’écosystème d’accompagnement permettant de déployer les dispositifs au plus près des filières et des réalités sectorielles. Ce que l’entrepreneur verra concrètement sur le terrain, c’est un interlocuteur unique – Maroc PME – qui orchestre pour lui un réseau d’expertises, de financements et de débouchés commerciaux que l’entreprise seule n’aurait jamais pu activer. C’est le passage d’une logique de guichet à une logique de plateforme d’accompagnement intégrée, au service de la compétitivité et de la croissance durable des TPME marocaines. C’est à cet effet qu’une vingtaine de conventions ont été signées lors du lancement du Pacte TPME le 29 avril 2026, structurées autour de plateformes d’accès au financement, d’accès aux marchés et de networking & events.