Après la pandémie de Covid-19 et les répercussions de la guerre en Ukraine, l’économie marocaine affronte une nouvelle zone de turbulences. L’escalade militaire au Moyen-Orient, au cœur du système énergétique mondial, fait peser des risques multiples sur le Royaume : hausse des prix, inflation importée, tensions logistiques et incertitudes sur la croissance. Si le Maroc semble à l’abri d’une rupture d’approvisionnement, sa forte dépendance énergétique et son exposition aux marchés internationaux en font un acteur vulnérable. Entre alertes des institutions internationales et discours rassurant des autorités, le pays avance sur une ligne de crête.
L’économie marocaine entre dans une nouvelle phase d’incertitude. Après avoir encaissé de plein fouet les effets de la pandémie de Covid-19, puis ceux de la guerre entre la Russie et l’Ukraine, le Royaume doit désormais composer avec une troisième crise majeure : l’escalade militaire au Moyen-Orient.
Ce nouveau choc intervient dans un contexte déjà marqué par une fragilité persistante des équilibres économiques. La succession rapide de crises exogènes a mis à l’épreuve la capacité de résilience du pays, tout en révélant ses vulnérabilités structurelles, notamment en matière énergétique.
La situation actuelle inquiète d’autant plus qu’elle concerne une région clé pour l’économie mondiale. Le Moyen-Orient concentre une part déterminante de la production d’hydrocarbures et joue un rôle stratégique dans les flux commerciaux internationaux. L’intensification des tensions, notamment entre l’Iran, Israël et les États-Unis, fait planer le risque d’un embrasement durable.
Selon l’Agence internationale de l’énergie, «plus de 40 sites et infrastructures énergétiques sensibles sont gravement endommagés» dans plusieurs pays de la région, notamment en Iran, en Arabie saoudite, au Qatar et aux Émirats arabes unis. Une situation qui pourrait déboucher sur «la pire crise énergétique jamais enregistrée depuis le premier choc pétrolier de 1973».
Lire aussi | Maroc: le gouvernement s’engage à stabiliser les prix du gaz et de l’électricité
Le directeur de l’AIE ne cache pas son inquiétude : «Aucun pays ne sera à l’abri des effets de cette crise si elle continue à prendre cette direction». Il va même plus loin, estimant que l’impact combiné de la crise actuelle pourrait dépasser celui des chocs pétroliers des années 1970 et les conséquences de la guerre en Ukraine sur les marchés du gaz.
Le spectre du détroit d’Ormuz et ses implications globales
Au cœur des préoccupations : le détroit d’Ormuz. Ce passage stratégique, par lequel transite une part considérable du commerce mondial d’hydrocarbures, est aujourd’hui menacé. L’Iran a évoqué la possibilité d’un blocage total de la navigation, un scénario qui ferait basculer les marchés dans une situation de tension extrême.
La région concentre à elle seule près de 80 % de la production mondiale de produits pétroliers. Elle abrite également certains des plus grands détenteurs de réserves au monde, à commencer par l’Arabie saoudite, l’Iran, l’Irak, le Koweït, les Émirats arabes unis et le Qatar.
Dans ces conditions, toute perturbation durable des flux énergétiques aurait des répercussions planétaires. Le Maroc, en tant qu’importateur net d’énergie, serait directement exposé à ces turbulences, même s’il n’est pas dépendant d’un seul fournisseur.
Approvisionnement : une diversification rassurante mais relative
Contrairement à certaines craintes, le Maroc ne semble pas, à ce stade, confronté à un risque immédiat de rupture d’approvisionnement. Les données de l’Office des changes montrent que le Royaume s’appuie sur une base relativement diversifiée de fournisseurs, répartis sur plusieurs zones géographiques.
Lire aussi | Hydrocarbures: le gouvernement vole au secours des transporteurs
En 2024, près de 24 pays ont contribué à l’approvisionnement du Maroc en hydrocarbures (gasoil, essence, fuel, gaz de pétrole liquéfié et charbon). L’Europe constitue la principale source, avec 14 fournisseurs, suivie de l’Asie (dont trois pays du Moyen-Orient), de l’Afrique et des États-Unis.
Cette diversification permet de limiter les risques liés à une dépendance excessive à une région spécifique. Elle constitue un amortisseur face aux chocs géopolitiques.
Mais cette relative sécurité ne doit pas masquer une réalité plus profonde : la dépendance énergétique du Maroc reste structurelle. En 2024, environ 88 % des besoins énergétiques du pays étaient couverts par des importations.
Autrement dit, si le Maroc ne risque pas de manquer de pétrole, il reste extrêmement exposé aux fluctuations des prix internationaux.
La flambée des prix, premier canal de transmission de la crise
C’est précisément sur ce terrain que les effets de la guerre se font déjà sentir. La hausse des prix du pétrole et du gaz se répercute immédiatement sur les carburants, avec un impact direct sur les ménages et les entreprises.
Cette augmentation agit comme un choc transversal. Elle affecte le coût du transport, renchérit les intrants industriels et pèse sur les marges des entreprises.
L’économiste Abdeslam Touhami résume clairement la situation : «Nul doute, l’augmentation du gasoil et de l’essence va se répercuter sur le prix des produits agricoles dans les marchés». Il précise que «mécaniquement, ce sont les intermédiaires qui vont procéder à cette hausse mais pas les agriculteurs producteurs qui, eux, vont plutôt subir la hausse des coûts de production sans même pouvoir augmenter leur prix de vente à la ferme ».
Lire aussi | La flambée historique des cours du pétrole secoue les marchés mondiaux
Cette dynamique illustre parfaitement le caractère diffus de la crise : les effets ne se limitent pas à l’énergie, mais se propagent à l’ensemble de l’économie.
Inflation importée : un risque systémique
Le Maroc, en tant qu’économie ouverte, est particulièrement vulnérable à l’inflation importée. La hausse des coûts de transport maritime, liée à l’augmentation des prix de l’énergie, se répercute sur les produits importés.
Même des biens sans lien direct avec les hydrocarbures voient leur prix augmenter en raison du renchérissement des coûts logistiques. Les conteneurs, le fret maritime et les assurances deviennent plus chers, ce qui se traduit par une hausse généralisée des prix.
Ce phénomène alimente une inflation diffuse, difficile à contenir, et susceptible d’éroder le pouvoir d’achat des ménages.
La riposte de l’État : amortir le choc social
Face à cette situation, le gouvernement marocain a rapidement réagi en réactivant un dispositif d’aide aux professionnels du transport, similaire à celui mis en place en mars 2022.
L’objectif est double : contenir l’impact de la hausse des carburants sur les prix et garantir la continuité des chaînes logistiques.
Selon la Primature, il s’agit de «préserver le pouvoir d’achat des citoyens, garantir l’approvisionnement normal et régulier des marchés, tout en assurant la continuité des chaînes logistiques, en plus du maintien de la mobilité des citoyens ».
Lire aussi | Guerre au Moyen-Orient: quelles répercussions pour le royaume ?
Le dispositif cible un large éventail d’acteurs : petits et grands taxis, transporteurs de marchandises, autocars, transport touristique, ainsi que des services spécifiques comme les ambulances ou les véhicules de dépannage.
Les montants varient selon les catégories : environ 1.600 dirhams mensuels pour les petits taxis, 2.200 dirhams pour les grands taxis, jusqu’à 4.200 dirhams pour les camions de plus de 19 tonnes, et 7.000 dirhams pour les autocars.
Cette mesure vise à éviter une spirale inflationniste incontrôlée, même si son efficacité dépendra de la durée du conflit.
Le Maroc sous surveillance des marchés internationaux
Au-delà de l’impact immédiat, la crise soulève des interrogations sur la solidité des équilibres macroéconomiques du Maroc.
Dans un rapport publié en mars 2026, Allianz Research classe le Royaume parmi les économies émergentes les plus exposées à un choc énergétique prolongé. Le document évoque une situation de « triple déficit », combinant déficit budgétaire, déficit du compte courant et dépendance énergétique.
Selon les analystes, cette configuration rend le Maroc particulièrement vulnérable à une hausse prolongée des prix de l’énergie, notamment en cas de perturbation du détroit d’Ormuz.
Allianz avertit que si la crise se prolonge au-delà de trois mois, «de nombreux pays des marchés émergents courent un risque élevé de récessions », citant explicitement le Maroc.
Bank Al-Maghrib temporise et mise sur la résilience
Face à ces alertes, les autorités marocaines adoptent une posture plus mesurée. Bank Al-Maghrib maintient son taux directeur à 2,25 % et table sur une inflation maîtrisée et une croissance en reprise.
Lire aussi | Conflit en Iran: jusqu’où peuvent aller les prix du pétrole ?
Le wali de la Banque centrale, Abdellatif Jouahri, a indiqué, lors de sa prise de parole à l’issue du premier Conseil trimestriel de Bank Al-Maghrib pour 2026, qu’une coordination étroite a été mise en place avec le ministère de l’Économie et des Finances. «Une cellule de travail conjointe a été créée afin d’assurer un suivi permanent et précis des développements internationaux », a-t-il précisé.
Deux réunions ont déjà eu lieu pour permettre « un échange immédiat des informations et une capacité de réaction en temps réel ».
Le gouverneur reconnaît toutefois les incertitudes : il est « encore impossible d’avancer des chiffres définitifs sur l’ampleur de l’impact de la guerre ».
Il identifie néanmoins clairement le principal canal de transmission : « le canal énergétique ». Bank Al-Maghrib travaille notamment sur un scénario de trois mois de perturbations majeures afin d’évaluer les effets sur l’inflation et la croissance.
Jouahri rappelle également que le Maroc dispose d’une ligne de crédit modulable auprès du FMI, mobilisable en cas de choc sévère. « Nous n’allons pas le faire à un baril à 80 dollars », précise-t-il, mais reconnaît que des niveaux de 100 à 120 dollars pourraient changer la donne.
Malgré les inquiétudes, le Maroc conserve des atouts structurels importants. Selon S&P Global Ratings, le Royaume dispose d’un profil de financement robuste, avec une dette majoritairement à long terme et à taux fixe.
Seulement 0,3 % de la dette est à court terme, un niveau extrêmement faible comparé à d’autres pays émergents. De plus, la part de la dette en devises reste contenue, limitant les risques liés aux fluctuations de change.
Lire aussi | Guerre au Moyen-Orient: les éclairages de l’économiste Adnane Benchekroune [TROIS QUESTIONS]
« Le Maroc conserve un profil de financement structurellement plus robuste que la moyenne africaine », souligne S&P, mettant en avant la solidité du système bancaire domestique.
Engrais : des opportunités de revenus mais aussi des tensions sur les intrants
La crise du Moyen-Orient impacte également le marché mondial des engrais, avec des implications directes pour le Maroc.
Le détroit d’Ormuz concentre près d’un tiers du commerce mondial de fertilisants, notamment l’urée et le phosphate diammonique. Les perturbations dans cette zone menacent l’approvisionnement global.
Pour le groupe OCP, la situation est paradoxale. D’un côté, la hausse des prix internationaux ouvre des opportunités de revenus. De l’autre, les tensions sur les intrants (soufre, urée) et les coûts énergétiques pèsent sur la production.
Le Maroc importe notamment du soufre des Émirats et de l’Arabie saoudite, ainsi que de l’urée du Qatar. Cette dépendance crée un effet ciseaux : des revenus en hausse, mais des coûts également en forte augmentation.
Tourisme : un effet de report potentiel
Enfin, la crise pourrait avoir des effets inattendus sur le tourisme. L’instabilité au Moyen-Orient incite certains voyageurs à se tourner vers des destinations jugées plus sûres.
Dans ce contexte, le Maroc pourrait bénéficier d’un effet de report, aux côtés de pays comme l’Espagne ou le Portugal. Les touristes européens, américains et même du Golf pourraient privilégier ces destinations alternatives.