43,5%, c’est le taux d’activité national au Maroc en 2024. Derrière ce chiffre global se cache une réalité tenace – une économie qui fonctionne sans une large part de sa population en âge de travailler. Un taux d’activité global qui devrait alarmer
Le Haut-Commissariat au Plan (HCP) publie chaque année des données sur le marché du travail. Celles de 2024 méritent d’être lues avec attention. Le taux d’activité national – soit la part de la population en âge de travailler qui occupe effectivement un emploi ou en cherche un – s’établit à 43,5 %. En clair: plus de la moitié des Marocains de 15 ans et plus ne participent pas à la vie économique.
Ce chiffre est bas, même à l’échelle mondiale. La moyenne de l’OCDE dépasse les 73 %. La Banque mondiale place le Maroc parmi les rares pays de la région MENA où ce taux ne progresse pas – il recule. En vingt ans, il est passé de 53,1 % à 43,5 %, une tendance qui va à rebours du développement économique observé sur la même période. Le PIB par habitant a doublé, le taux de pauvreté a été divisé par trois, l’accès à l’éducation a progressé. Pourtant, moins de personnes travaillent, proportionnellement.
La Banque mondiale, dans ses travaux conduits en partenariat avec le HCP (Morocco’s Jobs Landscape, 2021), résume la situation sans détour : l’inactivité est devenue l’un des principaux défis structurels du marché du travail marocain. Le modèle économique n’a tout simplement pas généré suffisamment d’emplois pour absorber l’offre disponible. Entre 2000 et 2019, l’économie marocaine créait en moyenne 110 000 postes par an, quand la population en âge de travailler augmentait, elle, de 375 000 personnes par an. L’écart s’est creusé, insidieusement.
Le véritable angle mort : les femmes
Parmi toutes les fractures du marché du travail, une domine largement les autres.
Leur taux d’activité s’établit à 19,1 % en 2024, selon le HCP. Moins d’une femme sur cinq en âge de travailler participe au marché du travail. C’est l’un des taux les plus bas au monde. Le recensement général de la population de 2024 (RGPH) confirme même un recul à 16,8 % selon la méthode de calcul retenue. En vingt ans, ce taux a perdu plus de 10 points.
Ce qui rend ce chiffre particulièrement frappant, c’est qu’il coexiste avec une montée en puissance inédite du niveau d’éducation féminin. Les Marocaines n’ont jamais été aussi diplômées. Le taux de scolarisation des filles a progressé de façon continue. En milieu urbain, les femmes sont aujourd’hui plus nombreuses que les hommes. Pourtant, parmi les femmes diplômées de l’enseignement supérieur âgées de 25 à 59 ans, le taux d’activité ne dépasse pas 33,9 %, contre 92,1 % pour leurs homologues masculins — selon le rapport annuel du HCP « La femme marocaine en chiffres », édition 2025. Le pays forme des femmes sans parvenir à les insérer dans la vie économique.
La Banque mondiale, dans un rapport publié fin 2025 intitulé «Emplois et femmes, talents inexploités, croissance non réalisée », dresse un constat sévère pour la région. Le Maroc, aux côtés de l’Égypte, de l’Iran et de la Jordanie, figure parmi les rares pays où la participation des femmes hautement diplômées stagne, voire recule par rapport aux générations précédentes. Roberta Gatti, économiste en chef de la Banque mondiale pour la région MENA, qualifie ce paradoxe d’«inquiétant pour l’avenir économique».
Les freins sont connus : normes sociales, contraintes de mobilité, accès limité aux services de garde, discriminations à l’embauche. Pris isolément, chacun de ces facteurs est gérable. Combinés, ils produisent un système d’exclusion silencieux.
Le coût économique est massif. Selon la Direction des Études et des Prévisions Financières (DEPF) et ONU Femmes Maroc, l’alignement du taux d’activité féminin sur les standards internationaux représenterait un gain potentiel de près de 23 % du PIB par habitant.
Peu de politiques publiques offrent un tel levier.
Dans ce contexte, certaines propositions – comme la rémunération des femmes au foyer — posent une question de cohérence économique. Institutionnaliser l’inactivité dans un pays où elle est déjà structurellement élevée revient à entériner le problème plutôt qu’à le résoudre.
Une génération partiellement mise à l’écart du système productif
Le cœur du problème est connu : l’inadéquation entre formation et besoins de l’économie.
Le chômage des 15-24 ans atteint 36,7 % en 2024, selon le HCP. En milieu urbain, ce taux frôle les 50 %. Un jeune actif sur deux vivant en ville est sans emploi. C’est un chiffre qui appelle une réponse structurelle de fond. À cela s’ajoute le phénomène des NEET – ces jeunes ni en emploi, ni en éducation, ni en formation. Selon le HCP, ils représentent 25,2 % des 15-24 ans, soit 1,5 million de personnes. Le CESE (Conseil économique, social et environnemental), dans un avis publié en 2024, précise que les femmes constituent 72,8 % de cette catégorie. Un rapport de l’OCDE consacré à l’emploi des jeunes au Maroc (2024) estime ce taux à 26,6 % — l’un des plus élevés de la région MENA. Des chercheurs de l’université Ibn Tofaïl ont chiffré le coût économique de cette inactivité : sur la seule année 2019, les NEET auraient représenté un manque à gagner de plus de 115 milliards de dirhams, soit près de 9,6 % du PIB national de cette année-là.
Le problème central réside dans l’inadéquation entre ce que le système de formation produit et ce que l’économie réelle demande. Le Maroc investit dans des équipements industriels de pointe, importe des grues, déploie des lignes d’instrumentation avancée, ambitionne de monter en gamme dans l’automobile et l’aéronautique. Où sont les grutiers formés pour opérer ces machines en toute sécurité ? Où sont les métrologues capables de calibrer et d’entretenir des équipements de mesure sophistiqués ? Existe-t-il seulement une filière de formation à ce métier, pourtant fondamental pour toute industrie de précision ? Ces goulots d’étranglement sont invisibles au premier regard ; ils peuvent pourtant bloquer toute une ambition industrielle.
Le modèle allemand de l’apprentissage offre une piste sérieuse. L’alternance — combinant formation théorique et immersion en entreprise — a permis à l’Allemagne de maintenir l’un des taux de chômage des jeunes les plus bas d’Europe. Le principe est simple : former pour un besoin identifié, en temps réel, avec les acteurs économiques directement impliqués. Le Maroc dispose de l’OFPPT et de l’ANAPEC, dont les dispositifs ne touchent encore qu’une fraction marginale des jeunes qui en auraient besoin – l’agence ne couvrant, selon un rapport de l’OCDE consacré à l’emploi des jeunes au Maroc (2024), qu’environ 10 % des jeunes chômeurs.
Les seniors : un capital qui sort du système trop tôt
La question des seniors sur le marché du travail est presque absente du débat public marocain. Les chiffres sont pourtant éloquents. L’espérance de vie au Maroc a atteint 75,5 ans pour les hommes et 79 ans pour les femmes en 2024. L’âge légal de la retraite reste fixé à 60 ans pour la CNSS et a été porté à 63 ans pour la CMR. La différence – une à deux décennies hors du marché du travail – représente un volume considérable de compétences et d’expériences qui se retirent d’un système qui en a besoin.
Selon les données du ministère de la Solidarité, de l’Insertion sociale et de la Famille, seuls 18,8 % des personnes âgées restent actives au Maroc, avec un écart radical entre le milieu rural (24 %) et le milieu urbain (15 %). Le Code du travail marocain, construit autour d’un modèle binaire – actif ou inactif, salarié ou retraité – ne prévoit quasiment aucun dispositif intermédiaire. Le travail à temps partiel reste marginal. Les missions d’expertise pour les retraités n’ont pas de cadre légal clair. Les entreprises ne sont pas incitées à maintenir des profils seniors au-delà d’un certain âge.
Quarante ans de carrière, de décisions, de transmission de savoir – puis une sortie nette à 60 ans, avec une pension plafonnée à 4 200 dirhams par mois pour les mieux lotis de la CNSS, et bien moins pour la majorité. Au-delà du conseil ponctuel, c’est le concept de mentorat intergénérationnel qui doit être structuré. Pour de nombreuses PME en phase de croissance, l’accès à l’expérience de cadres seniors – sous forme de «temps partagé » ou d’accompagnement de jeunes managers – constituerait un levier de compétitivité immédiat. Ce transfert de compétences critiques permettrait d’éviter une déperdition brutale du savoir-faire au moment du départ à la retraite.
Une fracture territoriale qui amplifie tout
A ces fractures démographiques s’ajoute une fracture géographique profonde. Le Maroc compte 12 régions. Cinq d’entre elles concentrent 72,4 % de l’ensemble des actifs du pays : Casablanca-Settat, Rabat-Salé-Kénitra, Marrakech-Safi, Tanger-Tétouan-Al Hoceima et Fès-Meknès. L’essentiel de la vie économique formelle du pays se joue dans moins de la moitié de son territoire.
À l’autre extrémité, des régions entières décrochent. L’Oriental affiche un taux de chômage de 20,9 %, les régions du Sud 22,2 %, Béni Mellal-Khénifra un taux d’activité de seulement 39,7 %. Ces écarts ne sont pas simplement conjoncturels – ils reflètent une concentration des opportunités dans quelques pôles urbains qui laissent le reste du territoire en marge de la dynamique productive.
La sécheresse des dernières années a accentué ce phénomène. Selon les données du HCP sur le marché du travail 2024, le secteur agricole a perdu 137 000 postes entre 2023 et 2024. L’exode rural qui s’ensuit est visible dans les chiffres : la quasi-totalité de la création d’emplois sur la même période s’est concentrée en milieu urbain. Ces populations arrivent en ville sans qualification adaptée aux secteurs porteurs, dans des agglomérations déjà sous tension. Si la structure de l’offre économique territoriale ne change pas, ces tendances ne feront que s’accentuer.
Ce que cela implique vraiment
Pris séparément, chacun de ces constats est connu.
Pris ensemble, ils dessinent autre chose : un modèle économique qui ne parvient pas à mobiliser sa propre population.
Les leviers sont, au fond, de même nature : il s’agit moins de créer de nouveaux dispositifs que de lever des rigidités structurelles qui empêchent l’économie d’absorber pleinement sa population active. Cela suppose de rapprocher plus étroitement les systèmes de formation des besoins réels, d’assouplir les formes d’emploi tout au long de la vie, de réduire les contraintes matérielles qui pèsent sur l’accès au travail et de mieux répartir les opportunités sur le territoire. Autrement dit, de passer d’un modèle qui segmente et exclut à un modèle qui organise la participation.
Ce que les chiffres révèlent en creux, c’est l’ampleur de la marge disponible. Le Maroc n’a pas besoin de chercher sa croissance ailleurs – elle est déjà là, dans un capital humain que l’économie n’a pas encore appris à mobiliser pleinement. Tant que la question de la participation ne sera pas traitée comme centrale, le Maroc continuera à sous-performer en mobilisant pleinement ses forces vives.