Le Maroc peut-il, et doit-il, reprendre le contrôle de son propre transport maritime ? C’est l’une des questions sur lesquelles se sont penchés certains experts du panel consacré au développement de la flotte nationale lors des Assises Maritimes Nationales de Tanger. Dans un contexte international marqué par les mutations géoéconomiques et les impératifs croissants de souveraineté logistique, les réponses esquissent une ambition structurée et concrète.
Depuis la fin des années 1990, le Royaume dépend largement des armateurs étrangers pour acheminer ses marchandises, et cette dépendance a un coût. En 2022, les dépenses de transport maritime ont atteint près de 4 milliards de dollars, dont l’essentiel a bénéficié à des opérateurs étrangers. En 2024, malgré une hausse de 43 % du budget global du transport et de la logistique (porté à 10,6 milliards de dirhams), seulement 26 millions de dirhams ont été consacrés directement au secteur maritime, confirmant la nécessité de renforcer une flotte nationale compétitive.
Najib Cherfaoui, expert portuaire et maritime, estimait dans une interview accordée à Challenge que ce déséquilibre n’est pas une fatalité. Selon lui, le Maroc a déjà su, par le passé, se doter d’une flotte compétitive : « En 1985, le pavillon national assurait 23 % du volume portuaire import-export, soit 7,36 millions de tonnes. Nous l’avons fait une fois, nous pouvons le refaire », a-t-il précisé.
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Il faut dire que la flotte marocaine a connu plusieurs périodes fastes, notamment entre 1977 et 1993, avant de s’effacer progressivement au profit des grandes compagnies internationales. Depuis, S.M. le Roi Mohammed VI a appelé à la renaissance d’une marine marchande nationale, compétitive et moderne, une orientation que les Assises ont précisément vocation à traduire en actes.
Des leviers concrets
Certains spécialistes du secteur maritime ont identifié les segments prioritaires sur lesquels le Maroc peut s’appuyer. Le plus évident s’impose de lui-même, à savoir les vracs solides et liquides (phosphates, engrais, charbon ou hydrocarbures), qui représentent à eux seuls plus de 70 millions de tonnes par an, soit l’essentiel du commerce maritime national. À cela s’ajoute le potentiel du cabotage conteneurisé, que le Maroc pourrait progressivement réserver aux capitaux nationaux, à l’image de ce que pratiquent déjà les États-Unis, le Canada ou l’Union européenne.
La faisabilité financière, quant à elle, ne fait pas de doute pour Najib Cherfaoui : « L’État n’aurait pas à financer directement la flotte, mais à jouer un rôle de garant dans les transactions. Le principe est simple : le navire finance son propre achat grâce aux recettes générées par le marché national. » Une flotte de vingt vraquiers de 35 000 tonnes chacun serait ainsi accessible pour un investissement estimé à environ un milliard de dollars. Et les gains potentiels sont considérables : si le Maroc retrouvait un taux de couverture similaire à celui de 1987, soit 37 % du tonnage, il pourrait économiser jusqu’à 1,5 milliard de dollars en devises chaque année, selon l’expert maritime.
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À l’occasion de ces premières Assises maritimes nationales, le cabinet Boston Consulting Group (BCG) a présenté également les conclusions de l’étude stratégique sur la constitution d’une marine marchande nationale, réalisée pour le compte du ministère du Transport et de la Logistique. Cette mission s’inscrit dans le prolongement du discours prononcé par S.M. le Roi Mohammed VI à l’occasion du 48è anniversaire de la Marche Verte, le 6 novembre 2023, dans lequel le Souverain appelait à la création d’une flotte nationale «forte et compétitive».
Présentée par Younes Zrikem, Partner et directeur au sein du BCG, l’étude trace une trajectoire ambitieuse pour le secteur maritime marocain. À l’horizon 2030, elle prévoit la mise en service de 21 nouveaux navires constituant le premier noyau d’une marine marchande nationale. Cette flotte serait composée de 13 navires exploités par des opérateurs nationaux et de 8 navires détenus sous pavillon marocain.
Selon les projections du cabinet, la réalisation de ce programme nécessitera un investissement estimé à près de 3,4 milliards de dirhams. En contrepartie, il pourrait générer un chiffre d’affaires annuel d’environ 3,6 milliards de dirhams et permettre la création de plus de 1 200 emplois directs et indirects.
La stratégie proposée repose sur trois segments jugés prioritaires. Le premier concerne les navires RoRo et RoPax, dédiés respectivement au transport de marchandises roulantes et de passagers. L’objectif est de permettre à la flotte nationale de capter 50 % des flux entre le Maroc et l’Europe transitant par le détroit de Gibraltar. Le deuxième segment porte sur le transport de vrac solide, avec l’ambition d’assurer entre 20 % et 40 % des échanges marocains de phosphates, d’engrais, de charbon ou encore de clinker. Enfin, le cabotage de conteneurs, ou feedering, vise à conquérir entre 5 % et 10 % des flux reliant la Méditerranée à l’Afrique atlantique.
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À plus long terme, le BCG identifie également trois filières à fort potentiel : le transport de l’hydrogène vert et de ses dérivés, les produits pétroliers et carburants, ainsi que les liaisons RoRo/RoPax longue distance entre le Maroc, l’Afrique et l’Europe.
Pour assurer la réussite de cette stratégie, l’étude recommande plusieurs réformes structurantes. Celles-ci concernent notamment le financement et l’assurance, à travers l’intégration du secteur maritime dans les mécanismes de soutien à l’investissement et la mise en place de solutions de crédit-bail inspirées des modèles européens. Le cabinet plaide également pour une réforme fiscale reposant sur l’instauration d’une taxe au tonnage en remplacement de l’impôt sur les sociétés pour les armateurs nationaux. Enfin, il préconise une modernisation du cadre réglementaire, incluant la simplification des procédures portuaires, le renforcement des prérogatives de la Direction de la marine marchande et un assouplissement des règles de recrutement des personnels navigants. Une série de mesures destinées à jeter les bases d’une véritable souveraineté maritime marocaine.

Réformes et partenariats
Au-delà des aspects financiers et opérationnels, les discussions ont mis en avant la nécessité de réformes réglementaires et procédurales pour améliorer la compétitivité du pavillon marocain et encourager l’investissement privé. Les intervenants ont également souligné l’importance des partenariats public-privé et de la coopération avec les opérateurs internationaux, afin d’accompagner l’émergence progressive d’un écosystème maritime national intégré.
À l’issue des échanges, plusieurs recommandations ont été formulées : promotion de la stratégie maritime nationale, élaboration d’une charte d’investissement dédiée, développement progressif des capacités nationales dans le transport maritime et simplification des procédures administratives.
Toujours est-il que ce panel a permis de réaffirmer l’ambition du Royaume de consolider sa souveraineté maritime et logistique, conformément à la vision de S.M. le Roi Mohammed VI visant à faire du Maroc un acteur maritime régional et international de référence.
Formation et innovation : préparer les marins de demain
Dans un secteur maritime en pleine mutation technologique, ce panel a placé le capital humain au centre des échanges. Les représentants de la Marine Royale, de l’Institut Supérieur d’Études Maritimes (ISEM), des armateurs et des institutions de formation ont dressé un état des lieux des transformations qui redéfinissent les métiers de la mer : digitalisation, automatisation, intelligence artificielle, cybersécurité et transition énergétique. Les discussions ont souligné l’urgence d’anticiper les besoins futurs en compétences, de moderniser les dispositifs de formation et de renforcer leur attractivité auprès des jeunes. La consolidation des passerelles entre établissements de formation et opérateurs économiques a été jugée essentielle pour aligner les profils formés sur les réalités du marché. Par ailleurs, les recommandations appellent à une stratégie nationale intégrée de formation maritime, au développement des partenariats public-privé, ainsi qu’à la promotion de la recherche et de l’innovation. Enfin, la montée en puissance des compétences liées à la transition énergétique et à la digitalisation figure parmi les priorités, avec, en perspective, la création d’une Université Maritime à Tanger et le repositionnement de l’ISEM comme pôle d’excellence national.
Logistique maritime : le Maroc en route vers le hub régional
Ce panel a souligné le rôle clé de la logistique maritime dans la compétitivité du Maroc. Les débats ont mis en avant l’importance de l’intermodalité entre ports, rail et routes pour réduire les coûts et fluidifier les échanges, ainsi que le potentiel des zones logistiques intégrées dans les chaînes de valeur industrielles. Quant à la digitalisation portuaire (e-paiement, plateformes numériques, IA), elle a été présentée comme un levier majeur de performance, tandis que la dimension environnementale a rappelé la nécessité de réduire les émissions en cohérence avec les engagements du Royaume. Les recommandations portent également sur le développement de corridors logistiques intelligents vers l’Afrique, la création de zones logistiques proches des ports et l’accélération de la transformation digitale. En filigrane, une ambition claire : faire du Maroc une plateforme incontournable reliant l’Europe, l’Afrique et l’Atlantique.