Dans toute formation sociale (FS) et à toute époque, les êtres humains ont appris à vivre en groupes, tout en aspirant constamment à une amélioration continue de leurs conditions de vie matérielles et immatérielles. Une «vie meilleure» où pain et liberté sont inséparables.
«Printemps arabe» rime avec «Rue arabe», expressions utilisées au singulier, malgré la pluralité des situations. Une autre expression, plus récente, regroupe ou réunit les mouvements sociaux dans le «monde arabe», réalité hétérogène: «Echaâb Yourid !» (le Peuple veut/revendique/exige !). Ce cri cristallise, en fait, en même temps, un appel à la liberté et à l’exercice effectif de l’autodétermination, c’est-à-dire à l’exercice de la démocratie directe. Pour Akram Belkaïd, journaliste dans le monde diplomatique, «Rue arabe» est une expression renvoyant aussi à «l’image d’un espace sous tension». De même, elle ferait allusion à «un acteur politique de premier plan et comme une menace latente».
Ce serait même un «raccourci journalistique», voire «un spectre agité par les chancelleries occidentales». A. Belkaïd cite le juriste Raphaël Kempf : «Avant 2011, l’expression «la rue» n’était utilisée que pour décrire les soulèvements et émeutes apparemment sans but qui explosaient de temps à autre dans les villes d’Egypte et du monde arabe. C’était un vocabulaire plein de mépris pour les aspirations démocratiques réelles de ces peuples»(1). D’autres concepts nouveaux vont émerger traduisant surtout un effort de compréhension des spécificités des mouvements sociaux dans des formations sociales différentes de celles de l’Europe.
C’est notamment le concept de «Hirak» (action/mouvement exprimant une aspiration à l’émancipation individuelle et collective). Ce concept vise aussi à exprimer plus concrètement une «action collective», comme manifestation d’une «conscience collective» où les «peuples arabes» essaient d’ «avoir leur destin en main», bien que leurs capacités soient encore faibles/fragiles. Devrait-on pour autant conclure hâtivement que la «Rue arabe» n’existe pas ? Ce serait remplacer un raccourci par un autre. D’autres perceptions sont possibles. Les FS dans le «monde arabe» ont connu une forte urbanisation/sédentarisation des populations au cours des dernières décennies.
Le «non-développement industriel» n’a pas permis l’émergence d’un prolétariat organisé et capable de peser et de jouer un rôle social et politique dans les espaces urbains. La plupart des Etats arabes ont tiré leurs ressources principalement de la rente pétrolière accaparée par des familles ou des clans/castes militaires, sans légitimité démocratique. Les pays ne détenant pas cette rente comme le Maroc, la Tunisie ou l’Egypte, vont connaitre, après leurs indépendances, des mouvements sociaux, avec des moments insurrectionnels, souvent vite étouffés, parfois dans le sang. Ces mouvements sont demeurés intrinsèquement faibles/fragiles, non seulement à cause de la répression pratiquée de manière préventive et systématique, mais aussi à cause de l’absence d’un travail social plus profond pouvant générer des projets sociopolitiques, communs ou tout au moins fédérateurs mais suffisamment mobilisateurs.
En plus de cela, la corruption/récupération des élites a permis aux pouvoirs en place d’empêcher l’émergence de projets sociopolitiques alternatifs et d’affaiblir les tentatives d’auto-organisation des catégories sociales qui subissent l’exclusion socioéconomique et l’injustice sociale. D’où le caractère cyclique et spontané des mouvements sociaux qualifiés souvent empiriquement d’émeutes ou de révoltes urbaines, ou encore de «révoltes du pain», appelées à devenir bientôt des «révoltes du pain et de l’eau». Dans cette réalité en mouvement permanent, le «Hirak» est représentatif d’un «moment de fièvre sociale», plus ou moins durable, selon le degré d’enracinement, à la recherche d’une maturité sociopolitique autour d’un projet de société.
Dans ce contexte, la «Rue arabe» est cet «espace commun» où les gens se rencontrent, se connaissent, échangent au sens le plus large, et où s’affirme la prise de conscience d’un «vivre ensemble» à construire en commun, démocratiquement. C’est une réalité objective appelée à devenir subjective, c’est-à-dire muter en conscience sociale collective et alternative, pour donner naissance simultanément à un projet de société et à un nouveau mode de gouvernance, fondé sur le contrat social, en tant qu’acte de naissance d’un nouveau système politique où les individus assujettis/opprimés brisent leurs chaines internes et externes pour s’émanciper en édifiant une citoyenneté consacrant l’indissociabilité de la liberté et de la responsabilité.
(1) Hors-série Monde Diplomatique. Manuel d’autodéfense intellectuelle géopolitique.