En l’espace de quelques semaines, Mehdi Tazi, président de la Confédération Générale des Entreprises du Maroc (CGEM), a conduit deux missions économiques majeures en Afrique de l’Ouest, dessinant les contours d’une diplomatie patronale qui mise sur l’intégration régionale.
La première étape de cette offensive ouest-africaine a pris forme à Abidjan, où la CGEM a participé aux Assises du Groupe consultatif pour le financement du Programme national de développement (PND) 2026-2030 de la Côte d’Ivoire. Mehdi Tazi y a conduit une délégation de dirigeants marocains représentant plus de 100 entreprises, signe que le secteur privé marocain ne se déplace plus en éclaireurs mais en bataillon serré.
Le timing est judicieux : la Côte d’Ivoire, principale destination des investissements marocains en Afrique avec 1,24 milliard de dirhams d’IDE en 2024, s’apprête à dérouler un programme de développement dont 70% du financement est attendu du secteur privé. Une aubaine pour les entreprises marocaines, déjà solidement implantées dans la banque, les télécommunications, les engrais, l’énergie ou encore l’industrie pharmaceutique.
Lire aussi | Maroc-Mali : un Forum d’Affaires pour renforcer la coopération
Lors de la Journée des investisseurs, Mehdi Tazi a joué la partition de la complémentarité, appelant à « accélérer les partenariats industriels, les co-investissements et les joint-ventures ». Derrière cette rhétorique consensuelle se profile une vision plus ambitieuse : faire de la présence marocaine en Côte d’Ivoire un laboratoire de l’intégration économique africaine, portée par les entreprises.
Par ailleurs, les entretiens menés en marge des assises révèlent les rouages de cette diplomatie patronale. La rencontre avec Ahmed Cissé, président de la Confédération Générale des Entreprises de Côte d’Ivoire (CGECI), a abouti à un ajustement du Groupe d’Impulsion Économique Maroc-Côte d’Ivoire pour l’aligner sur les priorités du PND. Une décision technique qui traduit la volonté de transformer une instance de dialogue en outil opérationnel.
Plus significatif encore, l’entretien avec Sidi Ould Tah, président du Groupe de la Banque africaine de développement (BAD), et celui avec Nathalie Kouassi Akon, directrice générale d’IFC pour l’Afrique de l’Ouest. Ces discussions sur la nouvelle architecture financière de la BAD et les mécanismes de garantie pour les entreprises à l’export dessinent les contours d’un écosystème financier pensé pour accompagner l’expansion des groupes marocains. Les entreprises marocaines, parfois freinées par l’accès au financement ou la couverture des risques, pourraient y trouver des solutions concrètes à leurs difficultés opérationnelles.
Lire aussi | La CGEM veut mobiliser les opérateurs marocains autour du PND en Côte d’Ivoire
Dans ce paysage, les grandes entreprises marocaines ont déjà pris position, notamment dans la banque, les télécoms ou l’immobilier. Pourtant, une lecture plus fine du marché révèle une réalité souvent sous-estimée : les PME marocaines disposent d’un avantage stratégique décisif. Proximité culturelle, agilité opérationnelle, expertise dans des marchés émergents… autant d’atouts qui leur permettent de capter des segments encore peu structurés mais à forte croissance.
Bamako: turbo sur l’économie
Le Forum d’affaires Mali-Maroc du 23 juillet avait des airs de pari. Pari que la coopération économique peut survivre aux turbulences politiques. Avec plus de 300 opérateurs économiques marocains et maliens réunis, et la présence des ministres de l’Industrie et du Commerce des deux pays, le forum a dépassé le stade de la simple rencontre protocolaire. La délégation marocaine, rassemblait des entreprises issues de secteurs stratégiques – agroalimentaire, énergie, BTP, mines, finance, télécommunications – couvrant ainsi l’essentiel du spectre économique malien en quête de partenaires.
Deux accords majeurs sont sortis de cette rencontre. Le premier, la signature d’un protocole entre la CGEM et le Conseil national du patronat du Mali (CNPM) actant la relance du Conseil d’affaires Maroc-Mali, coprésidé par Moncef Ziani et Sory Ibrahima Maïga. Une institution qui aura pour mission d’identifier des projets d’investissement, d’accompagner les entreprises et de formuler des recommandations pour améliorer le climat des affaires. Le second, un accord entre la Fédération nationale de l’électricité, de l’électronique et des énergies renouvelables du Maroc (FENELEC) et son homologue malienne (FENEM), qui place le secteur énergétique au cœur du nouveau partenariat.
Lire aussi | BANK OF AFRICA finance la réalisation d’un projet routier prioritaire en Guinée
Ces accords ne sont pas anodins. Ils traduisent une stratégie de co-investissement qui dépasse la simple relation commerciale. L’objectif affiché – transformer une coopération historique en « partenariat de co-développement » . Le Maroc apporte ses capitaux et son savoir-faire. Le Mali offre ses ressources, son marché et, potentiellement, une porte d’entrée vers l’espace ouest-africain. Les entreprises maliennes, de leur côté, pourraient utiliser le Maroc comme « plateforme industrielle, logistique et financière » pour accéder aux marchés régionaux et internationaux.
L’Atlantique comme horizon
Un thème récurrent a traversé les interventions à Bamako : « l’Initiative Atlantique ». Présentée comme un levier pour offrir aux pays du Sahel un accès stratégique à l’océan, elle est perçue comme un accélérateur potentiel de la connectivité régionale. Ce projet donne une dimension géopolitique à la démarche économique de la CGEM, inscrivant l’expansion des entreprises marocaines dans une vision continentale intégrée.
Il faut dans ce prisme d’idée rappeler que la séquence Abidjan-Bamako dessine les contours d’une diplomatie économique marocaine dynamique. Mehdi Tazi et la CGEM opèrent désormais sur un mode opérationnel, avec des objectifs chiffrés, des calendriers et des mécanismes de suivi.
Lire aussi | La CGEM inaugure le Conseil d’Affaires Maroc‑Kazakhstan
Cette approche répond à une double nécessité : pour les entreprises marocaines, il s’agit de trouver des relais de croissance. Pour les pays d’accueil, l’apport marocain représente une alternative crédible aux partenaires traditionnels, combinant proximité géographique, capital sectoriel. « À titre tout à fait personnel — n’étant plus engagé dans les instances de la CGEM —, je constate que l’offensive menée par Mehdi Tazi en Afrique de l’Ouest s’inscrit au cœur de la stratégie marocaine de diplomatie économique.
Le Maroc ne cherche pas seulement à étendre ses marchés d’exportation ; il construit un réseau d’interdépendances économiques et industrielles profondes avec ses partenaires historiques que sont la Côte d’Ivoire, le Sénégal ou le Mali. En s’inscrivant directement dans les plans nationaux de développement locaux — à l’image du PND 2026-2030 ivoirien —, le patronat marocain passe d’une démarche commerciale classique à une véritable intégration des chaînes de valeur régionales (agroalimentaire, énergie, finance, infrastructures). », nous confie l’ancien Vice-Président du Patronat et Vice-Président de l’Asmex Akim Marrakchi.
Et d’ajouter :« Cette projection vers le Sud n’est pas isolée : elle est le prolongement opérationnel de la vocation de hub du Royaume. En connectant le tissu industriel marocain à l’Afrique de l’Ouest, le Maroc démontre que la véritable puissance régionale réside aujourd’hui dans l’indispensabilité mutuelle et le co-développement ».