Longtemps dépendante des technologies et des modèles de recherche développés ailleurs, le continent cherche aujourd’hui à bâtir sa propre souveraineté scientifique. Au Maroc, l’Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P) mise sur la recherche, l’intelligence artificielle, l’innovation et l’entrepreneuriat pour faire de la science un moteur de transformation économique et de compétitivité à l’échelle du continent.Hicham El Habti, président de l’Université Mohammed VI Polytechnique pour Challenge détaille en exclusivité la stratégie de l’institution pour faire de la recherche son arme redoutable. Analyse .
Pendant des décennies, l’Afrique a construit sa croissance en exportant ses ressources naturelles et ses talents, tout en important les technologies, les brevets et les innovations développées ailleurs. Cette dépendance scientifique, longtemps perçue comme une fatalité, est aujourd’hui devenue l’un des principaux freins à la transformation économique du continent. Dans une économie mondiale où la valeur se concentre désormais autour des données, de l’intelligence artificielle, des semi-conducteurs, de la recherche appliquée et de la propriété intellectuelle, produire des matières premières ne suffit plus. Ce sont désormais les pays capables de maîtriser la science, d’innover et d’industrialiser leurs découvertes qui imposent leur puissance économique.
L’enjeu dépasse largement le cadre universitaire : il touche à la souveraineté industrielle, à la sécurité alimentaire, à la transition énergétique, à la santé, à la compétitivité des entreprises et, plus largement, à la capacité des États africains à définir eux-mêmes leur trajectoire de développement. Alors que le continent ne représente qu’environ 1% des dépenses mondiales en recherche et développement malgré une population qui dépasserait 2,5 milliards d’habitants en 2050, la bataille de la souveraineté scientifique devient un impératif stratégique.
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Dans cette nouvelle géographie mondiale de la connaissance, le Maroc entend jouer un rôle de premier plan. À travers l’Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P), le Royaume construit progressivement un modèle inédit qui dépasse largement les missions traditionnelles d’un établissement d’enseignement supérieur. L’ambition est de faire de la recherche un véritable levier de création de richesse, d’industrialisation et d’innovation au service du continent africain. Supercalculateur, laboratoires de très haute technologie, intelligence artificielle, incubateurs, capital-risque, partenariats internationaux et réseaux de chercheurs africains composent désormais un même écosystème. Pour Challenge, Hicham El Habti, président de l’UM6P, explique comment cette stratégie entend faire du Maroc un acteur central de la souveraineté scientifique africaine.
La souveraineté scientifique, nouveau levier de puissance
Pour Hicham El Habti, la souveraineté scientifique ne se limite pas à disposer d’universités performantes. Elle suppose avant tout la capacité de maîtriser l’ensemble de la chaîne de production de la connaissance.« La souveraineté scientifique repose sur trois dimensions complémentaires. La première concerne les infrastructures de recherche et de calcul (…). La deuxième est celle des capacités scientifiques (…). Enfin, la troisième est celle de l’agenda scientifique», nous confie le Président de l’UM6P.Et il faut dire que cette vision traduit un changement de paradigme.
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Pendant longtemps, les chercheurs africains ont été contraints d’envoyer leurs échantillons dans des laboratoires européens ou américains, faute d’équipements disponibles localement. Cette dépendance ralentissait les travaux scientifiques, augmentait les coûts et limitait la maîtrise des données produites sur le continent. En investissant dans des infrastructures comme le supercalculateur Toubkal ou les CoreLabs, l’UM6P cherche à inverser cette logique et à rapatrier sur le continent des capacités scientifiques longtemps externalisées.
L’objectif est également de permettre aux chercheurs africains de définir leurs propres priorités scientifiques. Agriculture résiliente, gestion de l’eau, transition énergétique, mines critiques, santé publique ou intelligence artificielle adaptée aux langues africaines constituent autant de sujets qui ne peuvent plus être abordés uniquement à travers des modèles conçus dans d’autres contextes.
Faire de la recherche un moteur économique
L’originalité du modèle développé par l’UM6P réside dans son articulation étroite entre recherche, industrie et entrepreneuriat. Contrairement au modèle universitaire classique, où les découvertes restent souvent confinées aux publications scientifiques, l’université marocaine cherche à transformer rapidement ses résultats en innovations industrielles. Cette stratégie s’appuie sur des structures comme InnovX, UM6P Ventures ou StartGate, qui accompagnent les chercheurs dans la création de start-up, le dépôt de brevets et la valorisation économique de leurs travaux. L’objectif est de faire émerger des entreprises technologiques africaines capables de produire localement des solutions adaptées aux réalités du continent.
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Cette approche s’inscrit également dans une logique de souveraineté industrielle. Produire la connaissance est une première étape ; la transformer en produits, services et technologies commercialisables constitue le véritable défi. « Le modèle de l’UM6P repose sur un principe que l’on peut qualifier de capital patient, comparable à celui qui a permis, aux États-Unis du XIXe siècle, l’émergence des “land-grant universities” : un financement structurel de long terme, adossé à un acteur économique de premier plan, qui libère l’institution du cycle court des financements annuels. Par ailleurs, on remarquera que partout dans le monde, les universités les plus influentes sont devenues bien davantage que des lieux de transmission des savoirs », explique Hicham El Habti.
L’intelligence artificielle comme nouvelle bataille stratégique
L’intelligence artificielle représente aujourd’hui l’un des principaux terrains de compétition mondiale. Les grands modèles sont essentiellement développés aux États-Unis et en Chine, à partir de données, de langues et de références culturelles qui reflètent rarement les réalités africaines. Pour éviter une nouvelle dépendance technologique, l’UM6P mise sur AI Movement, premier centre de catégorie II de l’UNESCO consacré à l’intelligence artificielle en Afrique, ainsi que sur le Consensus de Rabat sur l’Intelligence Artificielle, destiné à promouvoir une gouvernance africaine de cette technologie. L’enjeu est de permettre au continent de produire ses propres modèles, de former ses talents et de développer des usages adaptés à ses besoins économiques.
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« Après les matières premières, puis les infrastructures, la prochaine compétition mondiale se joue autour des données, de la puissance de calcul, des modèles d’intelligence artificielle et des talents capables de les développer. Aujourd’hui, les grands modèles d’IA sont presque exclusivement conçus aux États-Unis ou en Chine, à partir de données, de langues et de références culturelles qui reflètent rarement les réalités africaines. Pourtant, l’Afrique représente la plus grande population de jeunesse au monde et produit des volumes de données en forte croissance.
Avec AI Movement, premier centre de catégorie II de l’UNESCO consacré à l’intelligence artificielle en Afrique, et les travaux engagés autour d’une gouvernance africaine de l’IA, avec notamment le Consensus de Rabat sur l’Intelligence Artificielle de juin 2024, l’UM6P ambitionne de faire émerger une réflexion africaine sur les usages, la gouvernance et la production autour de cette révolution technologies d’IA. »
Le défi des talents africains
La souveraineté scientifique passe également par la capacité à retenir les compétences. Chaque année, des milliers d’ingénieurs et de chercheurs africains poursuivent leur carrière à l’étranger, alimentant les grands pôles d’innovation mondiaux. Pour Hicham El Habti, la question n’est plus uniquement celle du retour physique des talents, mais de leur connexion permanente avec les écosystèmes africains grâce aux Global Hubs installés en France, au Canada et aux États-Unis, ainsi qu’au réseau UM6P Associates, qui mobilise les diasporas scientifiques africaines autour de projets communs.« Notre ambition n’est pas seulement de bâtir une université de rang mondial ; elle est de démontrer qu’une université africaine peut devenir un moteur de souveraineté scientifique, d’innovation et de transformation économique pour l’ensemble du continent. »
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Cette déclaration résume l’ambition portée par l’UM6P. Au-delà des classements universitaires, l’université cherche à démontrer que la recherche peut devenir un véritable instrument de politique économique, d’influence géopolitique et de transformation industrielle. À travers cette stratégie, le Maroc ne cherche pas seulement à renforcer son propre écosystème d’innovation ; il ambitionne de devenir la plateforme scientifique à partir de laquelle l’Afrique construira progressivement sa souveraineté technologique.
« L l’UM6P incite ses chercheurs à valoriser leur propriété intellectuelle, développe des incubateurs scientifiques au plus près des laboratoires et investit dans des infrastructures de pointe comme CoreLabs, une plateforme scientifique multidisciplinaire qui rassemble des équipements de très haute technologie en imagerie et caractérisation des matériaux, biosciences et chimie analytique. Ouverte aux chercheurs, aux industriels et aux partenaires académiques, elle permet de réaliser localement l’ensemble du cycle expérimental – de l’observation à la validation des résultats – avec des équipements jusqu’ici rarement accessibles en Afrique. L’objectif est double: d’abord réduire la dépendance du continent à des laboratoires étrangers pour les analyses avancées, tout en accélérant le passage de la découverte scientifique à l’innovation industrielle », précise le Président de l’UM6P.
Pour rappel, depuis son inauguration, l’UM6P poursuit sa mission de promotion de l’apprentissage, la recherche et l’innovation centrés sur l’Afrique. L’université se concentre sur des domaines tels que l’agriculture durable, les énergies renouvelables et la transition verte, l’intelligence artificielle et la science des données, la sécurité de l’eau et l’innovation industrielle. Sa communauté académique compte aujourd’hui près de 7 300 étudiants, issus de 40 nationalités, dont 1 000 doctorants. Avec 80 % des étudiants bénéficiant de bourses, dont 60 % à plein financement, l’UM6P fait de l’inclusion et de l’accessibilité le cœur de sa mission. Son écosystème entrepreneurial a accompagné plus de 1 000 fondateurs et porteurs d’idées, contribuant à transformer la recherche en entreprises viables.