Spécialiste de l’ingénierie pour les secteurs automobile, ferroviaire et aéronautique, l’entreprise espagnole Ingedetec ouvre un bureau technique à Tanger. Selon une communication de l’entreprise, l’investissement initial vise à augmenter ses exportations de 50% et accroître son chiffre d’affaires de 5%. Décryptage.
Ingedetec n’est pas un géant. Ses 220 collaborateurs dans le monde, dont une centaine basée en Catalogne, en font un acteur de taille intermédiaire, agile, déjà rodé à l’export puisqu’il dispose de filiales en Allemagne et au Mexique. Ce profil n’est pas anodin. Là où les grands groupes industriels déploient des moyens colossaux pour verrouiller leurs chaînes d’approvisionnement, une PME spécialisée dans la conception, le développement et les essais techniques pour l’automobile, le ferroviaire et l’aéronautique joue une partition différente : celle de l’intégration fine dans un écosystème existant. La direction de l’entreprise le formule sans ambages : « L’ouverture de ce bureau constitue une étape stratégique pour s’appuyer sur un écosystème industriel déjà très structuré et renforcer nos liens avec les grands donneurs d’ordre ».
Derrière cette déclaration de principe se cache un calcul économique précis. Tanger, avec son complexe portuaire Tanger Med, sa zone franche et ses usines automobiles (Renault, Stellantis) et aéronautiques, offre une concentration de clients potentiels que peu de régions méditerranéennes peuvent égaler. S’implanter à Tanger, c’est pour Ingedetec réduire les coûts de transaction, fluidifier les échanges techniques avec ses donneurs d’ordre et surtout, capter en temps réel les besoins non satisfaits en matière d’ingénierie. L’entreprise table sur une hausse de 50 % de ses exportations mondiales et une progression de 5 % de son chiffre d’affaires dès la première année.
Lire aussi | Les investisseurs portent « une confiance croissante » au Maroc, assure la présidente de la BEI
« Le secteur de l’ingénierie au Maroc est appelé à de profondes mutations. La perspective de la coupe du monde de football 2030 mais aussi le rythme pris par le développement des provinces du Sud ou encore l’enjeu de l’eau, ressource rare, nécessitent des investissements structurants d’une diversité et de volumes financiers jamais connus dans le Royaume.
Les maîtres d’ouvrage publics (Etat, agences publiques, SRM, collectivités, etc.) sont sous la double contrainte de calendriers de réalisation très courts et du respect par les entreprises de spécifications techniques rigoureuses sur les équipements technologiques et de normes internationales (aéroports et ports, stades, etc.) », nous confie Michel Vialatte expert en gouvernance et consultant international.
Il poursuit: « la qualité, l’expertise et la haute technicité de l’ingénierie à laquelle ils font appel est donc essentielle. Face au volume accéléré des commandes, les cabinets d’ingénierie marocains (NOVEC, CID, ADI, etc.) sont saturés et peinent à satisfaire le besoin, malgré les efforts accomplis depuis plusieurs années pour renforcer leurs équipes d’ingénieurs et élargir leur gamme de compétence. Ils ont à faire face à la concurrence de filiales marocaines de groupes d’ingénierie généraliste européens, tels qu’EGIS, SETEC Maroc, de sociétés d’ingénierie spécialisées dans des activités à haute valeur ajoutée et de niche, par exemple dans le domaine ferroviaire avec Vulcain Maroc ou Ingerop/HPM et celui de l’eau avec SEGIC Ingénierie Maroc. Des opérateurs économiques asiatiques, chinois ou coréens, commencent également à s’installer».
Le Maroc comme passerelle vers l’Afrique ?
Par cette ouverture à Tanger, le groupe « franchit le pas du continent africain », nous confi l’économiste Samuel Mathey. C’est une formulation qui mérite d’être interrogée. S’agit-il d’une simple implantation au Maroc, ou d’une tête de pont pour des ambitions plus larges ? La logique voudrait que Tanger serve de hub logistique et administratif pour des projets en Afrique subsaharienne, où les besoins en ingénierie ferroviaire, aéronautique et automobile sont en forte croissance. Mais le texte ne mentionne pas explicitement cette dimension. Il se contente de souligner l’ancrage « durable » dans « les chaînes de valeur industrielles marocaines en pleine croissance ».
Lire aussi | Croissance, demande, épargne: le HCP fait le point sur la situation économique du Maroc
Selon Juan José Marcos, PDG d’Ingedetec, « s’implanter à Tanger est une décision stratégique pour poursuivre notre croissance, tirer parti d’un environnement industriel bien établi et renforcer notre proximité avec les entreprises clés du secteur ». Il a ajouté que ce nouveau bureau consolidera la présence de l’entreprise en Afrique du Nord et servira de plateforme pour la prestation de services en Europe.
Cette prudence est peut-être volontaire. Ingedetec, PME de 220 personnes, ne peut pas se permettre de disperser ses forces. « Elle choisit d’abord de consolider sa position au Maroc avant d’envisager une expansion plus large. Mais le choix de Tanger, plutôt que Casablanca ou Rabat, est en soi un signal. Tanger est le point de contact le plus proche de l’Europe, le premier maillon d’une chaîne logistique qui descend vers l’Afrique. En s’installant là, Ingedetec se donne les moyens de desservir à la fois le marché marocain et, à terme, les projets continentaux qui émergeront le long du corridor atlantique ou de la dorsale ferroviaire », précise l’économiste.
Batteries et systèmes électriques : un positionnement technologique porteur
L’activité d’Ingedetec couvre « les systèmes électriques, l’éclairage, les batteries et les composants de véhicules ». Ce spectre technique n’est pas choisi au hasard. L’automobile marocaine est en pleine mutation vers l’électrique, avec des annonces récentes sur des usines de batteries et des véhicules à faibles émissions. Le ferroviaire, porté par le projet de train à grande vitesse Kénitra-Marrakech et l’extension du réseau, exige des compétences pointues en signalisation, alimentation électrique et systèmes embarqués. L’aéronautique, enfin, cherche à intégrer davantage de composants électroniques et de systèmes de bord.
En positionnant son bureau tangérois sur ces créneaux, Ingedetec ne se contente pas de suivre ses clients historiques : elle anticipe les besoins futurs d’un Maroc qui veut industrialiser sa transition énergétique et numérique. L’expertise dans les batteries, en particulier, est un atout majeur dans un contexte où le royaume ambitionne de devenir un acteur régional de la mobilité électrique. Si Ingedetec parvient à décrocher des contrats de conception ou d’essais pour des projets locaux de batteries, elle pourrait se trouver en position de force face à des concurrents moins spécialisés.
Lire aussi | BAM maintient le taux directeur, prévoit une croissance à 5,2% et une inflation modérée
« L’arrivée de l’espagnol Ingedetec à Tanger n’est donc pas une surprise puisque ce spécialiste de l’ingénierie ferroviaire, des énergies renouvelables et dans les domaine aéronautique et automobile, par ses compétences et références, « colle » parfaitement avec les secteurs de pointe de l’économie marocaine et ceux appelés à un développement puissant (énergie et ferroviaire). L’enjeu de souveraineté économique pour le Maroc existe donc aussi dans le domaine de l’ingénierie où les acteurs marocains sont aujourd’hui victimes d’un effet de palier, peinant à accroitre leur volume d’activité tout en garantissant un niveau de sécurité et de performance de leurs prestations et services », précise Vialatte.
Un pari sur 2027
La feuille de route est claire : dans un premier temps, le bureau de Tanger gérera les contrats existants de l’entreprise. Il s’agit d’une phase de rodage, où l’antenne tangéroise apprend à connaître les processus internes, les exigences des clients et les spécificités du marché local. Mais dès 2027, l’objectif est tout autre : le bureau devra « s’émanciper en prospectant ses propres marchés au Maroc et en pilotant des missions techniques en totale autonomie », explique le CEO du groupe.
Ce calendrier est révélateur. Ingedetec ne vient pas à Tanger pour y rester dépendante de sa maison mère. Elle veut créer une filiale qui respire par elle-même, capable d’identifier des opportunités que les bureaux catalans ne verraient pas, de répondre à des appels d’offres spécifiques au Maroc et de développer une offre adaptée aux besoins locaux. L’autonomie programmée est un signe de confiance, mais aussi une nécessité : pour être compétitive sur le marché marocain, une entreprise d’ingénierie doit pouvoir réagir vite, sans avoir à attendre des validations depuis Barcelone.
Lire aussi | Conformité: le Maroc ambitionne de devenir une référence
Pour rappel, l’expansion d’Ingedetec s’inscrit dans le cadre de la nouvelle stratégie d’internationalisation du gouvernement catalan pour la période 2026-2030, mise en œuvre par l’intermédiaire d’ACCIÓ. Cette initiative vise à aider les entreprises catalanes à s’adapter à l’évolution du commerce mondial et comprend des objectifs tels que le maintien du leadership de la Catalogne en matière d’exportations au sein de l’Espagne, l’accompagnement de 2 000 entreprises catalanes supplémentaires dans leurs exportations et l’augmentation à 3 500 du nombre d’entreprises catalanes possédant des filiales à l’étranger. Il faut d’ ailleurs noté que la stratégie comprend également le programme public-privé Catalunya Exporta, destiné à soutenir les entreprises catalanes dans leur croissance internationale et leurs activités d’exportation.