Après une croissance estimée à 4,9 % en 2025 et une prévision de 4,2 % pour 2026, l’économie marocaine semble avoir retrouvé une dynamique plus soutenue. Mais a-t-elle réellement changé de palier ? Pour Hassan Edman, la réponse dépend moins des performances conjoncturelles que de la capacité du Royaume à consolider ses moteurs structurels de croissance.
Challenge : Après une croissance estimée à 4,9 % en 2025, la Banque mondiale table sur 4,2 % en 2026. Ces niveaux traduisent-ils un véritable relèvement du potentiel de croissance de l’économie marocaine ?
Hassan Edman : Il convient d’abord de saluer la performance : 4,9 % en 2025, contre 4,4 % en 2024, constitue selon la Banque mondiale elle-même, la meilleure performance de la décennie, à l’exception de 2021, où la croissance exceptionnelle de +8,2% s’expliquait principalement par l’effet de rattrapage post covid, après la récession tout aussi exceptionnelle de -7,2% en 2020. Mais quand on regarde la composition de cette croissance plutôt que son seul niveau, le diagnostic est plus nuancé. Cette performance repose largement sur deux moteurs conjoncturels : le rebond agricole, après plusieurs années de sécheresse successives, et l’accélération exceptionnelle de l’investissement public lié aux grands chantiers sportifs, avec plus de 190 milliards de DH engagés dans le ferroviaire, les routes, les aéroports et les stades, à l’approche de la Coupe du monde 2030. Or, un moteur agricole dépend de la pluviométrie, et un moteur d’investissement public lié à des échéances sportives est par nature temporaire.
La Banque mondiale confirme d’ailleurs elle-même le poids du facteur conjoncturel en sens inverse : le choc énergétique lié aux tensions au Moyen-Orient aurait amputé la croissance 2026 de près de 0,8 point, ramenant la prévision de près de 5 % à 4,2 %. Cette sensibilité, pour ne pas dire vulnérabilité, de l’économie marocaine aux chocs externes ponctuels est précisément le signe d’une croissance dont les moteurs structurels ne sont pas encore suffisamment consolidés. Le véritable test sera l’après-2030 : une fois les chantiers sportifs achevés, si une nouvelle sécheresse survient et si le Maroc demeurait fortement dépendant des marchés énergétiques mondiaux, verra-t-on l’économie marocaine se maintenir naturellement autour de 5 %, ou retombera-t-elle vers son rythme structurel plus proche de 3 à 3,5 %, qui prévalait avant ce cycle favorable ? C’est cette question, et non le chiffre de l’année, qui déterminera si le Maroc a réellement changé de palier. A mon avis, le Maroc peut tout à fait atteindre des taux de croissance de 5 %, voire les dépasser.
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Mais cette perspective exige des transformations profondes : sur le plan social, institutionnel, en matière de gouvernance, d’équité et de capital humain. L’enjeu central est de convertir l’élan d’investissement lié à l’horizon 2030 en mécanismes durables d’effet multiplicateur, capables d’alimenter la demande intérieure, l’investissement privé, l’emploi et, progressivement, la productivité. Autrement dit, il ne suffit pas de tirer profit de la dynamique pré-2030 : il faut la transformer en une trajectoire de croissance plus endogène, plus inclusive et, surtout, viable bien au-delà de cette échéance.
Challenge : Le Maroc semble aujourd’hui capable de soutenir une croissance autour de 4 %, mais peine à franchir durablement le cap des 5 à 6 % ?
H.E. : Ces verrous ne sont pas isolés, ils s’auto-entretiennent, et j’insisterais particulièrement sur deux d’entre eux qui, à mon sens, conditionnent tous les autres. Le premier est la taille et la structuration du tissu productif. Une économie où l’informel pèse encore près de 60 % des transactions dans certains secteurs comme le commerce de proximité, où 72,2 % des créations d’entreprises s’appuient sur l’autofinancement et où à peine 2,1 % des unités informelles disposent d’un compte bancaire professionnel, ne peut pas dégager les gains de productivité nécessaires à une croissance de 5 à 6 %. Cette structure atomisée limite mécaniquement les économies d’échelle, l’investissement technologique et l’accès au financement bancaire classique.
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Le second verrou, qui découle largement du premier, est le financement des entreprises et l’investissement privé. L’investissement au Maroc repose encore à 66 % sur le secteur public contre un tiers pour le privé, un déséquilibre que j’ai déjà eu l’occasion de qualifier de frein direct à la dynamique de croissance. Le capital humain et la productivité en pâtissent également, mais de façon plus indirecte : c’est l’inadéquation persistante entre formation et besoins du marché du travail, particulièrement criante en milieu rural, qui limite la capacité du pays à absorber une croissance plus rapide sans tensions inflationnistes ni pénuries de compétences. En somme, tant que le tissu productif restera dominé par des unités de petite taille, peu bancarisées et peu connectées à l’innovation, la productivité globale du pays restera plafonnée, quel que soit le montant de l’investissement public injecté.
Challenge : L’investissement public demeure un moteur important de l’activité. Le passage à un palier supérieur de croissance ne suppose-t-il pas désormais un relais beaucoup plus important de l’investissement privé ?
Oui, c’est exactement ce que je viens de souligner dans ma réponse précédente. Premier point clé : la domination de l’investissement public génère un effet d’éviction qui pèse sur l’investissement privé et, plus largement, sur l’initiative entrepreneuriale. Et donc, renverser graduellement cette tendance, pour que l’investissement privé devienne la composante majoritaire de l’investissement global, s’impose aujourd’hui comme un levier incontournable pour retrouver une croissance plus robuste, plus dynamique et durable. C’est d’ailleurs l’objectif affiché par la nouvelle politique actionnariale de l’État. Mais sur le terrain, ce basculement se heurte à des obstacles.
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Le poids de l’État dans certains secteurs, les difficultés d’accès au financement pour les TPME, les contraintes réglementaires et administratives, les lacunes en matière de concurrence, et le décalage entre les compétences disponibles et les besoins réels du marché du travail. Le cadre des partenariats public-privé mérite lui aussi d’être renforcé : la loi 86-12 reste perfectible face à la complexité des grands projets, et certaines zones d’ombre, sur les garanties financières de l’État, la révision des contrats ou la lisibilité des appels d’offres, peuvent décourager les investisseurs privés. Sans oublier les difficultés des entreprises privées à atteindre une taille critique et à s’ouvrir aux marchés.
L’enjeu de fond, à mon sens, n’est pas d’avoir moins d’État, mais d’avoir mieux d’État : un État qui assume pleinement son rôle d’investisseur stratégique, de régulateur et de garant de la cohésion sociale, tout en ouvrant davantage d’espace à l’investissement privé, à l’innovation et à l’entrepreneuriat. C’est un élément déterminant pour transformer la dynamique actuelle en une trajectoire de croissance plus solide, productive, inclusive et durable.
Enfin, cette transformation ne peut se faire sans une contribution accrue des entreprises et établissements publics eux-mêmes. Les subventions aux EPP dépassent aujourd’hui 40 milliards de DH par an, une charge qui pèse sur la marge de manœuvre budgétaire de l’État et qui devra être résorbée pour dégager l’espace fiscal nécessaire à l’accompagnement du secteur privé, notamment via des incitations fiscales et des mécanismes de financement innovants.
Challenge : Malgré la croissance, la question de l’emploi reste centrale. Pourquoi l’économie marocaine peine-t-elle encore à transformer davantage les points de PIB en emplois durables et qualifiés ?
H.E. : Les chiffres parlent d’eux-mêmes : un taux de chômage national de 21,3 % selon le recensement général de 2024, et un taux des jeunes NEET, c’est-à-dire les jeunes ni en emploi, ni en études, ni en formation, qui atteint 33,6% chez les 15-29 ans, soit près de 2,9 millions de personnes. Oui, cette situation révèle bien une faiblesse structurelle du modèle de croissance actuel, et pas seulement un problème conjoncturel. Deux de ses moteurs principaux créent en effet peu d’emplois durables et qualifiés par nature.
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L’investissement public dans les grands chantiers d’infrastructure génère beaucoup d’emplois de construction, utiles mais temporaires par définition, qui disparaissent une fois l’ouvrage achevé. Quant à l’agriculture, sa modernisation à travers le Plan Maroc Vert puis Génération Green, aussi nécessaire soit-elle pour la productivité et la résilience climatique, a paradoxalement réduit la demande de main-d’œuvre à travers l’automatisation de nombreuses tâches, notamment via les programmes d’irrigation économe en eau.
Le déficit majeur se situe du côté de la structure sectorielle de notre économie. Le secteur tertiaire représente aujourd’hui la plus grande part du PIB marocain, mais il s’agit d’un ensemble très hétérogène : une partie importante des activités de services demeure peu productive, faiblement créatrice d’emplois qualifiés et souvent caractérisée par une forte informalité. À l’inverse, l’industrie, bien que représentant une part plus réduite du PIB, possède un potentiel important en matière de création d’emplois directs, d’emplois induits et de montée en qualification, notamment à travers les chaînes de valeur industrielles.
J’ajouterai l’inadéquation persistante entre l’offre de formation et les besoins réels du marché du travail, ainsi que le poids de l’emploi informel, presque 2,53 millions d’emplois sans contrat et très peu protégés socialement selon le HCP. Tant que la croissance restera tirée par le cycle des grands chantiers et par une agriculture volatile plutôt que par un tissu industriel et de services diversifié, le lien entre points de PIB et emplois durables restera structurellement distendu.
Challenge : Quels leviers permettraient concrètement au Maroc d’installer une croissance de 5 à 6 % dans la durée, plutôt que de l’atteindre ponctuellement ?
H.E. : Je vois cinq leviers complémentaires, dont l’un a déjà fait ses preuves : il s’agit moins de l’inventer que de le répliquer. L’automobile en est la démonstration la plus emblématique. Devenue le premier secteur exportateur du Royaume en 2014, elle a généré 154,4 milliards de dirhams d’exportations en 2025, soit près de 33 % des exportations marocaines, et 93,7 milliards à fin juin 2026, en hausse de 17,4 %. C’est la preuve qu’un secteur peut basculer, en une quinzaine d’années, du simple assemblage vers un écosystème industriel intégré, créateur de valeur et d’emplois. Le premier levier consiste donc à répliquer cette trajectoire dans les filières émergentes, batteries pour véhicules électriques, hydrogène vert, électronique automobile, en privilégiant le transfert de compétences et de technologie, les joint-ventures intégrées et la constitution d’écosystèmes industriels plutôt qu’une simple logique de sous-traitance. À cela doit s’ajouter la consolidation et surtout la diversification de nos marchés d’exportation, notamment vers l’Afrique, les marchés émergents et les chaînes de valeur internationales à plus forte valeur ajoutée.
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Un autre levier majeur concerne la territorialisation intelligente des investissements. Il faut désormais dépasser le simple rattrapage infrastructurel pour construire, dans chaque territoire, des écosystèmes fondés sur ses ressources et ses avantages comparatifs : logistique à Tanger, agro-industrie dans les régions agricoles, économie bleue à Dakhla, etc. Le quatrième consiste à réussir la reprise agricole sans revenir à un modèle fortement dépendant de l’emploi rural. La modernisation agricole, les sécheresses répétées et l’exode rural ont fortement réduit l’emploi agricole et rural. Les données disponibles font état d’une perte de près d’un million d’emplois ruraux entre 2006 et 2023. La mobilisation de 2 190 hectares de foncier public en 2025, ayant permis 38 projets et 466 millions de dirhams d’investissement, doit donc s’accompagner d’une montée en gamme vers l’agro-industrie, la transformation et les services agricoles à plus forte valeur ajoutée, afin que la croissance agricole génère également des emplois qualifiés.
Enfin, il me paraît essentiel d’accélérer la formalisation progressive de l’économie informelle, qui constitue l’un des gisements de productivité encore largement sous-exploités du pays.