Plus de deux ans et demi après le séisme survenu dans le Haut Atlas, le rapport élaboré par l’Observatoire du Programme de reconstruction post-séisme dans le Haut Atlas (OPRPSHA), créé à l’initiative de Transparency Maroc, est une occasion d’apprécier la gestion publique des catastrophes naturelles. C’est aussi une occasion pour sortir des auto-évaluations gouvernementales à caractère narcissique et de partager le regard d’un acteur indépendant de la société civile.
Tout d’abord, il y a lieu de rappeler que le programme intégré de reconstruction du Grand Atlas est un plan d’urgence de cinq ans (2024-2029), doté de 120 MMDH, avec pour objectif de réhabiliter les zones sinistrées par le séisme et de contribuer à un développement territorial, intégré et inclusif. Dès le début, un premier constat a permis d’observer un grand écart entre d’une part l’ambition politique officielle initialement affichée, l’ampleur du financement annoncé et les moyens mobilisés, et d’autre part les montants réellement dépensés et les réalisations effectives constatées sur le terrain.
L’OPRPSHA s’est basé principalement sur les enquêtes de terrain sur la base d’un échantillon significatif composé de 454 ménages dans les douars les plus impactés par le séisme et situés dans les provinces d’Al Haouz et de Chichaoua. Les résultats des investigations menées ont révélé « un processus de reconstruction inégal, lent et socialement inéquitable », voire injuste.
Ainsi, dans le secteur de l’éducation, le communiqué du Chef de gouvernement, daté du 10 septembre 2025, soit deux ans après le séisme, reconnait explicitement que dans plusieurs provinces d’Al Haouz, Azilal et Chichaoua, 220 établissements scolaires ne sont pas encore opérationnels. De ce fait, l’avenir de milliers d’élèves est gravement compromis pour la 3ème année consécutive.
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Pour les établissements des soins de santé, et pour l’ensemble de la province d’Al Haouz, connue pour son relief accidenté et ses montagnes les plus hautes de l’Afrique du Nord, il existe un seul « hôpital de proximité » avec 45 lits. En plus, cet hôpital est dépourvu de plusieurs spécialités chirurgicales et médicales de première nécessité, de professionnels de santé, d’équipements et de médicaments. L’hôpital d’Aït Ourir, dont les travaux de construction ont été entamés depuis plus de 12 ans (en 2013) n’a pas encore ouvert ses portes. Des dizaines de centres de santé (CS) n’ont pas été réhabilités. Au niveau de toute la région, le manque de professionnels de santé est chronique. L’accès aux soins nécessite un déplacement sur des dizaines de kilomètres, avec un manque de moyens de transport adéquat pour les personnes malades.
En matière d’habitat, le 22 septembre 2023, le gouvernement avait annoncé un taux d’effondrement total des habitats de 32%. Quelques mois plus tard, ce taux a bizarrement chuté à 10%. La différence de 22% met en doute les données établies par les agents d’autorité et exploités par les commissions compétentes. Cette réduction a surtout permis aux pouvoirs publics de baisser drastiquement les aides destinées aux sinistrés et d’alléger le budget alloué à la reconstruction des zones sinistrées. Ainsi, parmi les enquêtés, 17 ménages ont perçu l’aide de 140 000 DH, soit 3,75% des ménages interrogés. Alors que 102 ménages ont reçu des sommes de 20 000 à 80 000 DH (22,46% des ménages interrogés). La classification administrative et bureaucratique des dégâts par les agents d’autorité, est perçue par les victimes comme étant aléatoire, arbitraire et injuste. La présence d’habitations sommaires, l’absence de solutions durables pour les douars situés dans les zones dites à risques, et les retards administratifs, ont prolongé la « phase d’urgence ».
Les normes de construction imposées par le programme public sont en déphasage par rapport à la réalité, aux besoins et aux attentes de la population sinistrée. Avant le séisme, la superficie couverte moyenne des maisons rurales variait entre 100 et 200 m² pour 43% et plus de 200 m² pour 10% des enquêtés. La norme imposée de 50 à 70 m² constitue l’un des motifs de mécontentement et de refus du programme gouvernemental. Au cours de l’enquête, de nombreux cas de favoritisme clanique et de corruption ont été évoqués par les sinistrés interrogés. Le retrait brutal des tentes distribuées a été une opération menée arbitrairement. 209 des personnes interrogées et non relogées vivent encore dans des habitats insalubres. Ces ménages résident encore sous des tentes (77), dans des conteneurs (100), ou des habitats de fortune (32). Ces chiffres révèlent les réalisations effectives.
L’état des infrastructures, notamment routières, reflète des résultats similaires : retard des réalisations et inadéquation avec les besoins prioritaires de la population.
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Le développement des activités économiques, axe fondamental du Programme, est encore à ses débuts, malgré le montant ambitieux du budget annoncé (98 MMDH). Ce montant n’a pas été décliné dans le budget général de l’Etat (BGE). Ainsi, les conditions de vie des citoyens dans les zones sinistrées n’ont pas cessé de se dégrader. L’impact du séisme demeure durable. En fait, le séisme dans le Haut Atlas a surtout révélé une réalité territoriale et sociale auparavant invisibilisée. 42% des enquêtés sont au chômage. Près de 50% vivent avec moins de 1000 DH/mois. 16,3% des ménages sont dirigés par des veuves, taux révélateur des pertes humaines. Les femmes cheffes de foyer sont souvent exclues du programme de reconstruction. L’approche genre y est totalement absente. Par ailleurs, des cas de décès ont été enregistrés dans les tentes ou conteneurs, ou suite à des effondrements. Le mouvement social des sinistrés a reçu comme réponse la répression. Ainsi, le coordinateur de la Coordination des sinistrés, Saïd Aït Mehdi, a été condamné à 1 an de prison ferme, ainsi que trois autres membres de la coordination, condamnés chacun à 4 mois de prison ferme.
En matière de gouvernance du Programme de reconstruction, trois constats majeurs ont été relevés : ralentissement de l’action publique ; absence d’écoute et d’interaction entre les pouvoirs publics et les citoyens ; prédominance des organes du ministère de l’Intérieur et d’une logique sécuritaire. De 2024 à 2025, le pilotage du programme a connu un ralentissement. Les réunions des commissions ont été rares et la mise en place de l’Agence de développement du Haut Atlas a connu un retard de plus de 18 mois. Cette dernière ne dispose que de 15 employés. De ce fait, un grand fossé s’est creusé entre l’Etat et les communautés sinistrés.
Sur le plan financier, le déficit de transparence est la règle. Le « Fonds spécial n° 126 » affiche un montant de 23 MMDH, la contribution du BGE est assez faible, et les dépenses sont souvent incompatibles avec la mission principale du Fonds. Cette défaillance a été relativement palliée par la solidarité interfamiliale et citoyenne. « Dans l’ensemble, l’accès du citoyen à l’information, la reddition des comptes et la participation au suivi, demeurent extrêmement limités ».
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Les statistiques officielles indiquent un taux d’achèvement de 90%. Ce taux n’a rien à voir avec les observations de la réalité sur le terrain (Voir tableau ci-contre). La reconstruction, telle qu’envisagée à travers les orientations royales, n’a rien à voir avec la réalité observée. La cause principale réside dans la démarche TOP-DOWN et l’absence de participation citoyenne. Le mouvement social revendicatif a été réprimé et invisibilisé médiatiquement.
D’après le rapport de l’OPRPSHA, le programme ne souffre pas d’un manque de ressources, mais d’un déficit de vision, de gouvernance, de coordination, d’équité, de transparence, d’écoute et de participation citoyenne. La première solution est dans la reconnaissance de la centralité de la population sinistrée, en tant que levier principal d’efficacité collective. Ainsi, face à cet échec, Transparency Maroc a appelé à la constitution d’une commission d’enquête parlementaire et au lancement d’une procédure de contrôle par la Cour des Comptes de l’ensemble du Programme. Cet appel s’inscrit dans le chantier du développement territorial intégré en vue de faire face aux inégalités spatiales et sociales. C’est aussi une voie pouvant illustrer concrètement le début d’une rupture avec un mode de gouvernance archaïque et arbitraire. Plus qu’une affaire technico-sécuritaire, la reconstruction des zones sinistrées par le séisme dans le Haut Atlas est d’abord une question politique. Sa réussite effective est aussi un premier pas vers la réconciliation entre l’Etat et les citoyens.
En fait, le séisme dans le Haut Atlas a surtout révélé une réalité territoriale et sociale auparavant invisibilisée.
OPRPSHA : les dix principaux chiffres à retenir
42 % des personnes interrogées déclarent être sans emploi depuis le séisme, suite à un effondrement massif des activités économiques ;
2. 50 % des ménages interrogées disposent d’un revenu mensuel inférieur à 1 000 DH : niveau de pauvreté critique;
3. 28 % des foyers les plus pauvres ne reçoivent aucune aide sociale avant le séisme : défaillance de ciblage public;
4. 92 % des ménages déclarent un effondrement total ou partiel de leur maison : impact matériel quasi universel;
5. 57 % des ménages déclarent que leurs habitations ont été totalement détruites : perte d’actifs et nécessité de reconstruction intégrale;
6. 33 % des ménages ne vivent pas dans leur logement au moment de l’enquête (fin 2025) : reconstitution inachevée de l’habitat;
7. 89.5% (soit 209 ménages) parmi ceux non relogés vivent encore en tentes ou conteneurs : hébergement d’urgence prolongé;
8. 68 % seulement ont reçu l’aide d’urgence (2 500 DH/mois) : un tiers de la population sinistrée exclu du principal soutien financier;
9. 45% des ménages interrogés ont été exclus de l’aide à la reconstruction : couverture partielle et insuffisante pour un programme universel annoncé ;
10. 71 % des exclus de l’aide au logement citent un blocage administratif comme cause.