À l’heure où le débat sur l’énergie nucléaire continue de polariser l’opinion publique en Europe, le Maroc semble, lui, envisager cette technologie comme une alternative énergétique stratégique. Lors du récent sommet mondial sur l’énergie nucléaire, le Royaume a, ainsi, mis sur la table ses ambitions dans ce domaine, dans un contexte marqué par la transition énergétique, la souveraineté énergétique et la nécessité de sécuriser des sources d’électricité décarbonées.
Alors que la transition énergétique s’impose comme l’un des grands défis stratégiques du XXIᵉ siècle, l’énergie nucléaire revient progressivement au cœur du débat mondial. Longtemps mise à l’écart dans plusieurs pays occidentaux à la suite de catastrophes majeures comme Fukushima, cette technologie est aujourd’hui réévaluée dans un contexte marqué par la hausse de la demande énergétique, la nécessité de réduire les émissions de carbone et les tensions géopolitiques sur les marchés des hydrocarbures. Dans ce cadre, le nucléaire apparaît pour certains États comme une solution capable de produire une électricité abondante, stable et décarbonée.
C’est dans cet esprit que s’est tenu à Paris, le 10 mars 2026, le deuxième Sommet mondial sur l’énergie nucléaire, organisé avec l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA). Ce rendez-vous a rassemblé dirigeants politiques, experts et industriels autour d’une question centrale : le nucléaire peut-il redevenir un pilier de la sécurité énergétique mondiale ? Les discussions ont notamment porté sur la nécessité d’augmenter les investissements dans cette filière et sur la perspective de tripler les capacités nucléaires mondiales d’ici 2050 afin de répondre aux besoins énergétiques croissants tout en limitant les émissions de CO₂.
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Dans ce contexte global, plusieurs pays émergents ont exprimé leur intérêt pour cette technologie. Parmi eux, le Maroc s’est distingué en affichant une volonté d’explorer progressivement l’option nucléaire civile dans sa stratégie énergétique. Représenté lors du sommet par le chef du gouvernement Aziz Akhannouch, le Royaume a souligné l’importance d’intégrer à terme cette technologie dans son mix énergétique afin de renforcer sa souveraineté énergétique et soutenir ses ambitions industrielles. Pour Rabat, la question du nucléaire ne se limite pas à la production d’électricité. Elle s’inscrit dans une réflexion plus large sur l’avenir énergétique du pays, notamment dans les domaines du dessalement de l’eau de mer, de la production d’hydrogène vert et du développement de la médecine nucléaire.
« Le Maroc accorde une attention particulière aux petits réacteurs modulaires (PRM) du fait de leurs nombreux avantages – notamment leur adaptabilité, qui facilite l’intégration », avait déclaré, en septembre de l’année dernière, Leila Benali, ministre de la Transition énergétique et du Développement durable, dans une déclaration adressée au forum scientifique de l’AIEA.
Un objectif de 52% avant 2030
Le chef du gouvernement, Aziz Akhannouch, a indiqué lors du sommet que cette option s’inscrit dans la continuité de la stratégie énergétique lancée en 2009. Elle est fondée sur la diversification du mix, le développement des énergies renouvelables et la sécurité énergétique. « À fin 2025, les énergies renouvelables représentent plus de 46 % des capacités installées de notre système électrique, et nous atteindrons 52 % avant 2030 », a-t-il déclaré dans son discours relayé par la presse locale.
Pour le Chef du Gouvernement, le nucléaire civil pourrait ouvrir de nouvelles perspectives pour le pays, notamment dans la production d’hydrogène vert, le dessalement de l’eau de mer ou encore la médecine nucléaire. Depuis le lancement de sa stratégie énergétique en 2009, le Maroc a engagé une transformation profonde de son mix énergétique. Le pays s’est notamment imposé comme un leader africain dans le développement des énergies renouvelables, avec des projets emblématiques dans le solaire et l’éolien. Cependant, malgré ces avancées, la question de la sécurité énergétique reste centrale. « Dans un mix électrique il y’à ce qu’on appelle l’électricité de base produite au Maroc avec le charbon, et l’électricité variable produite généralement par ́les renouvelables.
Si le Maroc a décidé de sortir du charbon en 2040, la décision doit être prise entre le gaz et le nucléaire pour produire cette électricité de base. Est-ce que le report du projet FSRU et gazoducs qui allait produire cette électricité de base peut être interprété comme un futur choix possible du nucléaire, c’est très possible, dans la mesure où il n’y’a pas une troisième solution, pour produire en base. Le nucléaire c’est un grand investissement au départ, mais le coût du kWh reste fixe pendant des dizaines d’années.
La production au gaz est moins coûteuse au départ, mais le prix du kWh peut connaître de très fortes variations, n’oublions pas que le prix de revient du kWh gaz est passé de 0.7 à 4.55 Dh/kWh en 2022 selon le conseil de la concurrence. Les fluctuations du coût du kWh produit au gaz peuvent poser de grands problèmes à la production électrique, contrairement au nucléaire ou le combustible a de fortes chances d’être marocain, avec l’extraction de l’uranium des phosphates, estimé à 6.9 Millions de tonnes, avec une teneur entre 100 et 200 ppm. Par valorisation de ses phosphates, le Maroc peut disposer de plusieurs milliers d’années d’énergie électrique grâce au nucléaire », nous confie l’expert en énergie Said Guemara.
Une solution pour l’eau ?
Avec la rareté de la ressource hydrique qui a touché le pays depuis des années, dans de nombreuses grandes villes, la seule solution pour éviter de transporter sur de longues distances l’eau provenant des sources naturelles est d’avoir recours au dessalement de l’eau de mer. Pendant les dix dernières années, la capacité de dessalement a augmenté de 18% par an et il est presque certain que ce taux de croissance sera beaucoup plus élevé au cours des prochaines années.
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Alors même si la technologie du dessalement est une alternative au stress hydrique, la question du cout de l’énergie est un défi. Et aujourd’hui la source d’énergie nucléaire semble être une alternative. Notons que l’Agence internationale de l’énergie atomique étudie les possibilités du dessalement nucléaire depuis les années 1960. Plusieurs États Membres de l’Agence se sont intéressés au dessalement nucléaire. C’est aujourd’hui le cas du Maroc qui semble voir dans ce procédé une piste intéressante pour le développement de son écosystème de stations de dessalement. Le protocole d’accord entre l’entreprise marocaine Water and Energy Solutions et Rosatom dans le domaine du dessalement est un fait éloquent qui étaye les ambitions du Maroc dans ce chantier.
Contacté par Challenge, l’expert en énergie Amine Bennouna, demeure dubitatif: » La production du Maroc c’est près de 40 000 GWh, et on a plus de 80% qui sont occupés par des opérateurs privés qui ont des contrats jusqu’après 2045. Qu’est-ce qu’on fait de ces opérateurs ? Ensuite, il y a un problème technique au-delà des questions de bonne volonté. Et il faut dire que le nucléaire ne donne pas de souveraineté énergétique ». Et d’ajouter: « Aujourd’hui lorsqu’ on écoute le discours de la France sur la solution du nucléaire, on voit juste la logique de vente et de construction de centrale nucléaire ».
De son côté, l’expert en durabilité, Omar Beniacha nous confirme que « le Maroc à des ambitions dans le domaine du nucléaire énergétique ». Cependant pour lui cette technologie a des coûts énormes. « Ceci étant il faut reconnaître que l’énergie nucléaire est un bon moyen pour réduire le coût du dessalement et avoir évidemment un dessalement propre ».
Projet central: quelle approche ?
Dans les projets de développement d’infrastructure nucléaire civile, l’AIEA préconise l’approche par étape. Il s’agit d’une méthode globale et progressive visant à aider les pays qui envisagent ou planifient d’acquérir leur première centrale nucléaire. L’expérience suggère qu’il s’écoule environ 10 à 15 ans entre l’examen initial de l’option nucléaire par un pays et l’exploitation de sa première centrale nucléaire. L’objectif est d’aider les États membres à comprendre les engagements et les obligations associés au développement d’un programme électronucléaire. Les pays qui disposent déjà de l’énergie nucléaire peuvent évaluer leur état de préparation à une expansion.
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L’approche par étapes divise les activités nécessaires à la mise en place de l’infrastructure d’un programme électronucléaire en trois phases progressives de développement, la durée de chacune dépendant du degré d’engagement et des ressources mises en œuvre dans le pays. L’achèvement de chaque phase est marqué par un « jalon » spécifique au cours duquel les progrès peuvent être évalués et une décision peut être prise quant à l’état de préparation pour passer à la phase suivante.
Les trois phases du développement de l’infrastructure nécessaire au soutien d’un programme électronucléaire sont les suivantes :
Phase 1: Considérations avant de prendre la décision de lancer un programme électronucléaire ; une étude de préfaisabilité aidera un pays à établir une position nationale forte et à répondre à la question clé : pourquoi le nucléaire ? Ce processus commence au début de la phase 1, après que l’énergie nucléaire soit incluse comme option dans la stratégie énergétique.
Phase 2: Travaux préparatoires à la passation des marchés et à la construction d’une centrale nucléaire après prise d’une décision politique ; au cours de cette phase, les organisations clés ainsi que les cadres juridiques et réglementaires sont établis.
Phase 3: Les activités visant à contracter, autoriser et construire la première centrale nucléaire sont entreprises.