La complexité des procédures de la Banque africaine de développement (BAD) est le prix d’accès à une gouvernance certifiée et compétitive. Pour les patrons marocains, ignorer ce texte revient à naviguer sans carte dans des eaux qui, désormais, sont régies par les standards les plus exigeants du continent. Détails.
Partout dans le monde, l’acronyme ESG (Environnement, Social et Gouvernance) est de toutes les discussions. Aujourd’hui, dans ce nouveau monde marqué par les risques de tous genres, jamais le capitalisme en tant que système économique n’a été autant fragilisé. Crise du Covid, urgence climatique et énergétique, guerre en Ukraine, fracture sociale…autant d’épisodes qui au-delà de leurs externalités négatives ont interpellé la conscience collective de l’élite mondiale sur la prise en compte des risques non financiers et par ricochet posé les bases d’un tout nouveau genre de matrice économique.
Ainsi, enterrant pour de bon l’économie dites de «prédation», dans ce nouveau paradigme financier, l’entreprise est contrainte de s’inscrire dans une posture de business éthique. De plus, pour sa durabilité et sa pérennité, elle devra privilégier la rentabilité non financière au détriment des réflexes de rente. En clair, l’émergence des critères ESG tournés vers un système économique qui met au centre de ses préoccupations l’environnement, l’humain et la gouvernance, a pour objectif de placer la planète au cœur des actions des grandes entreprises.
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Au Maroc, ces questions de métriques ESG sont déjà appliquées par les filiales des multinationales et résonnent au sein du top management des grands groupes nationaux. Cependant récemment dans un nouveau rapport la BAD met le curseur un angle clé de cette thématique. Derrière l’apparente technicité du rapport de la BAD, se cache une mutation silencieuse mais décisive : l’entrée du capital humain dans l’ère de la conformité environnementale, sociale et de gouvernance. Pour les entreprises marocaines, il ne s’agit plus seulement de former, recruter ou produire, mais de s’aligner sur des standards internationaux qui conditionnent l’accès au financement, à la compétitivité et aux marchés globaux.
Ce basculement consacre une logique de marché où la compétence devient une commande industrielle plutôt qu’un produit éducatif standardisé. L’entreprise ne recrute plus un diplôme, elle spécifie un besoin opérationnel, et le système de formation s’adapte en conséquence. Cette logique marque une rupture profonde avec les modèles traditionnels, souvent déconnectés des réalités économiques. Mais cette nouvelle centralité du secteur privé s’accompagne d’une exigence accrue : celle de la conformité aux standards ESG. Le rapport de la BAD introduit un ensemble de mécanismes — EIES, PGES, CRUI — qui encadrent strictement les conditions environnementales, sociales et de gouvernance des projets. Autrement dit, l’accès aux opportunités offertes par le programme est conditionné par la capacité des entreprises à intégrer ces normes dans leur fonctionnement quotidien.
«Le capital humain devient un pilier central des exigences ESG. Pour les entreprises marocaines, la responsabilité sociétale ne se limite plus à afficher des engagements, mais à investir concrètement dans la formation, l’adaptation des compétences et l’employabilité. Alignée sur des standards internationaux, cette approche fait de la formation un enjeu stratégique de compétitivité, d’accès au financement et d’intégration durable dans les chaînes de valeur mondiales », nous confie Ouafaa Jrondi, Senior Manager Stratégie et Durabilité à BearingPoint.
L’ESG comme condition d’accès au financement et aux marchés
Le deuxième niveau de lecture est financier et stratégique. L’ESG n’est pas une contrainte administrative supplémentaire : il devient un filtre d’accès au capital international. Les entreprises qui s’alignent sur ces standards bénéficient d’un avantage compétitif majeur, tandis que celles qui les ignorent s’exposent à une marginalisation progressive.
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La logique est claire : dans un environnement globalisé, les bailleurs de fonds — à commencer par la BAD — exigent des garanties sur la gestion des risques environnementaux et sociaux. Le programme classe ainsi les projets dans des catégories de risque, impose des mécanismes de gestion des plaintes, et exige une participation active des parties prenantes.
Cette évolution transforme la nature même de l’investissement. Ce dernier ne se mesure plus uniquement en termes de rentabilité financière, mais intègre désormais des critères de durabilité, d’inclusion et de responsabilité. Pour les entreprises marocaines, cela implique une montée en compétence rapide sur des sujets souvent négligés : santé et sécurité au travail, égalité de genre, prévention du harcèlement, protection des données ou encore impact environnemental.
À titre d’exemple, accueillir des apprentis sans dispositif de protection adéquat ou sans politique anti-harcèlement peut désormais entraîner des risques juridiques et réputationnels, notamment dans le cadre de projets financés par des institutions internationales.
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Contacté par challenge, l’expert en GRC, Mounim Zaghloul déclare: «Effectivement, le sujet ESG est en train de gagner en maturité et au-delà des objectifs de conformité ou de reporting, il y a un besoin de donner du sens à la démarche ESG en la mettant au cœur des stratégies métiers des organisations».
De son côté, l’expert en RSE Tariq Essaid est revenu sur la genèse de cette révolution morale du système économique: «La responsabilité des investisseurs envers le développement durable est bien présente depuis le début du siècle précédent notamment à travers les exigences des fonds des églises (années 30) et fonds de retraites (années 50). Pour le Maroc, comme vous le savez, il a abrité, en décembre 2005, les intégrales de l’investissement sous le thème de l’investissement socialement responsable. Il s’est inscrit dans pratiquement beaucoup d’initiatives qui visent ce volet de la responsabilité sociétale. On cite par exemple le label CGEM, qui reste une initiative très remarquable pour la RSE, sachant que la CGEM et d’autres organisations Marocaines sont signataires de la charte initiale dans le cadre du Global Compact».
Et de poursuivre: «Il y a d’autres faits, au niveau national, qui marquent cet engagement sociétal, notamment l’INDH, la charte de l’environnement et du développement durable, la Stratégie nationale du développement durable et la généralisation de la couverture sociale. Comme vous le savez, la circulaire de l’AMMC 03-19 du 20 février 2019 relative aux opérations et informations financières a intégré le reporting ESG avec une annexe relative à son contenu».
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D’après le même interlocuteur, la norme IWA 48:2024, selon l’ISO, intitulée «Cadre pour la mise en œuvre des principes environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG)», fournit un cadre de haut niveau et des principes directeurs pour aider les organisations à intégrer les pratiques ESG dans leur culture organisationnelle. Elle vise à soutenir la gestion de la performance ESG, ainsi que la mesure et la communication de ces performances, en favorisant la cohérence, la comparabilité et la fiabilité des rapports ESG à l’échelle mondiale.
Pour Tariq Essaid, «la question qui se pose aujourd’hui, quel que soit le référentiel adopté, c’est la mise en œuvre et surtout le nombre d’organisations inscrites dans le processus pour asseoir une culture RSE avec un effet tangible sur la performance, la société et l’environnement».