Alors que le smartphone est devenu l’outil numérique incontournable du quotidien des Marocains, les prix du neuf ne cessent de grimper, rendant les modèles haut de gamme inaccessibles pour la majorité. Dans ce contexte, le marché du reconditionné connaît une croissance significative, porté par de nouveaux acteurs qui entendent professionnaliser un secteur encore largement dominé par l’informel. Amine Ghaiti, co-fondateur de ReLab.ma, décrypte les ressorts de cette tendance et les ambitions de sa startup.
Au Maroc, acheter un téléphone reconditionné relève encore, dans la majorité des cas, d’un parcours incertain. Entre les étals de Derb Ghallef et quelques vendeurs isolés, l’offre reste fragmentée, peu standardisée et largement dominée par l’informel.
Pourtant, les fondamentaux du marché sont en train de basculer. «Le smartphone est au cœur de la vie numérique du Marocain : réseaux sociaux, paiement mobile, travail, éducation. Tout passe par l’écran», explique Amine Ghaiti, co-fondateur de ReLab.ma. En parallèle, la flambée des prix du neuf crée un décalage croissant avec le pouvoir d’achat. «Un iPhone 16 Pro représente deux à trois mois de salaire médian. Le reconditionné apporte une réponse concrète à cette équation : accéder à la technologie premium sans compromettre son budget», poursuit-il.
Toujours selon l’expert, «il y a également un effet de maturation du consommateur. Les Marocains comprennent de plus en plus que “reconditionné” ne signifie pas “défectueux”. Quand des acteurs structurés comme ReLab proposent une garantie, un diagnostic transparent et un packaging soigné, la perception change. On passe du marché de la débrouille à une véritable offre commerciale».
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Résultat : une demande en forte progression, mais encore insuffisamment structurée pour inspirer pleinement confiance. Et contrairement aux idées reçues, le reconditionné ne s’adresse plus uniquement à une clientèle contrainte. Selon ReLab.ma, trois grandes catégories d’acheteurs se dessinent.
«Le premier, qui constitue notre cœur de cible, ce sont les jeunes actifs et étudiants de 20 à 35 ans. Ils veulent un iPhone ou un Samsung Galaxy S haut de gamme, ils sont tech-savvy, mais leur pouvoir d’achat ne suit pas les prix du neuf», souligne Amine Ghaiti.
Le deuxième profil, «ce sont les familles. Des parents qui équipent leurs enfants pour la rentrée ou qui renouvellent un appareil vieillissant sans vouloir investir des sommes conséquentes. Le rapport qualité-prix est leur priorité absolue».
Et puis il y a un troisième profil, qui nous surprend par sa croissance, explique-t-il : «des cadres et professionnels qui achètent par pragmatisme. Ils savent qu’un téléphone perd 30 à 40 % de sa valeur dès la sortie de la boîte. Ils refusent simplement de payer cette décote. C’est un achat rationnel, pas un achat par défaut».
Au-delà du prix, une transformation des mentalités
Si le facteur prix reste déterminant, il ne suffit plus à expliquer l’essor du reconditionné. «Réduire le reconditionné au seul argument tarifaire serait une erreur d’analyse», insiste le co-fondateur.
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Une prise de conscience environnementale commence à s’installer, notamment dans les grandes villes. «Prolonger la durée de vie d’un appareil, c’est éviter l’extraction de terres rares et réduire les déchets électroniques. Ce n’est pas encore la motivation principale comme en Europe, mais la tendance est réelle», explique-t-il.
Mais le véritable levier de transformation réside dans l’expérience client. «Quand un client reçoit un appareil testé, garanti, avec un packaging professionnel, il réalise que cela n’a rien à voir avec un achat sur un marché informel. C’est cette rupture de perception qui génère la fidélisation».
C’est précisément sur cette rupture que se positionne ReLab.ma. Face à une méfiance persistante, la startup mise sur la transparence et la rigueur des processus.
«Chaque appareil passe par un diagnostic technique complet : batterie, écran, capteurs, étanchéité, vérification iCloud… On attribue un grade clair – A, B ou C – et on communique l’état exact du produit», détaille Amine Ghaiti. «À cela s’ajoute une garantie et un service après-vente, encore rares sur le marché local», explique l’expert.
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«La confiance ne se construit pas au moment de la vente, mais quand le client rencontre un problème et qu’on le résout», insiste-t-il, faisant du SAV un pilier central de différenciation face au marché gris.
Le constat est donc sans appel : le Maroc accuse un retard important par rapport aux marchés matures. «En France, le reconditionné représente environ 15 % des ventes de smartphones. Au Maroc, si l’on parle du reconditionné structuré, on est probablement en dessous de 5 %», indique Amine Ghaiti.
Plusieurs freins persistent. D’abord, un frein culturel : «Il existe encore une association mentale entre “reconditionné” et “produit défectueux”». Ensuite, un cadre réglementaire flou, notamment sur l’importation de téléphones d’occasion, et l’absence de normes nationales.
Enfin, la concurrence de l’informel continue de tirer les standards vers le bas.
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Dans ce contexte, l’enjeu dépasse la simple vente de smartphones. Il s’agit de structurer un véritable secteur économique, capable de créer de la valeur, de l’emploi et de nouvelles habitudes de consommation.
«Le Maroc a besoin d’acteurs structurés qui professionnalisent le secteur», affirme Amine Ghaiti. Avec une ambition affichée: «devenir le leader marocain du reconditionné d’ici 2029».
À mesure que la demande se formalise et que la confiance s’installe, le reconditionné pourrait bien s’imposer comme l’un des segments les plus dynamiques du marché technologique national, à condition toutefois que l’offre suive et que le cadre se clarifie.

Interview // Amine Ghaiti,co-fondateur de ReLab.ma
Challenge : Le marché marocain du reconditionné est-il encore sous-exploité ou arrive-t-il à maturité ?
Amine Ghaiti : Il est massivement sous-exploité. En France, le reconditionné représente environ 15 % des ventes de smartphones. Au Maroc, si l’on parle du reconditionné structuré hors informel, on est probablement en dessous de 5 %. Le potentiel de croissance est considérable.
Les freins sont identifiés. Le premier est culturel : il persiste une association mentale entre «reconditionné» et «usé» ou «réparé à la va-vite». C’est un travail d’éducation du marché qui prend du temps.
Le deuxième frein est réglementaire. L’importation de téléphones d’occasion reste complexe sur le plan douanier, et il n’existe pas encore de label ni de norme nationale pour le reconditionnement. Cela crée une zone grise qui profite aux acteurs informels.
Enfin, la concurrence du marché informel tire les prix et les standards vers le bas. C’est précisément pour cela que le Maroc a besoin d’acteurs structurés qui professionnalisent le secteur. C’est la mission que s’est fixée ReLab, avec l’ambition de devenir le leader marocain du reconditionné d’ici 2029.
Challenge : Le facteur prix est-il le seul levier d’attractivité, ou constatez-vous une montée en puissance d’autres motivations ?
A.Gh. : Soyons honnêtes : le prix reste le déclencheur numéro un. Mais réduire le reconditionné au seul argument tarifaire serait une erreur d’analyse.
Nous observons une sensibilité environnementale croissante, particulièrement chez les jeunes urbains de Casablanca, Rabat et Marrakech. Prolonger la durée de vie d’un appareil, c’est éviter l’extraction de terres rares et réduire les déchets électroniques. Ce n’est pas encore la motivation principale comme en Europe, mais la tendance est réelle et elle accélère.
L’autre levier, c’est la qualité de l’expérience. Quand un client reçoit un appareil grade A avec une batterie à plus de 85 %, testé, garanti, dans un emballage professionnel, il réalise que cela n’a rien à voir avec un achat sur Avito ou dans un souk. C’est cette rupture de perception qui génère la fidélisation.
Challenge : Comment garantissez-vous la fiabilité face à une méfiance encore présente chez les consommateurs ?
A.Gh. : La méfiance est légitime : le marché informel a fait beaucoup de dégâts. Notre réponse chez ReLab tient en deux mots : transparence et processus.
Chaque appareil passe par un diagnostic technique complet : test batterie, écran, capteurs, étanchéité, vérification du statut iCloud et FRP. On attribue un grade clair – A, B ou C – on communique l’état exact de la batterie, et on offre une garantie. Le client sait précisément ce qu’il achète.
Mais la confiance ne se construit pas au moment de la vente. Elle se construit au moment où le client a un problème et qu’on le résout. C’est pour cela que nous investissons autant dans le service après-vente. C’est notre principal différenciateur par rapport au marché gris.