Ces dernières années, plusieurs grands cabinets d’audit et de conseil ont réduit leur présence, voire se sont retirés de certains marchés africains, parfois dans un contexte de scandales ou de tensions réglementaires. Mais pas seulement : avec l’IA, c’est tout un modèle qui est en jeu. Ce qu’en pensent les acteurs au Maroc…
Doucement mais sûrement, l’intelligence artificielle bouleverse le milieu du conseil. Selon des informations obtenues par l’agence d’information financière Bloomberg, McKinsey a supprimé environ 200 emplois dans le monde l’an dernier. Suivant ainsi le mouvement de ses concurrents, qui ont de plus en plus recours à l’IA pour exécuter les tâches de certains collaborateurs. Le chiffre peut paraître anecdotique, dans un groupe qui ne compte pas loin de 40.000 salariés, mais, selon une source interne, le cabinet traque actuellement toutes les tâches qui pourraient être automatisées par l’IA au sein de sa structure. Et il n’exclut pas de prochaines réductions d’effectifs.
«Avec l’IA générative, le conseil devient une commodité. Ce rôle de conseiller doit ainsi globalement se transformer pour continuer à apporter des services encore plus à valeur ajoutée», expliquait Thierry Groues, associé KPMG en France, responsable Business Consulting dans une interview parue dans les Echos. «Ce sont les économies les plus ouvertes à la ‘destruction créatrice’ qui se développent le plus vite», explique l’économiste Joseph Schumpeter dans son livre intitulé «Capitalisme, socialisme et démocratie», paru en 1942.
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Plusieurs décennies après la sortie de ce bestseller qui, au travers de la théorie de la destruction créatrice, a su démontrer le rôle catalyseur de l’innovation au sein des différentes matrices économiques. Causé en partie par les grandes mutations structurelles ou sociétales, le phénomène économique de la destruction créatrice demeure d’actualité dans l’émergence du numérique dans le grand marché économique. Même si elle peut avoir des externalités négatives, l’innovation selon la théorie de l’économiste est génératrice de valeur. Cette même année, la théorie économique de Schumpeter fut reprise dans les travaux de deux économistes victorieux au Prix Nobel d’économie. -Philippe Aghion et Peter Howitt- ont été récompensés pour leur théorie de la croissance durable à travers la destruction créatrice.
C’est en minimisant ses effets négatifs que l’on peut permettre à une technologie comme l’IA de lancer un cercle vertueux, selon les travaux du chercheur français : «Chaque révolution, que ce soit le moteur à vapeur, l’électricité ou l’informatique, a généré des craintes pour les emplois, mais elle provoque aussi des gains de productivité, qui font que la demande pour les produits augmente, que les marchés s’élargissent, ce qui nécessite davantage de besoins de main-d’œuvre». C’est ce que l’on pourrait appeler une «destruction créatrice 2.0», une modernisation de la théorie de l’économiste autrichien Joseph Schumpeter.
Regard croisé des acteurs du conseil…
Challenge est allé sur le terrain du secteur du conseil Marocain pour comprendre ce que pense les acteurs du tsunami IA. Pour Abdou Diop, Country Leader de Forvis Mazars au Maroc, aucun métier du conseil n’est appelé à disparaître au sens strict du terme. «Aujourd’hui, aucun métier du conseil n’est appelé à disparaître au sens strict du terme. En revanche, beaucoup sont exposés à une forme de dépréciation fonctionnelle s’ils n’évoluent pas. Les activités les plus vulnérables sont celles dont la valeur repose essentiellement sur la compilation, la structuration ou l’analyse de premier niveau des données. Cette évolution ne doit toutefois pas être perçue comme une menace. La technologie capte progressivement la production technique pour nous pousser à remonter dans la chaîne de valeur, là où s’exercent le jugement, l’éthique, la compréhension fine des organisations et la capacité à accompagner le changement», explique Diop.
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Et de préciser: «L’intégration des évolutions technologiques et de l’intelligence augmentée dans nos métiers constitue, à ce titre, un axe stratégique majeur du développement de Forvis Mazars depuis plusieurs années. Nous y investissons de manière significative, convaincus qu’il s’agit d’un levier clé de création de valeur pour nos clients. Cette conviction s’est traduite par une accélération nette de nos initiatives dans le cadre de notre stratégie Stellar 20242028, qui place l’innovation, la transformation des compétences et l’expertise à forte valeur ajoutée au cœur de notre trajectoire».
De son côté, Moulay Amine Hammoumi, ex-associé Grant Thornton et Fondateur de KALYS Law Firm, déclare: «L’idée que l’intelligence artificielle pourrait remplacer les avocats est largement exagérée. En réalité, l’IA s’impose davantage comme un outil d’assistance que comme un substitut. Le droit ne se limite pas à l’application mécanique de règles: il implique une interprétation fine, une compréhension du contexte humain, et une capacité à argumenter de manière nuancée. Ces dimensions reposent sur des compétences profondément humaines, telles que l’empathie, le jugement éthique et la créativité juridique, que les systèmes d’IA, même avancés, ne peuvent pas reproduire pleinement. En revanche, l’IA transforme déjà le métier en profondeur en améliorant l’efficacité et la précision du travail juridique. Des tâches chronophages comme la recherche jurisprudentielle, l’analyse de documents ou la rédaction de contrats standards peuvent être automatisées ou accélérées grâce à des outils intelligents. Cela permet aux avocats de se concentrer sur des missions à plus forte valeur ajoutée : la stratégie, le conseil personnalisé et la défense des intérêts de leurs clients. L’IA devient ainsi un levier de productivité et de qualité, plutôt qu’une menace directe».
Et de préciser: «Cependant, cette évolution pose un défi majeur pour la profession : celui de l’adaptation. Les avocats doivent désormais intégrer de nouvelles compétences technologiques pour rester compétitifs. Comprendre le fonctionnement des outils d’IA, savoir en exploiter les limites et les risques, et maintenir une veille constante sur les innovations devient indispensable. Ceux qui refuseront ce virage risquent de se retrouver dépassés dans un environnement juridique de plus en plus digitalisé».
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Abordant la question de la facturation des cabinets de conseil qui est pointé du doigt avec l’appui de l’IA, Ouassim Driouchi, associé Télécoms et Innovation, chez BearingPoint explique que dans le modèle des cabinets de conseil c’est la logique du résultat et la qualité qui prime et non les moyens utilisé, « l’IA n’est pas une menace pour le conseil, mais pour le conseil « à l’ancienne ». Au contraire, lorsqu’on s’en empare correctement (comme cela a été le cas précédemment avec l’arrivée du web search), la performance des consultants est améliorée, en rapidité ou profondeur de traitement. La collecte de données publiques, de comptes-rendus ou de benchmarks peuvent être réalisées plus efficacement.
Pour autant, le regard critique sur les suggestions IA est indispensable et s’appuie sur l’expérience capitalisée par les consultants», prévient l’expert de BearingPoint. Pour ce dernier, «la complexité humaine et l’intelligence relationnelle restent hors de portée des algorithmes. Être en proximité de nos clients pour décrypter les complexités organisationnelles, les freins humains et les dépasser, font partie de l’ADN des consultants et de leur valeur ajoutée».
«Nos consultants développent également des solutions IA, qui permettent à nos clients d’optimiser leurs opérations. C’est ce que nous faisons par exemple pour optimiser en qualité et délais le déploiement de la Fibre en Allemagne et en France, à travers l’automatisation de plusieurs tâches», a-t-il dit.
L’IA, un allié stratégique….
L’arrivée des outils d’IA générative marque une rupture majeure. Les modèles de langage peuvent aujourd’hui produire des synthèses, analyser des données ou générer des rapports en quelques minutes. Dans un cabinet de conseil, de nombreuses tâches étaient historiquement réalisées par des consultants juniors. «Ces activités pouvaient représenter des centaines d’heures de travail. Aujourd’hui, elles peuvent être largement automatisées», nous confie une de nos sources.
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Les grands cabinets ont d’ailleurs massivement investi dans cette transformation. Plusieurs plateformes d’IA internes ont été déployées pour automatiser l’analyse de données, la rédaction de rapports ou l’audit documentaire. En 2025, les Big Four ont commencé à intégrer des agents d’intelligence artificielle capables d’assister les consultants ou d’exécuter certaines tâches de manière autonome. « Dans ce contexte d’intelligence artificielle, de data et de transformation digitale, le Directeur Administratif et Financier n’est plus un simple producteur de reporting. Il devient un stratège, un architecte de la performance et surtout un chef d’orchestre.Notre Baromètre BDO est très clair : le DAF pilote désormais la création de valeur, en alignant la stratégie financière avec la transformation digitale de l’entreprise », nous confie Zakaria Fahim Managing Partner BDO Morocco.
Et de préciser: «l’IA ne signe pas la fin du conseil. Elle signe la fin d’un certain confort. Elle oblige chacun — cabinets, entreprises, dirigeants — à se réinventer. Et dans ce nouveau paradigme, le leader financier devient central. À condition qu’il accepte de changer de posture : passer de contrôleur à stratège, de producteur de chiffres à pilote de la transformation et, surtout, de spectateur à acteur».