«La paix au Moyen-Orient est un mirage. Chaque étape ouvre une brèche aussitôt refermée par l’idéologie», assène l’écrivaine franco-marocaine Yasmina Asrarguis, ex-membre de la cellule diplomatique d’Emmanuel Macron, chercheuse associée à Princeton et à la Fondation Jean-Jaurès. Lecture de son nouvel ouvrage «Le mirage de la paix : La véritable histoire d’Israël et des pays arabes».
La signature des Accords d’Abraham entre Israël, les Émirats arabes unis et Bahreïn, le 15 septembre 2020 a été accueillie comme un changement de paradigme pour la région. Il s’agit en effet de l’un des premiers traités de paix (les autres étant ceux avec l’Égypte en 1979 et la Jordanie en 1994) signés entre Israël et deux de ses voisins arabes. Ainsi pour beaucoup d’observateurs des relations internationales, ce deal est considéré comme la véritable prouesse de l’administration Trump, et vont jusqu’à dire qu’ils dépassent de loin en termes d’impact diplomatique ceux d’Oslo de 1993.V En normalisant les relations entre Israël et plusieurs États arabes ces accords semblaient ouvrir la voie à une recomposition régionale fondée sur la coopération économique, sécuritaire et technologique.
Derrière cette dynamique diplomatique, une ambition : dépasser le paradigme historique du conflit israélo-arabe au profit d’un nouvel ordre régional structuré par des intérêts convergents. Pourtant, quelques années après leur signature, l’enthousiasme initial laisse place à une lecture plus nuancée. C’est précisément cette lecture que propose Yasmina Asrarguis dans son analyse. Son ouvrage invite ainsi à dépasser l’illusion d’une pacification rapide pour analyser les recompositions à l’œuvre : fragmentation des alliances, retour du facteur idéologique, et redéfinition des équilibres de puissance.
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Dans une longue interview accordée au média français Marianne, l’experte décrypte les lignes de son ouvrage: «L’une des caractéristiques fondamentales de ce conflit réside dans les déflagrations de violence qui suivent presque invariablement chaque accord de paix négocié sous l’égide des États-Unis depuis Camp David, en 1978. Si on ne s’attaque pas à l’idéologie, vous aurez toujours un nouveau 7 octobre. La paix, ça ne se résume pas à signer de gros contrats en cachant le reste sous le tapis. La paix se fait entre les peuples. Et si on n’arrive pas à remporter l’adhésion des sociétés civiles, on n’y arrivera pas.»
Le retour du facteur idéologique
C’est ici que la thèse de Yasmina Asrarguis prend tout son sens. Selon elle, chaque avancée diplomatique ouvre une brèche rapidement refermée par des logiques idéologiques profondément enracinées. Le Moyen-Orient reste un espace où les identités religieuses, nationales et politiques structurent durablement les rapports de force. Les dynamiques de radicalisation, les rivalités confessionnelles entre sunnites et chiites, ou encore la persistance de mouvements non étatiques armés illustrent cette réalité. Des acteurs comme le Hezbollah ou le Hamas continuent de s’inscrire dans une logique de confrontation, alimentée par des narratifs idéologiques puissants.
Dans ce contexte, la normalisation interétatique ne suffit pas à désamorcer les tensions. Elle peut même, paradoxalement, les exacerber en créant de nouvelles lignes de fracture : entre États normalisateurs et États opposés à Israël, entre élites politiques et opinions publiques, ou encore entre visions pragmatiques et logiques idéologiques. Kissinger a compris qu’il ne fallait pas laisser cette région du monde aux Britanniques et aux Français. Encore moins aux Soviétiques !
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Il a inventé la diplomatie «navette», qui consistait à dialoguer avec l’ensemble des puissances et capitales arabes, à une époque où il n’y avait pas de communication directe entre Israël et ses voisins. Tout passait par lui. Aujourd’hui, cela s’est un peu autonomisé, mais l’Amérique reste l’interlocuteur privilégié, et ses représentants continuent de faire la « navette » entre les uns et les autres.
Une paix durable encore hors de portée
Finalement, les Accords d’Abraham de Trump ont indéniablement transformé le paysage diplomatique du Moyen-Orient. Ils ont ouvert de nouvelles opportunités économiques et redéfini certaines alliances. Mais ils n’ont pas réglé les causes profondes des conflits. La thèse du «mirage» avancée par Yasmina Asrarguis renvoie à cette contradiction fondamentale : une région où les avancées diplomatiques coexistent avec des tensions structurelles persistantes. La paix, si elle existe, reste fragmentée, partielle et réversible.
« Il ne peut y avoir d’avenir pour la région sans paix durable entre Israéliens et Palestiniens et l’ensemble des capitales arabes sont convaincues de cette réalité et du destin lié qui lient leur prospérité civilisationnelle et économique à celle des autres peuples de la région. La paix n’est un mythe que pour ceux qui n’y voient aucun intérêt », nous confie l’experte. Et d’ajouter: «La diplomatie de paix n’est pas immuable aux calendriers politiques et électoraux des leaders en première ligne».
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Dans les enseignements de son livre «Art de la Paix», le fondateur de l’aïkido Morihei Ueshiba nous rappelle en effet que la négociation et la paix reposent sur la compassion, la sagesse, l’absence de peur, ainsi que sur l’amour de la nature et de l’altérité. Le chemin vers la non-violence est une victoire de la vertu sur des sentiments et instincts primitifs qui peuvent bien souvent guider les décisions politiques. La diplomatie de paix doit donc revenir à l’essentiel et s’armer de façon normative, mais pour cela il demeure essentiel d’identifier et de travailler avec des hommes et femmes de paix.
« En plus du travail de négociations diplomatiques, lutter contre la haine et la violence demeure l’inconditionnel prérequis afin de garantir une paix possible sur le long terme, entre deux peuples qui se connaissent et peuvent vivre côte à côte si les décideurs font le nécessaire pour apaiser les tensions et garantir la stabilité, la prospérité et la paix dans la région », a-t-elle considéré.