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Souvenirs : 24 mars 1976. Comment ce dimanche à Addis-Abeba, le Maroc est devenu Champion d’Afrique

Au fil du temps, 47 ans tout de même, le souvenir ne s’est pas estompé. Au contraire, d’année en année et surtout à chaque édition de la C.A.N (Coupe d’Afrique des Nations de Football), cette date de 1976 agit comme une piqûre de rappel qui brûle les mémoires et souligne que le Maroc n’a jamais pu renouveler l’exploit de «gagner» le trophée de CHAMPION D’AFRIQUE.

Janvier 2024, les médias font leur travail et l’opinion publique en redemande ; à l’approche de la C.A.N qui va s’ouvrir dans moins d’une semaine en Côte d’Ivoire, la question revient, insidieusement : les Lions de l’Atlas version post Qatar et ce Mondial où Regragui et ses hommes ont été demi-finalistes, vont-ils, enfin, renouveler l’exploit ? La réponse est difficile, complexe, quasi impossible, car le football reste ce qu’il est, imprévisible. Comme on ne peut prévoir l’avenir, il est peut-être utile de revenir au passé et raconter comment, le Maroc de 1976 s’est illustré en Ethiopie.

Le jour «J»

On est samedi matin à Addis-Abeba. Il est l’heure du petit-déjeuner. Mardarescu, le coach national, est dans tous ses états et il parle de « bombe » avec son accent d’exilé roumain. C’est le moment d’en savoir plus et de lui demander de quoi il s’agit. Cela n’a rien à voir avec la situation locale de la capitale éthiopienne où un couvre-feu impitoyable a été instauré par le nouveau régime au pouvoir Haïlé Sélassié, le Roi des Rois, l’empereur d’Éthiopie, Chef d’Etat légendaire ayant été renversé par un coup d’état militaire peu avant le coup d’envoi de la CAN 1976, il fut même question de la délocaliser mais la C.A.F a tenu bon et laissa l’Ethiopie organisatrice de la Coupe d’Afrique des Nations. En cette année 76, l’Ethiopie, comme l’avait connu le monde, a disparu du moins politiquement.

A Addis-Abeba la situation est donc confuse, les institutions disparaissent les unes après les autres, ambassades, délégations officielles, lycées et écoles ont fermé. Les jeunes étudiants et étudiantes errent dans la rue. Le pays ne sait plus où il va, seule la C.A.N laisse un peu de réel dans ce pays en train de s’effondrer. Aussi quand, Madarescu parle de « bombe» dans la salle de restaurant en ce matin, on tend l’oreille. Heureusement la bombe du coach national de l’équipe du Maroc n’a rien de militaire mais c’est tout comme, car c’est le patron du foot marocain de l’époque Mehdi Belmejdoub que tous appellent colonel Belmejdoub, qui en est l’auteur. A ce moment du récit, il est utile de marquer une pause qui sera fort utile pour la compréhension du texte, car depuis le temps, nombreux sont ceux qui n’ont pas vécu ces instants, et surtout en près de cinquante ans, c’est fou comment le foot national a changé.

Belmejdoub, l’homme, son style et ses œuvres
En ce mois de mars 1976, on est donc en Ethiopie. Qualifié pour la phase finale de la CAN 1976, une compétition avec laquelle, à l’époque, le Maroc vit une relation compliquée. D’ailleurs, le Maroc a boycotté l’édition de 1974 (Egypte) pour protester contre l’arbitrage qui, en 1972, l’avait éliminé de la C.A.N, qui s’était déroulée au Cameroun. Cette année-là, le Maroc après 3 matchs nuls au premier tour, finit en tête de groupe, ex-aequo avec le Congo-Brazzaville. Pour déterminer quel pays sera qualifié au second tour il faut un tirage au sort. Cela sera fait en l’absence de la délégation marocaine non informée ni de l’heure ni du lieu où va s’effectuer le tirage au sort. Et alors que les Marocains attendent de partir vers l’endroit où la CAF va procéder au tirage au sort, un obscur fonctionnaire leur apprend que le Maroc est éliminé, car le tirage a désigné le Congo. Tirage au sort fantôme et qui va faire déborder le vase dans une compétition marquée par les fautes, erreurs flagrantes, de l’arbitrage.
La délégation marocaine quitte le Cameroun, dépitée, et Belmejdoub, l’homme fort du foot, annonce que le Maroc ne participera plus aux compétitions africaines. D’où le boycott de l’édition 1974. Edition qui sera remportée par le Zaïre de Mobutu et entraînée par un certain Vidinic, ex-coach yougoslave qui a fait la Coupe du Monde 1970 avec le Maroc, mais limogé en 1971 ira trouver emploi et salaire mirobolants à Kinshasa sous les auspices du Président Mobutu

Le Maroc «puni»
Donc de 1972 à 1974, le Maroc a boycotté les compétitions africaines estimant que l’impartialité des arbitres n’était pas assurée, mais comment boycotter l’Afrique sans être exclu de facto de la Coupe du Monde (FIFA) et des éliminatoires des Jeux Olympiques car « là », il faut passer par la case africaine ? Pour les Jeux Olympiques de 1972, le Maroc réussira un exploit retentissant. Il s’y qualifia en éliminant le Mali et surtout la Tunisie. Va donc pour les J.O de Munich où le Maroc de Belmejdoub parvint à passer au second tour après un fantastique (6-1) passé à l’Indonésie, mais au 2ème tour face à la Pologne il va encaisser un douloureux (5-1). Cela coûtera le poste de coach à Abdallah Settati remplacé par le Wydadi Abderrahman Bel Mahjoub le regretté «Prince du Parc », mais voici que se profilent des matchs pour la qualification à la Coupe du Monde 74 (Allemagne). Toute l’Afrique attend les Marocains qui snobaient le continent.

Le premier match est à Lusaka (Zambie) où le Maroc prend une sacrée et inattendue raclée (1-4) et tout le monde de mettre cela sur «l’absence africaine». Et puis il y eut le triste et célèbre match face au Zaïre où le Maroc a été piétiné, au propre et au figuré, par l’arbitrage du Major Lamptey (0-3). Gros scandale qui va aboutir à une décision abracadabrante de la FRMF de l’époque où Belmejdoub, toujours lui, décide de ne pas jouer le match retour face au Zaïre. Les hommes de Vidinic gagnent à Casablanca par forfait : une première que les Zaïrois prirent avec le sourire, tout contents de se voir pratiquement qualifiés pour le Mondial 1974 (Allemagne) alors que le Maroc, «terreur» de l’Afrique depuis 1970 et son mondial mexicain avait été éliminé.

Le retour gagnant du Maroc
Autant dire qu’en 1975, le Maroc n’était pas loin d’être la risée de l’Afrique et de ses médias, rares à l’époque mais très agressifs et étonnamment voués à la démoralisation des Marocains, taxés par certains de «néo-colonialistes». Les vieux poncifs résistant à tous les usages et toutes les images rappelant que le Maroc, pays maghrébin, nord-africain était plus un pays arabe et méditerranéen qu’africain. Voilà un peu l’atmosphère générale, autour du Maroc, avant son retour en Coupe d’Afrique des Nations. Et ce sera celle de 1976, en Ethiopie. Et nous voici de retour, voir le début de l’article à l’hôtel d’Addis-Abeba, ce samedi matin où Mardarescu parle de «bombe». La bombe en question est signée Belmejdoub, l’homme fort du football marocain, qui, en Ethiopie, ne s’embarrassait pas de politesses envers les journalistes. « Ils sont tous contre nous quoiqu’on fasse, ils ne nous aiment pas ni les Mahjoub Fauzi, ni les autres, on est là en Ethiopie et on doit faire notre job, quel que soit x».

Les médias présents, ce fameux jour « J »
La CAN 1976, sans atteindre le tapage médiatique d’aujourd’hui avait cependant, ses afficionados qui suivaient le foot africain. En Ethiopie en 1976, dans un pays en déliquescence où on ne savait pas où était le «Négus», Haïlé Sélassié, renversé par ses militaires, et qu’on disait en fuite quelque part dans le monde, la CAN a tout de même eu lieu. Le chef de service de presse de la CAN 76 était un certain Fikrou Kidane.
Ce dernier demandera l’asile politique en France, au lendemain de la CAN. Il avait accrédité, les 3 journalistes marocains présents : Ahmed El Gharbi (R.T.M) Mustapha El Khaoudi (MAP) et Najib Salmi (L’Opinion). Il y a eu aussi le maître, patron de France Football, autorité morale de la presse sportive, Jacques Ferran qui connaissait toutes les vedettes du football, et bien sûr, Mahjoub Fauzi, de Jeune Afrique et de Miroir du Football, dont le créneau était que le foot marocain ne peut aller loin car dirigé de manière trop austère par le militaire Belmejdoub.

Mais voilà, en ce samedi de mars 76, c’est bien le Maroc qui va jouer une finale contre la Guinée-Conakry grand favori pour tous les amateurs africains. Alors la «bombe» ? Qu’en est-il et de quoi il s’agit pour ce match de 1976 ? Mardarescu en prenant son petit déjeuner me dit : «Tu sais ce que veut mettre Belmejdoub demain dans la formation marocaine, il va titulariser le jeune Glaoua de Mohammedia, pour contrer Petit Sory, le maestro guinéen. Toutes proportions gardées, Petit Sory était considéré comme le Pelé du foot guinéen. Foot qui sur le continent avait fait des misères à l’Algérie de Makhloufi et Lalmas et ridiculisé l’Egypte en demi-finale (4-3). Belmejdoub considérant que Petit Sory était le maître à jouer de la Guinée voulait un joueur pour le neutraliser, d’où le choix de Glaoua qui semblait terroriser le brave Mardarescu. Or, Belmejdoub que le coach roumain Marderescu appelait «Monsieur Colonel » avait ses raisons et ses convictions. Il croyait dur comme fer que le football se jouait avec des hommes durs à la tâche, pas des poètes.

«C’est comme dans un orchestre, disait-il. On a besoin de ceux qui jouent la mélodie, mais aussi de celui qui tient la grosse caisse, qui va faire le ménage au centre de l’action, et puis, le soliste ce joueur qui va créer un gri-gri, un geste dont lui seul a le secret et qui va débloquer bien des situations compliquées, une fois que toutes les tactiques de jeu se révèlent vaines, lui va endosser un rôle de sauveur; grâce à son propre talent. » On dit que la chance sourit aux audacieux. Ce qui va être le «miracle» d’Addis-Abeba se réalisera à 2 minutes de la fin du match alors que le Onze national, réduit à dix et ultra dominé par une épatante équipe guinéenne va réussir par le j’didi Baba, un but d’égalisation (1-1) sensationnel. Le reste appartient à l’Histoire. Le Maroc devint champion d’Afrique alors que personne ne l’attendait et les médias de l’époque, Mahjoub Faouzi en tête durent ravaler leur rancœur et faire contre mauvaise fortune bon cœur.

Fikrou Kidane est mort en France en 2022
Charles Bietry assista à la finale de 1976 en tant que correspondant de l’A.F.P à Abidjan, (Côte d’Ivoire). Il a eu une belle carrière de journaliste sportif et fut même Président du P.S.G (Paris-St. Germain) du temps où Canal Plus était à la manœuvre. Très malade actuellement, il s’est retiré auprès de sa famille.
Mahjoub Faouzi, avec le temps devint un très grand ami du Maroc et il soutint toutes les actions pour promouvoir le Foot Africain. Il fut chargé de la communication au sein de la C.A.F et même de la FIFA. Il est mort à Paris en 2014, pratiquement oublié et abandonné.
Jacques Ferran, patron de France Football restera longtemps à la tête de la rédaction de ce prestigieux hebdomadaire du temps où celui-ci faisait la pluie et le beau temps sur le foot français et mondial. Etre dans France Football était une référence. Après sa retraite, Jacques Ferran fut une sorte d’éminence auprès de plusieurs institutions sportives et œuvra au C.I.O.
Le réalisateur marocain du film consacré à Larbi Ben Barek, l’avait contacté, et le slaoui Driss Mrini fut étonné qu’en 2011, Jacques Ferran n’ait rien oublié de la CAN 76 et des joueurs marocains.
De tous les joueurs présents à la CAN 1976, 3 sont morts, Hazzaz (MAS), Acila (Chabab) Larbi Chebak (U.S.K) Quant aux responsables fédéraux, au nombre de 2, (Belmejdoub et Abdelmajid Bellahcen), ils ont tous deux quitté ce monde. Quant à Mardarescu, il quitta le Maroc en 1978 et parti rejoindre sa famille au Canada.

 
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