Transfert d’argent

À l’ère du Gitex, le paiement mobile peine à décoller

Les solutions de M-paiement sur le continent se sont imposées comme un véritable outil d’inclusion financière. Au Maroc, quatre ans après leur lancement officiel, les solutions de M-paiement pataugent entre contraintes et espérances.

Bien qu’ayant le vent en poupe dans certains pays d’Afrique, les solutions de paiement mobile affichent malheureusement de faibles scores au Maroc. Une enquête de l’expert en intelligence économique, Fitch Solutions, publiée en 2023, explique que malgré la promotion par le gouvernement de l’écosystème des paiements numériques et les efforts des opérateurs de télécommunications, l’adoption de l’argent mobile (Mobile Money) au Maroc est restée faible. Seulement 6 % des Marocains de plus de 15 ans avaient un compte Mobile Money en 2022, après avoir atteint 1 % en 2017.

L’adoption des paiements numériques est également restée faible, avec seulement 30 % des Marocains ayant effectué ou reçu un paiement numérique en 2022 (contre 17 % en 2017). Pour Fitch, la raison en est double. Premièrement, bien que le gouvernement et BAM aient travaillé à la création de réglementations encourageantes, la législation en vigueur reste restrictive pour les entités non bancaires, compte tenu des règles strictes de KYC (Know Your Customer, connaissance de la clientèle) dans le pays.

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« Alors que les mesures KYC strictes du régulateur sont compréhensibles en termes de prévention du blanchiment d’argent et du financement du terrorisme, leurs directives imposent de lourdes limitations à la possession d’un compte mobile », indique Fitch Solutions. Par exemple, le niveau de portefeuille mobile le plus détendu, qui ne nécessite pas de compte bancaire ni de pièce d’identité, plafonne l’argent détenu dans le portefeuille à seulement 200 DH, soit environ 20 dollars. Deuxièmement, les Marocains se méfient des moyens de paiement sans numéraire et des nouvelles technologies. En outre, le nombre élevé d’agences bancaires disponibles dans le pays favorise le flux physique d’argent.

Aujourd’hui, le constat amer est que quatre années après son lancement officiel et l’octroi des agréments aux entreprises, le paiement mobile n’a pas rencontré l’ascension fulgurante sur laquelle comptaient les opérateurs, qui avançaient des objectifs de 6 millions de clients et 1,3 milliard de transactions par an à l’horizon 2024. Bien que « le nombre de porte-monnaie électroniques, ou wallets, ait dépassé 1,5 million à ce jour, il faut bien admettre qu’au niveau de l’usage les transactions demeurent assez faibles », nous confie Azim Sebbata, directeur général de Cash Plus, l’un des acteurs du secteur. Alors que dans certains pays africains le contexte de crise a été un accélérateur des solutions de M-paiement, notamment l’Afrique subsaharienne qui représente à elle seule 43 % des nouvelles inscriptions en 2021, devant l’Asie de l’est et la région du Pacifique, au Maroc la réalité est autre.

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« Rappelons que la Covid-19 avait provoqué un rush vers le M-paiement, mais pas au Maroc », regrette Nawal Gharmili Sefrioui, directeur général Orange Money. Il précise que « c’est le cas des pays où le Mobile Money est déjà établi et où les gens ont déjà des comptes et ont accès à un réseau de distribution capable d’accueillir leurs dépôts d’argent. Le paiement mobile leur permet ensuite d’utiliser leurs soldes pour faire des transferts ou des paiements ». Il ajoute : « Au Maroc, malheureusement, le lancement du paiement mobile a coïncidé avec l’avènement de la pandémie de Covid-19. Donc, au lieu d’accélérer l’activité, la crise sanitaire a plutôt freiné le déploiement du Mobile Money. Ceci est valable aussi bien au niveau de l’ouverture des comptes que du déploiement du réseau d’agents mandataires. Il faut préciser que le développement du paiement mobile passe par la construction de tout un écosystème qui demande des efforts conséquents d’éducation et d’accompagnement terrain ». Aujourd’hui, s’il est vrai que le coronavirus a été l’alibi idéal, il faut reconnaître que le secteur fait face à des contraintes endogènes qui plombent son évolution.

Un problème de mindset ?

« Nous avons engagé beaucoup d’investissements et malheureusement, au final, très peu de transactions », se désole le DG de Cash Plus. Aujourd’hui, il faut relever que l’une des problématiques majeures auxquelles fait face le secteur est la résistance de certains consommateurs qui refusent de souscrire à ce nouveau service. À l’instar des épiciers, première cible du secteur, qui sont particulièrement réticents à adopter ces nouvelles pratiques. Pour Azim Sebbata, « les commerçants ne veulent pas intégrer le circuit par peur du fisc. En plus de la défiscalisation de la transaction, qui est une mesure incitative de BAM, ils revendiquent leur propre défiscalisation. Ce qui paraît impossible à réaliser, car cela reviendrait à accepter qu’une frange entière soit en dehors des radars ».

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Par ailleurs, cette résistance soulève la question du changement de mindset qui demeure aujourd’hui plus que nécessaire. « Le déploiement du paiement mobile n’a jamais été simple dans aucun pays, même dans ceux qui sont devenus des références aujourd’hui. Il s’agit de changements conséquents dans les habitudes des consommateurs et donc ça prend un temps important et nécessite un accompagnement continu. La résistance est tout à fait naturelle », soutient Sefrioui. Toujours au niveau des contraintes, Abdeslam Alaoui Ismaili, directeur général de HPS, nous a fait savoir « qu’il y a surtout un vrai problème de promotion de l’outil de paiement mobile ». Et de poursuivre : « Il y a également un véritable problème d’équipement des commerçants ».

Cadre réglementaire et régulation

Selon une analyse recommandation du Digital Act, un collectif d’experts en faveur d’un Maroc digital, le développement de l’inclusion financière à travers le M-paiement est tributaire d’un cadre juridique qui facilite l’accès à cette solution, favorise l’innovation et la concurrence. En revanche, toujours selon les experts, un cadre contraignant et restrictif peut entraver l’accès aux services financiers pour le plus grand nombre. Le rôle des autorités réglementaires est ainsi crucial dans la création d’un environnement propice au développement du Mobile Paiement. « Sur la base de différentes études et enquêtes menées par le FMI et la Banque mondiale, le GSMA affirme que les pays qui possèdent un cadre réglementaire plus favorable affichent généralement des taux d’adoption de l’argent mobile plus élevés. Cette corrélation positive est corroborée par d’autres sources statistiques sur l’adoption des services mobiles. (Rapport : Indice de la réglementation de l’argent mobile, GSMA, 2019). » Selon la note, le retard accusé par le Maroc dans le lancement du Mobile Paiement a été mis à profit pour concevoir un cadre juridique assez avancé. Ce dispositif s’appuie d’abord sur le droit des obligations et contrats. Les relations entre le client et l’établissement de paiement (ou la banque) sont régies par le droit commun des contrats. Le client souscrit un « contrat porteur m-wallet » dûment établi par l’établissement émetteur. L’acceptation du client peut intervenir par téléphone.

En plus du droit des contrats, le cadre juridique du m-wallet est constitué par les textes suivants :

  • Loi n°09-08 relative à la protection des personnes physiques à l’égard du traitement des données à caractère personnel.
  • Loi n°31-08 édictant les mesures de protection du consommateur.
  • Loi n°53-05 relative à l’échange électronique des données juridiques.
  • Loi n°24-96 relative à la poste et aux télécommunications.
  • Loi n°103.12 relative aux établissements de crédit et organismes assimilés.
  • Décision de Bank Al-Maghrib du 12 novembre 2018 relative au paiement mobile domestique.

 
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