Portée par une pluviométrie exceptionnelle, la campagne agricole 2025-2026 marque un net rebond après plusieurs années de sécheresse, redonnant des perspectives solides au secteur. À l’approche du SIAM, Ahmed El Bouari dresse un état des lieux global, entre amélioration des ressources hydriques, relance des cultures et regain de confiance des agriculteurs. Le ministre revient également sur les avancées de la stratégie Génération Green, les enjeux de souveraineté alimentaire et les défis persistants, notamment dans l’élevage. Dans un contexte de transition climatique et économique, il détaille les leviers mobilisés pour consolider la résilience du modèle agricole marocain et accompagner sa montée en performance.
Challenge :La 18e édition du SIAM s’ouvre dans un contexte marqué par un net regain d’optimisme chez les agriculteurs. Après plusieurs campagnes difficiles, la saison agricole 2025-2026 bénéficie de précipitations abondantes et bien réparties. Comment analysez-vous cette embellie qui redonne des couleurs à l’agriculture marocaine ?
Ahmed El Bouari : LLa 18e édition du Salon International de l’Agriculture au Maroc (SIAM) se tient cette année dans un contexte particulièrement favorable pour le secteur agricole. En effet, la campagne agricole 2025-2026 connaît une nette amélioration, grâce à une pluviométrie très favorable.
Au 10 avril, le cumul pluviométrique moyen national avoisine 520 mm, soit une hausse de plus de 54 % par rapport à une année normale et le double de la campagne précédente. Cette amélioration concerne la quasi-totalité des régions agricoles.
Au-delà des chiffres, cette embellie se traduit concrètement sur le terrain, avec une amélioration notable des parcours pastoraux, une réduction de la pression sur l’alimentation du cheptel et une recharge significative des ressources hydriques, tant au niveau des barrages que des nappes phréatiques. C’est un signal très encourageant pour l’ensemble du secteur et pour l’économie nationale.
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Par ailleurs, cette situation offre des conditions optimales pour la réussite des cultures de printemps, tout en assurant la disponibilité des volumes d’eau nécessaires à l’irrigation des grands périmètres en été. Elle permet également d’aborder dans de bonnes conditions le démarrage de la prochaine campagne agricole, notamment pour les cultures maraîchères et les arbres fruitiers.
Challenge : Cette dynamique favorable profite-t-elle particulièrement aux grandes cultures, notamment céréalières ?
A.E.B. : Cette pluviométrie favorable s’est traduite par une relance significative des emblavements. À l’échelle nationale, les superficies consacrées aux céréales sont estimées à 3,9 millions d’hectares, celles des légumineuses à près de 123 000 hectares et les cultures fourragères à environ 434 000 hectares. Ces réalisations dépassent de 45 % celles de la campagne précédente et de plus de 26 % la moyenne des quatre dernières campagnes, traduisant le retour de la confiance des agriculteurs après plusieurs années de sécheresse.
Sur le plan agronomique, les cultures céréalières présentent un état végétatif très satisfaisant. Environ 83 % des superficies sont jugées en bon à très bon état, et les pluies du mois d’avril permettront d’améliorer significativement les rendements.
Tous les indicateurs hydriques et agricoles laissent présager une bonne campagne agricole.
Challenge : Au 16 février 2026, le taux de remplissage des barrages a dépassé les 70 %, soit environ 11,3 milliards de m, en forte hausse par rapport à l’an dernier. Comment votre département entend-il mobiliser efficacement ces ressources hydriques au service du secteur agricole, après plusieurs années de sécheresse et de forte pression sur l’eau ?
A.E.B. : Après sept campagnes agricoles marquées par un stress hydrique sévère et une sécheresse prolongée, le Maroc a connu, durant l’hiver 2025–2026, des précipitations exceptionnellement abondantes, permettant une nette amélioration de la situation hydrique dès le début de 2026. Actuellement, le taux de remplissage des barrages se situe autour de 75 %.
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Les barrages destinés à l’usage agricole ont enregistré un stock d’eau de plus de 10 milliards de m³, soit une augmentation de 6 milliards de m³ depuis fin novembre 2025.
Malgré les disparités régionales, notamment entre les bassins du nord et les autres bassins, l’amélioration des stocks des barrages est quasi générale.
Les précipitations récentes ont également contribué à la recharge des nappes phréatiques et à l’amélioration de l’humidité des sols. Les dotations en eau d’irrigation destinées aux périmètres irrigués, initialement fixées à 350 millions de m³ au début de la campagne agricole 2025/2026, ont été portées à près de 2 milliards de m³.
Cette évolution permet de sécuriser les programmes de cultures et d’accompagner la relance de la production dans les zones irriguées. Elle contribue également à améliorer les rendements, à renforcer la qualité des productions agricoles et à optimiser l’utilisation des intrants, avec des retombées positives sur la productivité globale des exploitations.
Dans le prolongement de cette dynamique, un suivi continu de l’évolution de la situation hydrique est assuré à l’échelle de l’ensemble des bassins, afin d’ajuster la programmation et la répartition des dotations en eau d’irrigation ainsi que les programmes des cultures.
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Par ailleurs, les mesures exceptionnelles relatives au rééchelonnement du principal et à l’exonération des majorations de retard et des frais de recouvrement des créances liées à la redevance d’eau d’irrigation et à la participation directe sont reconduites afin de soutenir les agriculteurs dans cette phase.
Des actions structurelles se poursuivent dans le cadre de la stratégie « Génération Green 2020-2030 », notamment la modernisation de l’irrigation, l’extension du goutte-à-goutte, la valorisation des eaux de barrages, la réhabilitation des périmètres irrigués et le développement de nouvelles ressources hydriques, dont le dessalement et les interconnexions entre bassins.
Challenge : Six ans après son lancement, quel bilan dressez-vous de la stratégie « Génération Green 2020-2030 » et quelles en sont aujourd’hui les principales perspectives d’évolution ?
A.E.B. : Six ans après son lancement, la stratégie Génération Green 2020-2030 a permis d’enregistrer des avancées notables sur plusieurs volets.
Sur le plan productif, la mise en œuvre des contrats-programmes a soutenu la performance des filières. La production maraîchère a atteint 8,1 millions de tonnes entre 2023 et 2025 (+9 %), celle des agrumes environ 1,9 million de tonnes en 2024-2025 (+24 %) et celle des olives près de 2 millions de tonnes en 2025-2026 (+43 % depuis 2020), pour une production d’huile d’olive d’environ 200 000 tonnes. Cette dynamique s’est accompagnée d’une progression notable des exportations agricoles, en hausse de 52,7 % pour atteindre 62 milliards de dirhams.
Parallèlement, des progrès structurants ont été réalisés en matière de commercialisation et de valorisation, à travers la modernisation des marchés de gros (Rabat, Tétouan, Dakhla), la construction d’abattoirs modernes (18 abattoirs agréés) et l’autorisation de plus de 17 323 établissements alimentaires.
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Sur le plan hydrique, les efforts ont porté sur l’économie et la mobilisation de l’eau : 900 000 hectares sont désormais équipés en irrigation localisée, plus de 134 000 hectares ont été réhabilités en petite et moyenne hydraulique, et des projets d’interconnexion ont permis de mobiliser d’importantes ressources, dont 950 millions de m³ transférés entre les bassins de Sebou et du Bouregreg. Le recours au dessalement se développe également, avec notamment la station de Chtouka (100 millions de m³ pour 15 000 hectares) déjà opérationnelle et celle de Dakhla en cours d’achèvement.
Sur le plan social, la stratégie ambitionne de contribuer à l’émergence d’une classe moyenne agricole (350 000 à 400 000 ménages), à travers notamment la généralisation de la protection sociale (1,5 million d’agriculteurs immatriculés) et l’amélioration des revenus grâce à un meilleur accès au foncier et au financement. Elle a aussi encouragé l’entrepreneuriat des jeunes, avec plus de 42 500 bénéficiaires accompagnés, 5 000 projets validés et plus de 17 000 financés.
En parallèle, 189 projets d’agrégation ont été identifiés (dont 63 approuvés) et 474 projets d’agriculture solidaire ont été lancés, couvrant 108 000 hectares et contribuant au développement des zones rurales.
Dans la continuité, les priorités portent sur le renforcement de l’efficience de l’eau et le développement de l’offre hydrique, la modernisation et la valorisation des filières agricoles, ainsi que la promotion de l’emploi et de l’insertion des jeunes tout au long des chaînes de valeur.
Challenge : Le SIAM 2026 met à l’honneur la thématique « Durabilité de la production animale et souveraineté alimentaire ». Quels sont, selon vous, les principaux défis que le Maroc doit relever en matière de souveraineté alimentaire, notamment dans le domaine de la production animale ?
A.E.B : Dans un contexte marqué par le changement climatique, la raréfaction des ressources en eau et les perturbations des marchés internationaux, la souveraineté alimentaire constitue un enjeu stratégique majeur pour le Maroc, en particulier pour la production animale, fortement exposée à ces contraintes.
Placée sous le thème « Durabilité de la production animale et souveraineté alimentaire », la 18ème édition du SIAM met en lumière les défis liés à la résilience des systèmes d’élevage. Le secteur reste confronté à plusieurs contraintes structurelles, notamment le stress hydrique limitant la production fourragère, la dégradation des parcours pastoraux et la dépendance aux importations d’aliments de bétail.
Pour répondre à ces défis, le Ministère déploie un ensemble de leviers complémentaires. Il s’agit d’abord du développement des filières animales à travers la mise en œuvre de contrats-programmes couvrant les viandes rouges et blanches, le lait, l’apiculture, ainsi que les filières équines Barbe et Arabe-Barbe et la Tbourida.
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La sécurisation du cheptel constitue également un levier prioritaire, reposant sur la préservation et la reconstitution des femelles reproductrices. À ce titre, un programme de reconstitution du cheptel national a été lancé en 2025, visant à soutenir les éleveurs, alléger leur endettement et renforcer le suivi sanitaire et technique.
Le développement et la réhabilitation des parcours pastoraux constituent également un levier clé, avec des actions d’aménagement et de réhabilitation incluant la mise en défens de 33 700 hectares, la plantation de 6 165 hectares d’arbustes fourragers et l’installation de 957 points d’eau. Par ailleurs, 4 112 citernes souples, 365 citernes tractées et 40 camions citernes ont été acquis pour renforcer l’accès à l’eau.
Enfin, la valorisation de l’eau et le développement de l’offre hydrique agricole restent au cœur de l’action publique, à travers le développement de l’irrigation économe en eau, l’extension des périmètres irrigués, la réhabilitation des systèmes hydrauliques, l’interconnexion des bassins et le recours au dessalement.
La souveraineté alimentaire du Maroc, notamment en matière de production animale, requiert une approche globale et intégrée incluant le développement des filières d’élevage, la réduction de la dépendance aux intrants et des aliments de bétail importés, la sécurisation des ressources en eau et fourragères.
Les évolutions climatiques récentes favorables, en particulier les récentes précipitations survenues dans le Royaume, ont contribué fort heureusement à renforcer les disponibilités hydriques, à régénérer les parcours et à améliorer les productions fourragères et pastorales et à améliorer les conditions pour le cheptel.
Challenge : Dans ce contexte, où en est la mise en œuvre du plan de relance du cheptel national ?
A.E.B : En exécution des Hautes Instructions de Sa Majesté Le Roi, Que Dieu l’Assiste, le Ministère de l’agriculture, de la Pêche Maritime, du Développement Rural et des Eaux et Forêts a élaboré, en coordination avec les ministères de l’Intérieur et des Finances, un programme de reconstitution du cheptel national sur la période 2025-2026. Ce programme vise à créer les conditions favorables à la relance du cheptel à travers plusieurs leviers, notamment le soutien financier direct pour l’acquisition d’aliments de bétail, la sauvegarde des femelles ovines et caprines destinées à la reproduction, l’allègement de l’endettement en partenariat avec le Crédit Agricole, les campagnes de vaccination et l’encadrement technique des éleveurs.
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Lancé en mai, ce programme a débuté par un recensement général du cheptel national afin d’établir une base de données précise. L’effectif total recensé s’élève à environ 32,8 millions de têtes, appartenant à près de 1,2 million d’éleveurs.
À la suite de ce recensement et de l’opération d’identification (bouclage), le versement des primes pour l’achat d’aliments ainsi que la première tranche du soutien à la sauvegarde des femelles a commencé début novembre. À ce jour, le nombre de bénéficiaires a atteint 1,2 million, pour un montant global décaissé de 5,55 milliards de dirhams.
La mise en œuvre de la deuxième phase du soutien financier direct pour la sauvegarde des femelles reproductrices a débuté le 24 mars 2026.