Interview

Irriguer pour développer les espaces ruraux au Maroc : vers la fin d’un paradigme ?

Agronome de formation, lauréate de l’Institut agronomique et vétérinaire Hassan II de Rabat, Imane Messaoudi-Mattei a consacré ses travaux de recherche à des problématiques liées à la gestion des ressources hydriques et foncières, et aux coopérations et conflits autour de l’eau, notamment en milieu rural. Docteure en géographie sociale de l’université de Paris Nanterre (France) et de l’université de Fribourg (Suisse), les travaux d’Imane placent les sciences sociales au cœur des réflexions, et contribuent aux débats sur les questions contemporaines de développement des espaces ruraux, notamment dans un contexte de raréfaction des ressources hydriques. Particulièrement engagée par ses recherches pour un développement juste et durable de son pays, Imane partage avec nous sa lecture quant aux objectifs ambitieux de croissance et de durabilité du secteur agricole que se donne la nouvelle politique agricole du Maroc, ainsi que sur quelques solutions adoptées par le gouvernement pour faire face au dérèglement climatique. 

Challenge : Dans un contexte de raréfaction des ressources en eau de plus en plus accentué par le réchauffement climatique, les pratiques d’irrigation paraissent comme étant centrales pour pallier les sécheresses récurrentes dues notamment aux déficits pluviométriques enregistrés ces dernières années au Maroc. L’accès et l’exploitation des eaux souterraines, en particulier, vous paraît-il être une alternative judicieuse et durable dans ce contexte ?

Imane Messaoudi-Mattei : Il est vrai que la présence de l’eau a souvent été considérée comme l’élément le plus crucial pour la modernisation et le développement des espaces ruraux. Au Maroc, l’irrigation a occupé une place centrale dans les politiques de développement des espaces ruraux depuis des siècles, et l’irrigation privée, reposant sur l’accès et l’exploitation des eaux souterraines, a connu un essor fulgurant depuis le début des années 1980. Mais si le développement de l’irrigation par les eaux souterraines a permis de sécuriser temporairement l’accès à l’eau face aux déficits pluviométriques, et d’améliorer les conditions de vie de nombre d’agriculteurs, il a aussi été à l’origine d’importantes conséquences environnementales, l’engouement pour ces ressources hydriques ayant été rapide, important et non-régulé. Par ailleurs, la course effrénée vers l’accès et l’exploitation des eaux souterraines est allée de pair avec des discours de modernisation de l’agriculture axés sur l’intensification des systèmes de production, et sur l’intégration des progrès techniques, devant mener inéluctablement vers plus de « modernité » et de développement. Selon la Stratégie nationale de l’eau, les ressources en eaux souterraines représentent plus de 20% des ressources en eau renouvelables au Maroc.

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La moitié des aquifères seraient aujourd’hui «surexploités». Aussi bien concernant le niveau des nappes profondes, que la qualité des ressources disponibles, nombre de chercheurs s’interrogent aujourd’hui sur la durabilité de ces pratiques d’irrigation, d’autant plus que ces problématiques environnementales se sont accompagnées d’un accroissement des disparités économiques et sociales en milieu rural, et d’une précarisation d’une partie de la population rurale, de plus en plus dépendante de ces ressources en eaux souterraines, mais ne disposant pas des capitaux nécessaires pour poursuivre cette course. Nous pouvons donc difficilement parler d’alternative durable lorsque nous sommes face à une exploitation minière des ressources, encouragée par des politiques agricoles productivistes qui ne sont pas remises en question, et qui continuent, malgré ces alertes, à prôner une agriculture intensive dans laquelle les pratiques d’irrigation occupent une place centrale.

Challenge : Pourtant, dans le cadre de la nouvelle politique agricole Génération Green, les mots d’ordre semblent être ceux de l’optimisation de la gestion des ressources et de la pérennité du développement agricole. Si une remise en question radicale des précédents modèles de production n’est pas palpable, plusieurs solutions sont mises en évidence pour faire face à la «surexploitation » des ressources que vous soulignez, que ce soit à travers des mesures comme la mise en place du goutte-à-goutte, ou de plus grands chantiers comme la construction de nouveaux barrages, ou le dessalement de l’eau de mer. Qu’en pensez-vous ?

I.M.M : Nombre de mesures ont effectivement été proposées ces dernières années pour remédier aux problèmes environnementaux liés à l’essor de l’irrigation privée, et à la raréfaction des ressources hydriques de façon plus générale. Qu’il s’agisse de mesures de tarification, de conditionnement de l’obtention des subventions par la déclaration de puits et de forages, de gouvernance participative à travers des «contrats de nappe» impliquant différents acteurs, celles-ci ont difficilement été traduites, en pratique, et sont restées très insuffisantes pour mettre en place un modèle d’exploitation et de gestion des ressources qui serait plus durable. L’exemple du goutte-à-goutte que vous mentionnez permet de relever une des limites principales des solutions proposées et mises en place ces dernières années : il s’agit de solutions principalement techniques ! Or, les solutions techniques ne prennent pas en compte les dynamiques sociales et la complexité des rapports sociaux propre à chaque territoire. Mettre l’irrigation localisée au cœur de l’enjeu de l’économie de l’eau, et la considérer comme une pratique rationnelle responsabilisant l’agriculteur irriguant, a été remis en cause par plusieurs chercheurs ces dernières années. En effet, le passage au goutte-à-goutte amène généralement à une intensification des systèmes de production et à une expansion de la superficie agricole utile irriguée. Cet effet-rebond se traduit, paradoxalement, par une plus grande consommation d’eau, et accompagne  généralement une reconversion de larges surfaces de la SAU en cultures de rente, destinées principalement à l’exportation. Nous pourrions nous demander si ce ne serait pas le cas aussi pour le dessalement de l’eau de mer au vu des coûts financiers et énergétiques qu’un tel processus nécessiterait.

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Sur l’un de mes terrains de recherche, l’exemple du barrage de M’daz dont la construction a été justifiée par l’importante «surexploitation» de la nappe du Saïss, au nord-ouest du Maroc, appuie ce constat du renforcement de la gestion par l’offre. Deux paradoxes affleurent : d’une part la durabilité est présentée comme une solution de long terme, visant à maintenir la productivité à travers une irrigation intensive, soit une durabilité au service d’une intensification des systèmes agricoles. D’autre part, est renforcée la politique de gestion par l’offre pour assurer cette durabilité passant par l’exploitation de nouvelles ressources, justifiées précisément par la «surexploitation» des nappes phréatiques et des nappes profondes. Ainsi, si d’importants efforts ont été entrepris ces dernières années, les réponses apportées se sont principalement appuyées sur des solutions techniques dans lesquelles l’eau agricole est conçue d’abord en tant que ressource économique à préserver pour maintenir un modèle agricole intensif qui ne se soucie guère de la sécurité, ni de la souveraineté alimentaires du pays. De ce fait, la nouvelle politique agricole Génération Green (2020-2030) s’inscrit dans la continuité du Plan Maroc Vert, et la durabilité se retrouve réduite à des logiques gestionnaires, ne remettant pas en cause les modèles de développement qui sont à l’origine de la dégradation des ressources, et de l’accroissement des inégalités dans les espaces ruraux. Or, on ne peut parler de durabilité si la gestion de la ressource se retrouve réduite à la gestion de la disponibilité en eau !

Challenge : Face aux constats que vous dressez, et dans un contexte de dérèglement climatique de plus en plus important, on pourrait se demander pourquoi nous n’assistons pas, au Maroc, à l’émergence d’une critique écologique de ces modèles de production ? Et quelles seraient les alternatives, au-delà justement des solutions purement techniques ?

I.M.M : Lors de mes enquêtes de terrain à El Hajeb, j’ai souvent entendu des discours de responsables très investis qui, pour aller au-delà des solutions techniques, insistaient sur l’importance d’une « sensibilisation » et d’une « responsabilisation » des agriculteurs. Ces discours s’appuyaient, généralement, sur des objectifs de rationalisation d’utilisation de la ressource dans le but d’atteindre une meilleure efficience de l’exploitation des eaux souterraines. Lorsqu’on est sur le terrain, on s’aperçoit très rapidement que la question n’est pas celle de «responsabiliser » ou de « conscientiser » des agriculteurs qui sont les premiers à pâtir du stress hydrique, mais plutôt celle de les écouter tous, sans distinction, de comprendre leurs idéaux, et de prendre en compte leurs aspirations en les intégrant pleinement dans les décisions à prendre. L’exemple de la ville de Goulmima où la société civile avait fait avorter un projet d’extension du palmier dattier peut être cité pour réfléchir aux conditions d’émergence d’une critique écologique; une écologie qui ne peut qu’être imbriquée dans la question sociale. Il faudra donc s’attendre, si l’on reste attaché à une transition écologique démocratique, à inventer des solutions s’appuyant en partie sur les idéaux des différents acteurs présents sur le terrain, pour s’assurer de leur adhésion et de la participation du plus grand nombre. En ce sens, une transition écologique réussie passera nécessairement par la constitution et le renforcement d’espaces publics où l’ensemble des acteurs d’un territoire se trouvent représentés et participent à l’élaboration de ces politiques publiques, permettant ainsi à une critique écologique de se frayer un chemin, et d’être portée et revendiquée par les différents groupes d’acteurs pris dans ces dynamiques. Une nouvelle « gouvernance hydrique » s’impose.

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Par ailleurs, s’orienter vers des alternatives durables passera aussi nécessairement par le renforcement de la recherche au Maroc, notamment en sciences sociales, à l’image de ce qui a été entrepris par exemple au sein du Département des Sciences Humaines de l’IAV Hassan II de Rabat, depuis sa création par le sociologue feu Paul Pascon, et au sein du département de sociologie de l’École Nationale d’Agriculture de Meknès. Des recherches en sciences sociales qui rappellent constamment que l’eau agricole est une « eau sociale », et que les solutions ne pourraient se passer d’une fine analyse des dynamiques sociales de chaque territoire étudié.

 
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