Tribune et Débats

Le monde en 2033

Géopolitologue, agnotologue et irénologue, Adil Mesbahi nous propose une prospective à horizon 2033. Trois articles à paraître proposant une lecture géopolitique à trois niveaux, du global au local. Une lecture du monde en 2033, puis du monde arabe, et enfin du Maroc. Chaque lecture apporte un éclairage macroscopique, tout en faisant ressortir le plus significatif des scenarii prospectifs.

Le monde soumis à une géopolitique des crises

Le bilan de la crise du coronavirus peut être résumé en une phrase : « Aveuglement stratégique des gouvernants, encerclement médiatique des communicants et renoncement collectif des populations ». Il s’agit là d’un constat géopolitique qui éclaire un des comportements des Etats/populations face aux menaces mondiales d’hier, sans prédire celles de demain. Car les crises mondiales se suivent, mais ne se ressemblent pas. Pour preuve, la crise financière de 2008 a fait régresser les pays développés au profit des pays émergents, alors que la crise pandémique de 2020 a fait reculer l’ensemble des pays du monde.

A la sortie de la seconde guerre mondiale, une organisation bipolaire s’est opérée autour d’un pôle Ouest dirigé par les États-unis et d’un pôle Est dirigé par l’empire soviétique. Puis, suite à la chute du mur de Berlin, le monde est devenu unipolaire avec la domination tous azimuts des États-unis, et ce, jusqu’à très récemment, lors de l’invasion de l’Ukraine par la Russie. A nouveau, notre monde est redevenu bipolaire, avec le retour d’une Russie autoritaire dans la scène géopolitique mondiale, appuyée discrètement par une Chine aussi autoritaire, devenue au fil des années, seconde puissance économique mondiale. Les guerres froides entre blocs idéologiques sont ainsi de retour, avec le risque de mouvements protestataires majeurs de populations soumises aux dérives d’idéologies dominantes, révélées au grand jour par la société de l’information.

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Indépendamment de sa nature, rappelons que toute crise mondiale peut aussi bien réduire qu’amplifier les rapports de forces géopolitiques et les tensions mondiales. L’entraide entre pays et la solidarité sont également des options entre les mains des gouvernants et des populations, et elles peuvent être déterminantes. Une certitude, les crises mondiales déteignent à plus ou moins long terme, négativement ou positivement, sur la « santé » géopolitique mondiale.

Les États optent pour une géopolitique offensive ou défensive

La précédente crise de pandémie mondiale a rebattu les cartes à l’échelle mondiale, et pas uniquement pour les grandes nations. Dorénavant, les États ont pris conscience de l’importance de la souveraineté, et de la nécessité de plus de résilience et de moins de dépendance, synonymes de protection de la population et des ressources essentielles à la continuité d’une nation. Toutefois, seuls les pays stratèges ont pensé l’après crise. Nous avons observé leur volontarisme en termes d’appréciation des secteurs et organisations devant être sauvegardés, de stratégie de relance et d’agilité tactique en vue de saisir toute opportunité.

Aujourd’hui, selon comment un pays a appréhendé la précédente crise, il peut se ranger dans l’une des deux catégories. Les plus défensifs, qui ont opté pour « le repli et la résilience », et les plus offensifs, qui ont opté pour « l’ouverture et la relance ». Il s’agit là de ce qu’on peut qualifier de mindset d’une nation. Loin d’être quantifiable, comme le PIB, le mindset renseigne sur son volontarisme, qui se révèle décisif dans la compétition mondiale. Mindset qu’on peut qualifier d’offensif ou de défensif, pour toute nation.

Les populations soumises à une géopolitique de l’émotion

Aujourd’hui, les populations mondiales récemment soumises à la géopolitique de la peur et ou de la résignation, tout au long de la précédente crise pandémique mondiale, empruntent une voie parmi quatre. De la peur, de la résignation, de la colère, ou de l’espoir. Voies de la géopolitique de l’émotion, empruntées par les populations, dépendamment des options de leurs gouvernants.

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Nous ne parlons pas ici du 1% de la population qui possède près de la moitié de la richesse mondiale, ni du 10% qui possède plus du trois-quart. Ces populations ne sont pas assujetties à cette géopolitique de l’émotion, contrairement aux classes moyennes et modestes. Ces dernières, largement majoritaires, sont plus à craindre par les gouvernants, surtout en temps de crise.

Quelles autres clés pour une prospective ?

Plus la nation est grande, plus la suprématie importe. Elle implique le maintien, voire l’accroissement de sa puissance, dépendamment de ses rivaux. Et lorsque la guerre physique était autrefois synonyme de puissance étatique, aujourd’hui, elle laisse la place à de nouvelles formes d’affirmation de sa puissance. Ces nouvelles stratégies d’accroissement de la puissance étatique sont devenues hybrides, mélangeant le subtil « soft power », au traditionnel « hard power ». Toutefois, une constance demeure dans l’accroissement de sa puissance ; elle se fera toujours au détriment de ses rivaux. Aussi, comprendre la géopolitique des grandes nations revient à comprendre que leurs surcapacités économiques, militaires et en matière de renseignement doivent constamment trouver des terrains d’expression et, de ce fait, guident leurs options stratégiques. Hier, comme demain, de nombreux pays feront la course à la superpuissance, en usant de guerres visibles et invisibles de toutes les natures. Guerres invisibles idéologiques, économiques, cybernétiques et informationnelles amplifiant les tensions géopolitiques mondiales. Tensions entre nations, auxquelles il faudra ajouter les aspirations et contestations des populations.

La démographie est une clé de lecture importante pour envisager le monde en 2033. A cet horizon, la population mondiale comptera environ un millard d’individus en plus, essentiellement en Asie et en Afrique. L’Occident vieillissant gardera toutefois le même attrait migratoire, pour les jeunes populations des pays socio-économiquement défavorisés et politiquement instables.

L’environnement est également déterminant. La tendance actuelle est incertaine, tout en étant inquiétante. A l’avenir, les changements climatiques sont susceptibles d’engendrer des pénuries en ressources naturelles.

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In fine, la conjonction de facteurs déterminants se traduira par des tensions entre les populations et leurs gouvernants, et entre États, amplifiant ainsi les conflits géopolitiques, avec une population mondiale et des besoins en constante augmentation, et des ressources naturelles en constante diminution.

2033 : un monde multipolaire ?

Un monde unipolaire n’est pas nécessairement garant de stabilité géopolitique. Bien au contraire, l’histoire nous a enseigné qu’un monde bipolaire, synonyme d’équilibre du rapport de forces entre grandes nations, est plus garant de stabilité géopolitique mondiale. Pour s’en convaincre, il suffit de dresser le bilan des trois dernières décennies de la domination unipolaire américaine. Le recul géopolitique global est incontestable, notamment lorsqu’on s’arrête sur les photos avant et après, en matière de guerres légales et illégales déclenchées dans le monde.

Et que dire, alors, d’un monde multipolaire ? Certainement une opportunité pour chaque État d’user du multilatéralisme à la carte. Fort probablement le monde de demain se dessine d’ores et déjà avec plusieurs pôles d’influence majeurs, les États-unis et la Chine étant les principaux. Dès lors, il importe pour les États intelligents d’aller vers du multilatéralisme par sujet. Des partenariats intéressés, en fonction des sujets, et non plus durables, en fonction des proximités idéologiques, comme ce fût majoritairement le cas dans le passé.

2033 : Occident ou Émergents ?

Aujourd’hui, l’Occident mené par les États-unis est incontestablement en recul face aux pays émergents, menés par la Chine. En matière de réflexion stratégique étatique, les États-unis semblent être en fin de cycle de domination mondiale. Cela se traduit par une ambiguïté géopolitique récurrente. L’Union européenne, habituellement suiveuse des États-unis, se caractérise par un vide stratégique quasi permanent. Quant à la Chine, elle mène une réflexion stratégique sur le long terme, ce qui lui confère un avantage décisif sur ses concurrents. Enfin, la Russie, alliée idéologique et partenaire économique de la Chine dans les BRICS, est entrée dans un relatif aveuglement stratégique, qui contraste avec son poids géopolitique, notamment en tant qu’un des cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU. En matière économique, signe de bonne santé et d’attractivité du pôle économique conduit par la Chine, la dynamique d’adhésion de pays émergents, désireux de rejoindre les BRICS.

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Il faut dire que la Chine s’emploie activement à battre les États-unis sur tous les terrains de confrontations. Pour preuve, en matière financière, elle a réduit sa dépendance au dollar, pour être moins vulnérable aux sanctions américaines, et conteste l’hégémonie mondiale du Swift (opérations bancaires internationales) avec son équivalent chinois le Cips. Dernière initiative, la Nouvelle Banque de Développement, afin d’appuyer l’émergence des pays de l’ensemble BRICS. Ainsi, la répartition des richesses mondiales change de donne, l’Occident cédant au fil des années sa place aux BRICS qui commencent à dominer le G7, ensemble des plus grandes puissances occidentales (Allemagne, Canada, États-Unis, France, Italie, Japon et Royaume-Uni). Enfin, en matière d’avancées militaires et technologiques, la Chine a fait des bonds de géant.

Alors, Démocratie ou Autocratie ? Occident ou Émergents ? Le fait est que la guerre hybride, théorisée par les militaires chinois, début des années 90, a été pratiquée sur le terrain. Et à la question quel pôle dominera le monde demain ? La réponse est : celui des Émergents.

2033 : un monde apaisé ?

Les prospectives de l’agence la mieux informée au monde, la CIA, font apparaître deux scenarii : le pire et le meilleur. Ici, il est question de faire ressortir le plus significatif.

Aujourd’hui, nous assistons à la poursuite de la course à la domination géopolitique mondiale entre des superpuissances prêtes à tout, dans un contexte global défavorable nourrit de tensions entre Etats et Etats/populations, et une tendance globale de pénurie des ressources et d’augmentation des besoins des populations. Malgré cela, les enseignements de l’histoire post dissuasion nucléaire nous laissent présager en 2033 un monde plutôt apaisé, quil soit bipolaire ou multipolaire.

Enfin, très probablement, il n’y aura pas de continuité géopolitique. Et il est fort à parier que la discontinuité géopolitique devienne la règle, avec des événements majeurs occasionnant des crises sanitaires, environnementales, financières, économiques, sociales, humanitaires et migratoires, à des échelles géographiques et temporelles inconnues, et avec des conséquences multiformes aussi inconnues.

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Cela étant dit, nous verrons dans les deux prochains articles, qu’une tendance mondiale globale ne détermine en rien une tendance régionale ou locale. Tout au plus, elle pose un cadre, globalement favorable ou défavorable.

Géopolitologue, agnotologue et irénologue, Adil Mesbahi est spécialiste des nouvelles menaces et opportunités étatiques. Il est également auteur d’ouvrages de géopolitique (« Guerres invisibles contre le Qatar » et « MbS ») et écrivain de romans d’espionnage.

 
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