Economie numérique

Souveraineté numérique. Le modus operandi pour affranchir le Maroc de la « colonisation numérique »

À une époque où nous sommes submergés par le modèle économique de la gratuité des services en échange de la collecte de données, l’experte en stratégie, Manar Belfqih, propose une approche systématique visant à permettre au Maroc d’atteindre la souveraineté numérique. Dans cette perspective, des initiatives concrètes, telles que le lancement de l’ordinateur sécurisé Atlas, sont mises en place pour créer une infrastructure technologique marocaine indépendante. La sensibilisation de la population et la collaboration internationale sont également considérées comme des éléments essentiels dans cette transition.

« La souveraineté numérique ne relève pas de l’utopie, mais d’une volonté politique », soutient mordicus Manar Belfqih, experte en stratégie et intelligence économique, Co-fondatrice de la société Atlas et CEO du Moroccan Center for Business Intelligence MCBI, pour qui, le Maroc se trouve à un tournant crucial de son développement économique, où la souveraineté numérique devient un enjeu majeur. La question est de savoir comment le Maroc s’y prend pour s’affranchir. En effet, l’économie numérique offre de nombreuses opportunités, mais elle présente également des menaces, en particulier pour les économies qui dépendent massivement des géants technologiques étrangers tels que les GAFAM. Le modèle de ces entreprises, basé sur la gratuité des services en échange de la collecte de données, a conduit à un détournement de l’intention d’achat des utilisateurs marocains vers des produits étrangers au détriment des produits locaux. Manar Belfqih souligne que le Maroc est actuellement une « colonie numérique » des États-Unis et de l’Europe, ce qui met en péril la souveraineté économique du pays. « Pour maintenir sa position de puissance régionale et promouvoir le « 100% marocain », le Maroc doit mettre en place une stratégie de souveraineté numérique », dit-elle.

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Pour l’experte en stratégie et intelligence économique, « la première étape vers la souveraineté numérique consiste à créer une plateforme qui promeut les marques 100% marocaines et leur offre une visibilité accrue. « Il est essentiel de renverser la tendance actuelle où de nombreux Marocains utilisent par défaut des applications étrangères. En soutenant les marques locales et en les positionnant comme des produits phares, le Maroc peut non seulement atteindre la souveraineté numérique, mais aussi stimuler son économie, créer des emplois et renforcer le pouvoir d’achat des citoyens », explique-t-elle.

Infrastructure marocaine indépendante : un premier produit concret

Manar Belfqih et son équipe ont développé l’ordinateur sécurisé Atlas, conçu spécifiquement pour la souveraineté numérique. Ce produit représente une première étape concrète vers la création d’une infrastructure technologique marocaine indépendante. Il se compose d’un ordinateur et d’un système d’exploitation. « L’objectif d’Atlas est de rendre le pouvoir aux Marocains en leur permettant de conserver leurs propres données ». L’ordinateur marocain souverain met en avant les marques marocaines et vise à sortir les consommateurs marocains de la « bulle filtrante » créée par l’hégémonie américaine et européenne sur le numérique. « Atlas intègre la langue amazighe, propose des galeries de photos et de vidéos marocaines, et garantit que les logiciels ne surveillent pas ni ne transfèrent les données à l’étranger », explique Belfqih, qui annonce également le développement d’une messagerie Atlasmail, d’une application Atlasvisio et Atlasoffice hébergées au Maroc.

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Selon la Co-fondatrice d’Atlas,  lorsqu’on aborde la question de la souveraineté numérique, il est essentiel d’adopter une approche à long terme et d’avoir une vision ambitieuse. Pour elle, le Maroc dispose déjà d’un vivier d’ingénieurs en informatique et de développeurs talentueux, ainsi que d’organismes publics dédiés à la transition numérique et à la cybersécurité. Toutefois, il est nécessaire d’élaborer une stratégie globale qui englobe l’ensemble de la chaîne de valeur numérique.

Pour Belfqih, la question matérielle ou hardware, bien que importante, est moins urgente que la récupération du contrôle des données. « Il est crucial de se concentrer sur les leviers sur lesquels le Maroc a la main, tout en travaillant progressivement sur la production locale des composantes matérielles. En modifiant méthodiquement les éléments constitutifs du réseau, tels que les ordinateurs, les téléphones, les services de stockage en cloud, les moteurs de recherche et les navigateurs, le Maroc peut reprendre le contrôle de ses données et favoriser ses propres entreprises », explique-t-elle. Ainsi, en adoptant une approche systématique et en prenant des mesures concrètes, le Maroc peut créer un environnement propice au développement de ses propres entreprises numériques, renforcer son économie et assurer sa souveraineté à long terme.

Souveraineté numérique ne signifie pas un isolement international

Retenons que la souveraineté numérique représente une opportunité majeure pour l’économie marocaine. Le Maroc dispose des atouts nécessaires pour développer une souveraineté numérique, et il est temps pour le pays de mettre en place une stratégie ambitieuse et à long terme dans ce domaine. « En soutenant les marques locales et en contrôlant ses propres données, le Maroc peut garantir sa souveraineté économique, industrielle et culturelle, tout en stimulant la croissance et en favorisant l’innovation technologique. La souveraineté numérique permettra également de préserver les valeurs et la diversité culturelle du pays, en évitant une uniformisation imposée par les grandes entreprises étrangères. Il est important de souligner que la souveraineté numérique ne signifie pas un isolement ou une fermeture aux échanges internationaux. Au contraire, elle vise à créer un équilibre entre l’utilisation des technologies étrangères et le développement de solutions locales. Le Maroc peut collaborer avec d’autres pays et établir des partenariats stratégiques pour renforcer son expertise et son infrastructure numérique », explique Manar Belfqih. Pour atteindre ces objectifs, le gouvernement marocain devrait jouer un rôle clé en élaborant une politique nationale de souveraineté numérique, en investissant dans la recherche et le développement technologique, en encourageant l’entrepreneuriat et en formant une main-d’œuvre qualifiée dans le domaine du numérique. Des incitations financières et fiscales peuvent également être mises en place pour soutenir les entreprises locales et attirer des investissements dans le secteur.

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Enfin, la sensibilisation de la population marocaine est essentielle. Il est nécessaire d’informer les citoyens sur les enjeux de la souveraineté numérique et de promouvoir l’utilisation des solutions numériques locales, explique la dirigeante. Les entreprises marocaines doivent également s’engager dans des campagnes de marketing efficaces pour faire connaître leurs produits et services et susciter l’adhésion des consommateurs.

La logique économique

Pour favoriser le développement des compétences numériques, Belfqih estime qu’il est essentiel d’avoir une combinaison d’ingénierie, de technicité et de gouvernance. Selon elle, il est urgent d’articuler l’innovation technologique marocaine avec une stratégie économique collective et solidaire. L’experte souligne également l’importance de la logique économique pour piloter la stratégie numérique. Elle explique que, tout comme dans la construction d’une maison, il est essentiel de suivre une séquence logique, où la logique économique précède la logique d’innovation. Elle met en garde contre l’attente de la fabrication de puces informatiques marocaines avant de se lancer dans la souveraineté des données, soulignant que la logique économique doit être le moteur de la stratégie.

Reprendre le contrôle de la collecte d’information

En ce qui concerne la promotion des marques locales pour stimuler l’économie marocaine, Belfqih met l’accent sur la nécessité de reprendre le contrôle de la collecte d’informations. Elle souligne que la majorité de l’économie numérique, estimée à 95%, est dominée par les géants du numérique tels que les GAFAM. Ces entreprises offrent des services gratuits en échange d’informations personnelles, qui sont ensuite utilisées pour manipuler le comportement des consommateurs et les orienter vers des marques étrangères. Pour promouvoir les marques 100% marocaines dans le domaine numérique, Belfqih propose d’accompagner les entrepreneurs locaux en leur offrant des plans de financement et en encourageant l’achat de produits marocains à travers des algorithmes informatiques et un cadre juridique strict. Elle souligne l’importance de la qualité des produits et services, et estime que les entrepreneurs doivent miser sur l’équation qualité-quantité pour fidéliser leurs clients à long terme.

Elaborer une stratégie et un plan d’action coordonnés

En ce qui concerne la souveraineté numérique, Manar Belfqih souligne que la combinaison d’une législation adaptée, d’une infrastructure matérielle souveraine et d’un cloud souverain constitue déjà 80% de la solution. Cependant, elle met en évidence le besoin d’une évolution des mentalités pour les 20% restants. Elle affirme que la vie privée est une fonctionnalité non négociable et que la confidentialité des données doit être considérée comme essentielle. Pour atteindre cet objectif, elle encourage l’inclusion d’une clause de confidentialité dans les appels d’offres et les marchés publics, qui favoriserait l’utilisation de solutions digitales marocaines. Elle insiste également sur la nécessité de réunir tous les acteurs concernés pour élaborer une stratégie et un plan d’action coordonnés, tout en soulignant que les aspects juridiques et politiques sont également des défis importants à relever pour atteindre la souveraineté numérique.

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En ce qui concerne l’amélioration de la visibilité des marques marocaines et l’augmentation de leur part de marché, Manar Belfqih propose trois leviers d’action. Tout d’abord, elle souligne l’importance des campagnes de sensibilisation pour informer les consommateurs sur les conséquences de leurs décisions d’achat sur l’économie globale. Elle met en avant le lien entre l’acte d’achat national, la prospérité des entreprises marocaines, la création d’emplois et le pouvoir d’achat. Elle encourage également les entreprises marocaines à fidéliser leurs clients à long terme et à ajuster la qualité de leurs produits et services afin de renforcer leur position concurrentielle.

De plus, l’experte en stratégie et intelligence économique, Co-fondatrice d’Atlas suggère de suivre le modèle chinois qui a misé sur les stratégies de raccourcis et l’éducation patriotique pour transformer la Chine en une puissance économique mondiale. Elle propose de promouvoir le patriotisme économique au Maroc en offrant des opportunités aux étudiants, médecins, ingénieurs et entrepreneurs locaux, et en créant un environnement propice à leur développement. Enfin, elle souligne l’importance de la souveraineté numérique pour maintenir les flux économiques et promouvoir les marques nationales, tout en soulignant la nécessité de prendre en compte l’interconnexion complexe entre les différentes variables économiques.

 
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